Mathieu Arsenault, Candidat au doctorat en histoire à l’Université York

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Depuis 2014, l’on ne compte plus les événements entourant le centième anniversaire de la Grande Guerre tellement les commémorations, célébrations, expositions, colloques et conférences en tout genre sont légion, s’immiscent parfois dans les sphères de notre quotidien les plus insoupçonnées. S’il y a en revanche un endroit entre tous où l’on se rend volontiers pour participer à cet engouement entourant l’histoire de la Première Guerre mondiale, c’est bien au Musée canadien de la Guerre à Ottawa. À ce chapitre, le moins que l’on puisse dire est que la programmation de cette Mecque de l’histoire militaire canadienne ne déçoit pas. L’an dernier, les salles d’expositions temporaires du Musée offraient un regard artistique sur le conflit avec l’exposition Témoin. Art Canadien de la Première Guerre mondiale qui présentait une sélection de tableaux tirés de la collection Beaverbrook, mettant côte à côte dans une harmonieuse composition aussi bien le travail de certains maîtres de la peinture canadienne du début du siècle que celui de peintres amateurs enrôlés sous les drapeaux. Simultanément, l’exposition Transformations A. Y. Jackson & Otto Dix. L’art marqué par la Guerre formait un impressionnant corridor rassemblant parmi les plus belles œuvres du peintre canadien du Groupe des Sept et du maître allemand de la Nouvelle Objectivité dans deux séries de compositions paysagères guidant le spectateur à travers une évolution du style et des thèmes, voire même carrément du mouvement pictural. Bien qu’inusitée, la juxtaposition entre le parcours divergent de deux artistes contemporains qui ont vécu un demi-siècle d’histoire politique et artistique torturé par la guerre, une crise économique majeure et deux révolutions allemandes de façon brutalement différente, s’est avérée être une façon originale et lumineuse de démontrer l’impact de la Grande Guerre, non seulement sur la transformation des courants artistiques dominants, mais aussi sur l’ensemble des représentations véhiculées par une certaine élite bourgeoise.

Avec la courante exposition Se battre en Flandre. Gaz. Boue. Mémoire, réalisée en partenariat avec le Memorial Museum Passchendaele 1917 (Belgique) et en salle jusqu’au 26 avril 2015, le musée change radicalement de perspective et plonge au cœur des tranchées en mettant l’emphase sur l’expérience populaire du conflit. Les tableaux de maître faisant place aux artéfacts de la vie quotidienne dans les tranchées, du rasoir aux mitrailleuses en passant par divers prototypes de masques à gaz, ainsi qu’aux témoignages d’illustres inconnus qui ont traversé l’Atlantique sans avoir la moindre idée de l’enfer dans lequel ils devaient bientôt plonger.

La perte de l’innocence

Cloth Hall and Cathedral Ypres before the War. Credit : Canada Dept. of National Defence/Library and Archives Canada.

Cloth Hall and Cathedral Ypres before the War. Credit : Canada Dept. of National Defence/Library and Archives Canada.

The Cloth hall, Ypres, July 1916. Crédit : Canada Dept. of National Defence/Library and Archives Canada, PA-000330.

The Cloth hall, Ypres, July 1916. Crédit : Canada Dept. of National Defence/Library and Archives Canada, PA-000330.

Si le soldat canadien est bien présent dans cette exposition, il n’en est étonnamment pas l’objet principal. La dépersonnalisation du conflit est d’ailleurs évidente dans un titre qui prend tout son sens une fois à l’intérieur de la salle d’exposition. À peine avons-nous un pied à l’intérieur qu’un vaste panneau, appuyé par une trame sonore reproduisant le chaos des flammes, de la pluie et du verre volant en éclat, raconte l’épisode de la destruction des Halles aux draps d’Ypres en novembre 1914. Laissant d’abord quelque peu perplexe, cette entrée en matière nous fait rapidement comprendre que l’année 1914 se veut une rupture radicale avec le passé; une rupture brutale et inattendue avec un certain héritage et une continuité symbolisée par la destruction de ce monument iconique construit au début du XIIe siècle. Les commentaires extraits de lettres écrites par des soldats canadiens viennent appuyer cette idée de la perte d’une certaine innocence à travers l’expérience de la guerre totale. Le choc entre la naïveté des propos tenus à Valcartier où le soldat John Pritchard du 75e bataillon de Sudbury écrivait qu’il « [s]’amuse comme un fou [en] exécutant toutes sortes de ‘manœuvres’ avec un fusil et attaquant des Allemands imaginaires », et l’angoisse rencontrée peu après sur des champs de bataille est total. Placé au milieu de la violence et de la mort transfigurées par la guerre moderne et les gaz de combat, le Major Harold Matthews du 18e bataillon est troublé au point de ne pouvoir « donner une véritable idée de la terreur et de l’horreur [qu’inspire] cette peste dégoutante et répugnante ». Pour lui comme pour le reste des troupes canadiennes, cette rencontre avec la guerre au printemps 1915 marque décidément la fin de l’innocence.

Un temple aux nouveaux martyrs canadiens

Cherchant à rapprocher le plus possible les visiteurs de l’expérience des tranchées, l’exposition se compose de trois alcôves disposées autour d’un espace central où une table rassemble divers objets que l’on nous invite à saisir afin de nous rapprocher du quotidien du soldat. Disposés à la manière des transepts et du chœur d’une église, ces trois espaces prennent les allures de petites chapelles dédiées à trois batailles clefs dans la Grande Guerre des Canadiens auxquels s’adjoignent les thématiques de l’exposition.

C’est d’abord la narration de la bataille d’Ypres qui, tel un chemin de croix dont les différentes stations reprennent le déroulement des combats à la minute près, est apposée sur le mur de l’espace dédié au gaz. Au centre de l’alcôve se retrouvent une station exposant l’évolution des techniques de protection contre les gaz de combats ainsi que de sympathiques petits boitiers pour lesquels il est difficile de résister à l’invitation de humer l’odeur que diffusaient ces vapeurs toxiques.

Au centre du chœur trône une massive pièce d’artillerie lourde flanquée de différents modèles de mitrailleuses plus dévastatrices les unes que les autres, et dont la puissance de feu s’est dévoilée aux Canadiens dans la fureur de la bataille du Mont-Sorrel.

Notice mortuaire de Wilfred Notman, 1916. Crédit : Musée McCord.

Notice mortuaire de Wilfred Notman, 1916. Crédit : Musée McCord.

Venant conclure le chemin de croix, la bataille de Passchendaele sert de toile de fond à l’espace dédié à la boue, l’un des pires ennemis du soldat de 1914-1918. Cette boue visqueuse et omniprésente qui forme un cloaque malodorant et vicieux où un simple faux pas suffit à engloutir les soldats s’aventurant en dehors du chemin sinueux tracé par les caillebotis. Plus que les obus eux-mêmes, la mort dans les trous boueux qu’ils laissent dans la plaine de Flandre est vécue par les Canadiens comme la pire des menaces qui les guette. À ce stade, l’on s’étonne par contre qu’une exposition centrée sur les « défis » de la guerre de tranchées en Belgique passe sous silence la question des parasites et autres nuisances infestant la vie des tranchées. Le témoignage du soldat Napoléon Leclerc reprit dans le second épisode de la série 14-18 La Grande Guerre des Canadiens de Radio-Canada montrait bien que rats et poux sont des ennemis farouches qui gardent les soldats éveillés tout en minant leur santé physique et psychologique. Un point fort de cette station sur la boue réside toutefois dans le traitement nuancé du Général Sir Arthur William Currie, personnage marquant de l’histoire militaire canadienne s’il en est un, mais à qui l’on a souvent tendance à accorder le ciel sans confession. L’on découvre alors le raisonnement plutôt froid et calculateur d’un officier lançant ses troupes dans un assaut devant faire 16 000 victimes selon ses estimations. La mention des critiques soulevées par l’attaque intrépide contre la ville de Mons aux derniers jours de la guerre ainsi que du procès pour diffamation de 1928 contribue efficacement à balancer ce portrait.

Finalement, l’exposition se termine par une salle multimédia et interactive disposée à l’écart. Dans ce vaste espace dédié à la mémoire et au souvenir baptisé Les Belges et les Canadiens se souviennent – 100 ans, se retrouvent notamment une ligne du temps retraçant l’historique du coquelicot comme symbole par excellence des commémorations de la Grande Guerre, un panneau et une vidéo sur les commémorations de l’effort de guerre du Canada dans la ville d’Ypres, ainsi qu’un tableau sur la reconstruction des Halles aux draps qui vient boucler la boucle de cette grande fresque de la souffrance et de la résilience des soldats canadiens de l’Empire.

Mourir en terre sainte pour donner un sens au carnage

Après quatre années de commémoration, 2018 sera – enfin – l’occasion de se recueillir et de célébrer la paix en pensant à son terrible prix. Mais pour le moment, il est important de se remémorer la souffrance innommable et gratuite qui, pour se trouver une raison d’être, s’est baignée d’une certaine mystique, voire d’une dimension religieuse. En explorant l’expérience canadienne de la guerre à travers la perte de l’innocence, la mort par le gaz, la boue, et le feu des combats, puis la résurrection à l’intérieure de l’entreprise mémorielle, la courante exposition du Musée Canadien de la Guerre s’inscrit sans contredit dans cette démarche. Ici, nous sommes bien loin du débat sur les tensions nationales au pays, sur la participation canadienne-française, ou encore sur la marche de la colonie britannique vers une plus grande indépendance face à sa métropole.

Mais il serait bien injuste de critiquer l’exposition sur l’évacuation de ces questions d’interprétations historiographiques dans la mesure où tel n’est pas le but de l’exercice. L’exposition Étrangers ennemis – L’internement au Canada 1914-1920 à l’affiche jusqu’au 29 mars prochain, tout comme le débat La conscription de 1917 était-elle nécessaire? dans le cadre de la série de conférences Le monde en guerre, permettent notamment d’occuper cet espace. En revanche, à force d’aseptiser la guerre des Canadiens de toute dimension plus politique ou polémique pour se consacrer sur l’adaptation aux défis de la guerre moderne en Belgique, force est de constater que Se battre en Flandre offre finalement un contenu qui demeure descriptif et plutôt simpliste. Certes l’exposition permet de rejoindre un large public, notamment grâce à l’aspect immersif et interactif qui réussissent fort bien à captiver jusqu’aux plus jeunes qui semblaient aussi amusés à faire retentir le claquement sonore de la crécelle devant prévenir des attaques de gaz que médusés devant les lourdes mitrailleuses. En revanche, la série de tableaux décrivant la nature des forces en présence, l’ampleur des pertes et les moments clefs pour chacune des trois batailles canadiennes présentent un intérêt plutôt limité et peinent à soutenir l’attention du visiteur. Quoi qu’il en soit, ces détails ne suffisent pas à occulter le message principal d’une exposition qui démontre bien la souffrance, les misères, la résilience et la victoire sur les défis nouveaux imposés aux Canadiens lancés aveuglément dans une nouvelle guerre moderne.

James Clark, The Great Sacrifice. Crédit : Public Archives of Canada.

James Clark, The Great Sacrifice. Crédit : Public Archives of Canada.

Il est tentant de voir dans l’emphase placée sur les Halles aux draps, leur destruction sauvage et leur renaissance héroïque, un symbole de la croisade mystique pour sauver la civilisation occidentale et son héritage à laquelle ont participé les Canadiens. Cette narration constitue une trame de fond bien ancrée dans un métarécit de la Grande Guerre auquel il semble difficile de s’arracher, même lorsque l’on cherche à s’en tenir à l’expérience des combattants sur le front. Dans sa section sur la mémoire, l’exposition met ainsi l’emphase sur le caractère particulier que revêt Ypres, dite la ville du Souvenir. D’ailleurs, à peine le feu et la poussière des combats étaient retombés sur ce théâtre en ruine qu’un profond symbolisme religieux l’envahit. Rapidement, l’administration britannique investit les lieux pour y apposer un écriteau avertissant les profanes que « Ceci est une Terre sainte. Aucune pierre de cette structure ne doit être emportée. Ceci est un héritage pour tous les peuples civilisés. »

L’historien Jonathan F. Vance est sans doute l’un de ceux qui expriment le mieux cette dimension religieuse dont s’est drapée l’aventure canadienne en Flandre afin de donner un sens à un carnage sans précédent : « If soldier were most attracted by the suffering of Christ as a source of consolation, non-combatants were drawn to the exemple of his sacrifice and resurrection. Whatever troubling dilemmas the war had raised about the salvation, and resurrection were strengthened. The sheer size of loss experienced by the country demanded it. To abandon these ideals was to abandon oneself to despair; to embrace them more fervently than ever was to give meaning to the war[1].  » (J. Vance, Death So Noble, p.72)

Dans sa forme comme dans son message, l’exposition se fait indirectement l’écho de cette dimension spirituelle et religieuse accolée à notre perception de la Grande Guerre, de notre conception de la mort brutale et insensée de centaines de milliers de soldats comme un sacrifice. La souffrance, la notion de sacrifice pour la salvation de la multitude, et l’élévation à la vie éternelle à travers la mémorialisation; tout est structuré autour de la figure du soldat canadien comme « The Christ in Flanders ».

Se battre en Flandre. Gaz Boue. Mémoire une exposition à voir jusqu’au 26 avril 2015.

[1] J. Vance, Death So Noble, p.72