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Monsieur le ministre, vous n’êtes pas le Père des étudiants-es : lettre ouverte à François Blais

Par Collectif de professeurs-es et d’universitaires[1]

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Mardi 31 mars 2015, vous affirmiez que « expulser deux ou trois personnes par jour » des universités « refroidirait les ardeurs de certains » et « ferait réfléchir les autres ». Vous avez ajouté : « on fait ça avec les enfants ».

Monsieur Blais, les étudiants-es ne sont pas vos enfants. Vous n’êtes pas leur « père ». Vous êtes un ministre élu et une contestation sociale ne se gère pas à coup de « punitions » soi-disant pédagogiques. De quelle pédagogie ou de quelle paternité parlez-vous ici, d’ailleurs ?

Ces propos sont indignes d’un ancien professeur, d’un ancien administrateur ayant occupé des postes de responsabilité universitaires, d’un ministre responsable de l’Éducation supérieure et de la recherche. La contestation étudiante actuelle n’est pas le caprice d’une génération trop gâtée qu’il faut punir. Elle est l’expression d’une jeunesse animée par un désir de changement, qui revendique le droit à l’éducation pour le plus grand nombre. Ce droit à l’éducation que vous défendez maintenant pour quelques-uns, avez-vous seulement compris que les étudiants-es et bien des citoyens-nes derrière eux le revendiquent pour toute la société, celle d’aujourd’hui comme celle de demain ?

Ministre élu, vous rappelez régulièrement votre passé de professeur pour justifier vos positions en matière d’éducation. Nous, professeurs-es, ne pouvons admettre qu’à ce titre, vous justifiiez la sanction, la répression comme des remèdes contre l’engagement social et politique d’étudiants-es au profit d’autres étudiants-es. Maurice Duplessis disait gérer la province comme un père de famille; n’en étions-nous pas revenus ? L’éducation n’est pas une famille. Elle contribue au bien commun, elle est l’affaire de tous et toutes. Une attitude paternaliste nie la mission de l’éducation. C’est ne pas assumer ses responsabilités.

Ne vous en déplaise, le bien commun n’est pas et n’a jamais été un bien de consommation. Nous œuvrons au quotidien dans les institutions qui sont actuellement malmenées, dans ces formidables creusets de savoirs enseignés, de connaissances partagées, d’idées qui prennent forme. Ces institutions, construites patiemment au fil des décennies, sont maintenant mises en péril parce que, selon vous « de nouvelles coupures en éducation sont nécessaires, pour « le futur de nos enfants ». Si le droit à l’éducation dont vous parlez tant est actuellement menacé, c’est par des coupes sauvages qui hypothèquent justement la formation des générations à venir.

Vous avez « plaidé pour la neutralité des professeurs-es dans ce conflit ». Nous, professeurs-es, sortons du silence pour contester ce qui est indigne. Le « devoir de réserve » qu’on nous oppose chaque fois que nous parlons en dehors de la classe n’est pas et ne sera jamais une Loi du silence. Nous ne sommes pas là pour développer des idées en vase clos, en secret dans notre bureau, la porte fermée. Lorsqu’un élu agit comme vous le faites, nous professeurs-es, quelles que soient nos convictions politiques, ne pouvons plus nous taire; nos idéaux nous demandent de constituer le garde fou qui manque visiblement à votre entourage. Nous assumons nos responsabilités à l’égard des étudiants-es comme de l’ensemble de la société.

Liste des signataires (en date du 5 avril 2015)[2]

  • Denyse Baillargeon, Professeure, Histoire, Université de Montréal
  • Patrick Baker, Sciences historiques, Université Laval
  • Kristin Bartenstein, Professeure, Droit, Université Laval
  • Alban Baudou, Professeur, Littératures, Université Laval
  • Gérard Beaudet, Professeur, Urbanisme, Université de Montréal
  • Marie-Andrée Beaudet, Professeure, Littératures, Université Laval
  • Pascale Bédard, Professeure, Sociologie, Université Laval
  • Nicolas Beaudry, Professeur d’histoire et d’archéologie, Lettres et humanités, Université du Québec à Rimouski
  • François Bergeron, Professeur, Mathématiques, Université du Québec à Montréal
  • Jean Bernatchez, Professeur, Sciences de l’éducation, Université du Québec à Rimouski
  • Emmanuelle Bernheim, Professeure, Sciences juridiques, Université du Québec à Montréal
  • Réjane Blary, Professeure honoraire, Urbanisme, Université de Montréal
  • Éric Blouin, Étudiant, Sciences Politiques, Université Laval
  • René Bolduc, Professeur, Philosophie, Cégep Garneau
  • James Brady, Professeur, Cinéma, Collège de Rosemont
  • Louise Briand, Professeure, Sciences sociales, Université du Québec en Outaouais
  • Josette Brun, Professeure, Information et communication, Université Laval
  • Tracy Burns, Professeure d’anglais, Langues, CEGEP Garneau
  • Sacha Calixte, Professeur, Philosophie, Cégep Limoilou
  • Anne Calvès, Professeure, Sociologie, Université de Montréal
  • Étienne Cantin, Professeur agrégé, Relations industrielles, Université Laval
  • Charles Carrier, Professeur, Science politique, Cégep Garneau
  • Nicolas Chalifour, Professeur , Littérature, Cégep Édouard-Montpetit
  • Aline Charles, Professeure, Sciences historiques, Université Laval
  • Bernard Charles, Professeur honoraire, Science Politique, Université de Montréal
  • Anne-Marie Claret , Philosophie, Cégep du Vieux Montréal
  • Louise Coll, Professeure, Mathématiques, Cégep Garneau
  • Andrée-Anne Côté, Professeure, Cégep de Matane
  • Maxime Coulombe, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Michèle Dagenais, Professeure Histoire, Université de Montréal
  • Johanne Daigle, Professeure, Sciences historiques, Université Laval
  • Maurice Demers, Professeur, Histoire, Université de Sherbrooke
  • Carl Déry, Chargé de cours, Histoire, Université de Sherbrooke et Université du Québec à Trois-Rivières
  • Steve Déry, Professeur, Géographie, Université Laval
  • Jean-Marie Desroches, Professeur, Physique, Cégep de Drummondville
  • André C. Drainville, Professeur, Sociologie, Université Laval
  • Isabelle Dupuis, Professeure, Histoire, Collège Trinité de Saint-Bruno
  • Sophie Éthier, Professeure, Service social, Université Laval
  • Vincent Fauque, Chargé de cours, Histoire, Université Laval et Maître d’enseignement, École Nationale d’Administration Publique de Québec
  • Jean-François Filion, Professeur, Sociologie, Université du Québec à Montréal
  • Christel Freu, Professeure, Sciences historiques, Université Laval
  • Donald Fyson, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Philippe Gagnon, Étudiant, Histoire, Université Laval
  • Viviane Gauthier, Professeure, Histoire, Collège Montmorency
  • Gaële Gidrol-Mistral, Professeure, Sciences juridiques, Université du Québec à Montréal
  • Muriel Gomez-Perez, Professeure, Sciences historiques, Université Laval
  • Sébastien Goulet Poulin, Étudiant, Histoire, Université Laval
  • Julien Goyette, Professeur, Lettres et humanités, Université du Québec à Rimouski
  • Patrice Groulx, Chargé de cours et Directeur associé du programme de Baccalauréat intégré en sciences historiques et études patrimoniales, Sciences historiques, Université Laval
  • François Guérard, Professeur, Sciences humaines, Université du Québec à Chicoutimi
  • Bertrand Guibord, Professeur, Philosophie, Cégep Marie-Victorin
  • Olivier Guimond, Étudiant à la maîtrise, Histoire, Université de Sherbrooke
  • Karine Hébert, Professeure, Lettres et humanités, Université du Québec à Rimouski
  • Martin Hébert, Professeur, Anthropologie, Université Laval
  • Talbot Imlay, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Christian Jaouich, Étudiant, Histoire, Université Laval
  • Alain Laberge, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Magali Lachance, Étudiante, Histoire et Sociologie, Université Laval
  • René Laliberté, Étudiant, Histoire, Université Laval
  • Catherine Larochelle, Étudiante, Histoire, Université de Montréal
  • Alain Lavigne, Professeur, Information et communication, Université Laval
  • Jonathan Livernois, professeur, Littératures, Université Laval
  • Alexis Lussier, Professeur, Études littéraires, Université du Québec à Montréal
  • Hélène Makdissi, Professeure, Études sur l’enseignement et l’apprentissage, Université Laval
  • Yves Maheux, Professeur, Sociologie, Cégep de Saint-Laurent
  • Richard Marcoux, Professeur, Sociologie, Université Laval
  • Myriame Martineau, Professeure, Sociologie, Université du Québec à Montréal
  • Didier Méhu, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Dominic Moreau, Diplômé de l’Université Laval et maître de conférences, Sciences historiques, Université de Lille 3
  • Sylvie Morel, Professeure, Relations industrielles, Université Laval
  • Hélène Nazon, Professeure, Lettres, Cégep Garneau
  • Manon Niquette, Professeure, Information et communication, Université Laval
  • Patrick Noël, professeur, Université du Québec à Rimouski
  • Isabelle Paquet, Professeure, Littérature et français, Cégep Édouard Montpetit
  • Martin Pâquet, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Nicolas Pelletier, Étudiant, Histoire et sociologie, Université Laval
  • Laurence Perreault, Professeure, Études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières
  • Thierry Petit, Professeur, Sciences historiques, Université Laval
  • Martin Petitclerc, Professeur, Histoire, Université du Québec à Montréal
  • Lucie Piché, Professeure, Cégep de Sainte-Foy
  • Éric Raymond, Professeur, Arts visuels et médiatiques, Université du Québec à Montréal
  • Hadjer Remili, Étudiante, Histoire, Université Laval
  • Andrée Rivard, Chargée de cours, Sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières
  • Jacques Rouillard, Professeur, Histoire, Université de Montréal
  • Itay Sapir, Professeur, Histoire de l’art, Université du Québec à Montréal
  • Stéphane Savard, Professeur, Histoire, Université du Québec à Montréal
  • Pascal Scallon-Chouinard, Chargé de cours, Histoire, Université du Québec à Rimouski et Université de Sherbrooke
  • Eva Struhal, Professeure, Histoire de l’art, Université Laval
  • Isabelle Tanguay, Professeure, Histoire, Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu
  • Marie-Josée Tétreault, Professeure Cégep Garneau
  • Laurent Turcot, professeur, Sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières
  • Luc Vaillancourt, Professeur, Arts et lettres, Université du Québec à Chicoutimi
  • Martine Valois, Professeure, Droit, Université de Montréal
  • Javier Vargas de Luna, Professeur, Littératures, Université Laval
  • Julien Villeneuve, Professeur, Philosophie, Collège de Maisonneuve
  • Thomas Wien, Professeur, Histoire, Université de Montréal

[1] Les commentaires sont les bienvenus, mais ceux-ci seront modérés afin d’éviter toute attaque personnelle à l’endroit des signataires de cette lettre ou du ministre François Blais. Merci de votre compréhension.

[2] Pour ajouter votre nom à la liste des signataires, merci de contacter Aline Charles et de préciser votre affiliation à l’adresse suivante : Aline.Charles@hst.ulaval.ca.

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  1. Claude Paradis

    Je vous remercie de cette initiative. Nous sommes affligés de découvrir de quelle manière notre nouveau ministre de l’Éducation traite les étudiants qui se battent pour une meilleure distribution de la richesse. Le plus décevant est peut-être d’entendre un intellectuel comme François Blais échanger des propos démagogiques sur un ton badin avec un animateur de radio qui ne cherche qu’à mépriser ces jeunes adultes qui ont le courage de sortir dans la rue, de sacrifier leur petit confort d’étudiants pour contester l’injustice qu’entraînent les politiques d’austérité du gouvernement du Parti Libéral du Québec.

  2. Mario Gervais

    Que Monsieur Le Ministre….
    Soit bien prudent avec ses directives. Car avec 2 ou 3 expulsions par jour. Il pourrait bien créer un mouvement de solidarités a l’inverse de ce qu’il pense. Car les Québécois sont quelque fois capable de solidarité surprenante. Contrairement a son partis.

  3. Je déplore le fait que mon université (l’UQAM) se soit empressée d’être la première université à mettre en œuvre cette douteuse recommandation ministérielle prônant l’expulsion quotidienne d’un « quota » d’étudiants récalcitrants; et ce, avant même l’annonce « officielle » de la recommandation en question par le ministre. C’est d’autant plus déplorable qu’elle a procédé de manière particulièrement expéditive, sans laisser aux étudiants accusés la possibilité de connaître les détails des faits qui leur sont reprochés avant leur « comparution » devant le tribunal inquisitoire administratif. Elle viole ainsi sa longue tradition de démocratie participative.

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