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Catégorie : Bocar Niang

Maghreb-Afrique noire : derrière le drame des migrants, le poids des préjugés raciaux

Par Bocar Niang, doctorant en histoire à l’Université de Sherbrooke et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Le 14 novembre 2017, la chaîne américaine CNN diffusait un reportage bouleversant montrant de jeunes Africains subsahariens vendus aux enchères comme esclaves dans les périphéries de Tripoli, la capitale de la Libye. Les images, poignantes, montrent de jeunes hommes noirs dans la vingtaine et la trentaine, présentés par les vendeurs comme des personnes robustes, dont le prix proposé est déclamé de façon à faire monter les enchères[1]. La journaliste de CNN, Nima Elgabir, qui a réalisé le reportage, a du mal à cacher son émotion et s’écrie : « je ne sais pas quoi dire. C’est probablement l’une des choses les plus incroyables que j’ai jamais vues[2]! »

Ce reportage de CNN a créé la stupeur et une onde de choc sur le continent africain. Elle a suscité un déferlement rarement vu sur les réseaux sociaux ainsi que des condamnations de la part de l’ONU, mais également de la société civile et de gouvernements africains. Une manifestation s’est aussi tenue le 17 novembre 2017, en France, à l’initiative de militants.es africains.es et antillais.es[3]. Acculé, le gouvernement libyen annonçait l’ouverture d’une enquête et la saisie de la justice deux jours plus tard.

Si les actes de tortures frappant les migrants.es africains.es en Libye sont connus de longue date, le poids des images de CNN, en réveillant de douloureux souvenirs, semble fouetter une classe politique et une société civile africaines restées jusque-là paradoxalement discrètes sur le sujet. Au-delà de ce reportage et du drame des migrants.es subsahariens.nes, c’est la question du racisme anti-noir au Maghreb et dans les pays du Machrek qui est posée. Véritable sujet tabou, puisqu’il a longtemps déserté le débat public, le racisme anti-noir qui écume une partie des sociétés arabes est de plus en plus inscrit à l’ordre du jour. La massification de l’immigration subsaharienne dans l’espace maghrébin depuis la fin des années 1990 fait en effet bouger les lignes. À l’image de l’écrivain algérien Kamel Daoud, nombre d’intellectuels.les et de chercheurs.ses maghrébins.es s’impliquent de plus en plus dans ce débat en gestation[4].

Il porte entre autres sur la difficulté des pouvoirs politiques maghrébins à concevoir des politiques d’intégration pour leurs propres minorités noires et les communautés migrantes subsahariennes. L’exemple libyen, ainsi que la situation prévalant en Algérie et au Maroc, posent en fin de compte la question de la représentation des Noirs.es dans les sociétés arabo-berbères, un sujet échappant rarement aux passions, mais encore mal documenté par les historiens.es.

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Sénégal-Israël : une relation complexe

Par Bocar Niang, doctorant en histoire à l’Université de Sherbrooke et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Mosquée de la Divinité, Dakar. Crédit : Pascal Scallon-Chouinard.

Le 23 décembre 2016, le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) adoptait la résolution 2334 condamnant la politique de colonisation de terres palestiniennes par Israël. Rendu possible par l’abstention de l’allié américain qui n’a pas usé de son droit de véto, le vote de cette résolution a provoqué la colère du gouvernement Netanyahou mais également celle d’une partie de la société israélienne[1].  Cet évènement a mis en lumière un autre échec diplomatique de l’État hébreu. Alors qu’au mois de juillet 2016 le premier ministre Benjamin Netanyahou entreprenait un voyage dans quatre pays africains et clamait qu’Israël était de retour sur le continent noir, le rôle joué par le Sénégal dans le vote de la résolution 2334, puisqu’il en était un des quatre parrains, démontrait les limites de cette embellie diplomatique avec l’Afrique subsaharienne[2]. La position du Sénégal dans cette affaire a particulièrement irrité le gouvernement israélien comme l’illustrent les sanctions diplomatiques et économiques prises contre Dakar au lendemain du vote[3].

Comment expliquer cet engagement du Sénégal sur un sujet diplomatique aussi sensible? La réponse à cette question comporte certainement plusieurs ressorts qui tiennent à la fois à la géopolitique, à l’histoire et à l’héritage religieux du pays. Terre de transition et de synthèse culturelles entre le Maghreb et l’Afrique bantoue, la bande sahélienne dans laquelle s’insère le Sénégal affiche depuis longtemps, une proximité affective, spirituelle et politique avec le monde arabe[4]. Ce paramètre fait du Sénégal un terreau fertile à l’expression de positions pro-palestiniennes. Socialement dominé par des confréries religieuses soufies dont certaines tirent leur origine du Maghreb et du Machrek[5], puis doté d’une élite arabophone très active et formée dans les meilleures universités du Moyen-Orient, le Sénégal a tout naturellement fait de sa coopération avec le monde arabo-musulman un axe prioritaire de sa diplomatie[6].

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