Par Louise Bienvenue, professeure au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

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Commission Parent.

Commission Parent.

Ghislaine Roquet, c.s.c, est décédée le 31 mai dernier à l’âge vénérable de 90 ans. Trop peu connue du large public, cette femme réfléchie à la voix veloutée a joué un rôle important dans la modernisation de notre système d’éducation. Elle fut, en effet, au cœur des travaux de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement (1961-1966), mieux connue sous le nom de Commission Parent. Cet exercice emblématique de la Révolution tranquille donna lieu, on le sait, aux grandes réformes éducatives dont nous sommes aujourd’hui héritiers : ministère de l’Éducation, écoles polyalentes et Cégeps, gratuité scolaire de la maternelle au niveau collégial, formation universitaire des maîtres, accès élargi pour les filles aux filières éducatives, etc.

Parmi les commissaires laïques, en cravate et veston sombre, qui entouraient le président Mgr Alphonse-Marie Parent, Sœur Marie-Laurent de Rome — de son nom de religieuse — était assurément une figure contrastante avec sa large cornette et son col blanc immaculé, typiques du costume des dames de Sainte-Croix. À l’aube des années soixante, sa participation à une émission télévisée portant sur « la liberté en éducation » fut remarquée par Jean Lesage lui-même qui cherchait un représentant des collèges pour compléter l’aréopage de commissaires. On prenait alors soin d’écarter les Jésuites, trop partiaux en raison de leur ambition de diriger la deuxième université francophone du Québec. Avec ses propos intelligents et mesurés, cette jeune enseignante de philosophie au collège Basile-Moreau de Ville Saint-Laurent apparut comme la candidate idéale.

En prenant part aux travaux qui préparaient la plus importante réforme éducative du Québec contemporain, Ghislaine Roquet incarnait cette faction du clergé et des communautés religieuses qui refusait courageusement de s’accrocher aux privilèges ecclésiaux pour embrasser le changement :

Ce qui nous a peut-être le plus aidés, me confiait-elle en 2004 dans une entrevue pour le Bulletin d’histoire politique, c’est qu’en même temps avait lieu le concile Vatican II, moment de grande ouverture et de libération pour l’Église. C’était impossible pour l’Église de continuer de porter ce fardeau en éducation. Maintenir des écoles, des collèges comme nous le faisions dans nos congrégations, c’était très difficile. Pour l’enseignement des filles, en particulier, nous avions peu de subventions. Je disais aux sœurs, “si nous pensons que l’État et la société civile peuvent reprendre avec succès la charge de l’éducation, c’est signe que nous avons réussi dans notre mission” ! En fait, on a peut-être un peu trop attendu[1]

La responsabilité de repenser le système d’éducation depuis la maternelle jusqu’à l’université était lourde. Sœur Roquet était reconnaissante de pouvoir compter dans cette tâche sur des conseillers inspirants: Jacques Parizeau, Jacques Henripin, Guy Rocher. En plus de s’imprégner des 240 mémoires déposés, la commissaire fit en cours de mandat plusieurs voyages d’observation dans les provinces canadiennes, les villes de l’Ouest américain et plusieurs pays d’Europe. Elle devait même se rendre en URSS, mais il lui aurait fallu pour cela se dévêtir de son costume religieux…

Engagée dans l’éducation des jeunes filles, Sœur Roquet avait une préoccupation spécifique à leur égard :

Pour nous, il n’y avait aucune raison de séparer les filles et les garçons ou de donner des cours spéciaux aux filles. J’avais été désolée de voir que, dans les écoles de formation ménagère (les Instituts familiaux) qui prétendaient conduire les jeunes filles jusqu’au baccalauréat, on donnait un cours édulcoré. Par exemple, en littérature, on ne travaillait pas des œuvres complètes mais des morceaux choisis. Par ailleurs, on ne donnait pas de cours de chimie, mais bien de “chimie alimentaire”. Je t’avoue que j’avais eu un méchant choc. Je me disais que ces filles-là avaient droit de recevoir des cours solides dans toutes les disciplines. C’était important de promouvoir l’éducation des filles avec les mêmes exigences et les mêmes chances de progression dans la vie professionnelle[2].

Les années passant, Sœur Ghislaine Roquet demeurait une observatrice vigilante du milieu éducatif et s’exprimait dans des cercles de réflexion comme le Pont entre les générations. Fière d’avoir contribué à la modernisation du système d’enseignement au Québec, elle formulait avec le recul des critiques sur certains aspects du rapport Parent et sur la façon dont les réformes avaient été mises en oeuvre. Sans nostalgie particulière pour l’enseignement classique, elle déplorait cependant qu’on ne cultive plus suffisamment dans les écoles le goût pour la culture et l’excellence. Les années de Cégep ne remplissaient pas parfaitement, à ses yeux, ce temps d’approfondissement et de synthèse qu’elles devaient initialement incarner. Au secondaire, les polyvalentes trop grandes et la disparition des groupes-cours avec titulaire lui semblaient une sottise. Elle regrettait aussi la disparition des grandes écoles techniques. Par ailleurs, malgré son intérêt pour la psychologie de l’apprentissage, elle trouvait que la formation des maîtres avait exagéré dans cette voie, désormais, au détriment des connaissances disciplinaires…

Cette figure marquante des milieux d’éducation au Québec fut nommée, en 1970, Commandeur de l’Ordre du Canada. En plus de ses obédiences communautaires, elle occupa plusieurs responsabilités publiques : déléguée du Canada à l’Assemblée générale des Nations Unies (1968) et à l’UNESCO pour l’Année internationale de l’éducation (1970), directrice du Service Études et Prospectives au ministère de l’Éducation (1972-1987), présidente de l’Association canadienne d’éducation de langue française (1980-1984) et présidente de l’Association des religieuses enseignantes du Québec (1984-1994). C’est une artisane de la Révolution tranquille et une éducatrice engagée qui nous quitte.


[1] Louise Bienvenue, « Souvenirs d’une commissaire… Entretien avec sœur Ghislaine Roquet, signataire du rapport Parent », Bulletin d’histoire politique, vol 12, no 2, hiver 2004, p. 106-116.

[2] Ibid.