Par Christian Nadeau, professeur titulaire au département de philosophie de l’Université de Montréal

Version PDF

Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, 1849-1850. Source : Wikipedia Commons.

Texte recensé: Enzo Traverso, Mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2016, 228 pages.

Les philosophes et les médecins tentèrent d’expliquer les maladies de l’âme, tristesse et désordres mentaux par des causes naturelles. Selon les physiologistes, la « bile noire » est ce fluide décrit par la théorie des humeurs comme étant la cause de la dépression. En 1621, l’écrivain anglais Robert Burton faisait paraitre L’anatomie de la mélancolie, où l’immense érudition de l’auteur se trouve déployée dans le but d’expliquer et de traiter la mélancolie. Au-delà du recueil de citations médicales des Hippocrate et Galien, Burton voit dans la culture une pharmacie où la mélancolie est à la fois poison et remède. Une tradition fascinante de la mélancolie a fait l’objet de livres importants, dont le célèbre Saturne et la mélancolie par Klibansky, Panofsky et Saxl[1].

S’agit-il d’un paradoxe, les sociétés marquées par l’expérience communiste, comme celles des pays de l’Est – mais on peut supposer qu’il en ira de même sous peu à Cuba – ont toutes voulu faire un grand bond en arrière, se projetant dans un passé idéalisé par le conformisme et le conservatisme. La mélancolie apparait alors comme la mémoire spectrale d’un espoir qui, trop replié sur le passé, peine à inspirer les émancipations du futur. Inversement, les pays du printemps arabe ont construit leurs propres révolutions sans modèles politiques. Chassant du pouvoir les dictatures, elles peinent aujourd’hui à bâtir des sociétés libres et égalitaires, faute d’une représentation claire de ce qu’elles voudraient devenir. Qu’elles se projettent avec nostalgie dans le passé ou de manière aveugle vers l’avenir, ce qui manque à chaque fois est la raison et la motivation de la liberté, lesquelles ne peuvent se définir uniquement par des idéaux abstraits. Elles nécessitent une tradition, des mythologies qui offrent les référents sans lesquels il est impossible de créer une société nouvelle.

Lire la suite