Par Olivier Bérubé-Sasseville, candidat au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

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L’ouvrage de Jean-Yves Camus et de Nicolas Lebourg est paru en 2015.

Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, respectivement chercheurs à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques et au Centre d’études politiques de l’Europe latine (CNRS-Université de Montpellier), sont tous les deux liés à l’Observatoire des radicalités politiques de la fondation Jean-Jaurès et au programme European Fascism de l’université George Washington. Ils sont régulièrement invités à commenter l’actualité des droites radicales en France et en Europe. Dans leur plus récent livre, Les droites extrêmes en Europe, paru en novembre 2015, ils nous proposent un portrait exhaustif de la galaxie de tendances des droites radicales européennes.

La première section de l’ouvrage intitulée « Comment naissent les extrêmes droites », propose, par un détour obligatoire à l’histoire politique française, un retour à la fois historique et théorique sur l’avènement de l’extrême-droite et permet d’en exposer les diverses manifestations de la fin du XIXe siècle à 1945. Dans cette partie, les auteurs exposent notamment les dynamiques de réaction et de contreréaction, le basculement du nationalisme du camp républicain vers la droite et le développement d’un puissant antisémitisme qui cristallise la tendance. Il existerait, selon les auteurs, plusieurs degrés de radicalité au sein des courants d’extrême droite. Exposant la distinction entre « nationaux » et « nationalistes », ils expliquent que divers mouvements d’intensité idéologique variable se développent dans des dynamiques qui les poussent tantôt vers la collaboration, tantôt vers une logique de compétition.

Suite à la défaite des régimes fascistes de la Deuxième Guerre mondiale, forme la plus radicale des droites extrêmes, se développe en Europe un néofascisme caractérisé par le rejet de la nation au profit de l’Europe, par le primat de la société face à l’état et par une adaptation aux contextes de la postmodernité et de la mondialisation. Dans ce contexte, l’extrême-droite opèrerait plus comme une contreculture aux multiples visages que comme famille politique au sens traditionnel. Les différentes tendances qui la caractérisent se développeront donc en fonction d’une demande politique autoritaire grandissante et des contextes spécifiques des pays et régions dans lesquels elles opèrent.

Dans le deuxième chapitre « Que faire après le fascisme? », les auteurs développent sur la nécessité pour l’extrême-droite de renouveler son cadre idéologique à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale. Invalidée par la défaite, la tendance néonazie est réduite à une activité plus assimilable au trouble à l’ordre public qu’à un véritable mouvement politique. Cependant, les militants des droites radicales développent un outil de légitimation pour tenter de reconquérir un espace d’existence politique : le révisionnisme. Parallèlement, le nationalisme européen, davantage culturel et construit autour de la supériorité de la civilisation blanche, semble supplanter le nationalisme racial autrefois limité à l’État-nation. Les deux décennies d’après-guerre sont également celles qui voient se développer, au sein des droites extrêmes, un néoracisme anticolonial et ethnodifférencialiste, permettant à la fois d’affirmer une volonté d’homogénéité au sein de la civilisation européenne tout en supportant les luttes de libération « tiers-mondistes ». Les auteurs soulignent également les tentatives, par l’extrême-droite, de récupération du lexique politico-idéologique associé à l’extrême-gauche, hégémonique dans la foulée des soulèvements de Mai 68. Selon eux, ces emprunts au léninisme, trotskysme et maoïsme seraient plutôt une tentative opportuniste d’adaptation au contexte qu’un véritable retournement idéologique. Sur le plan logistique, on note les nombreuses tentatives d’organisation des mouvances d’extrême-droite par des structures internationales. Leur succès demeure relatif, mais leur existence confirme le virage européen de cette tendance. Finalement, la découverte des théories du dissident marxiste italien Antonio Gramsci sera capitale pour l’extrême-droite post-Deuxième Guerre mondiale. Paradoxalement, le combat métapolitique et culturel préconisé à gauche par Gramsci constituera l’une des entreprises capitales du combat des diverses tendances d’extrême-droite de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Les cinq chapitres suivants sont dédiés à des tendances particulières au sein des droites extrêmes en Europe. Le troisième chapitre s’organise autour du « White Power ». La création de la World Union of National Socialists en 1962 marque l’avènement de cette tendance réunissant militants nationaux-socialistes européens et nord-américains. Mouvement fondateur de ce que Roger Griffin appellera le Universal Nazism[1], il servira de base à une foule d’autres mouvements du même type. Ce réseau, fort d’une organisation transatlantique, promeut un néonazisme juvénile et provocateur, plus culturel que politique. Profitant des lois laxistes aux USA pour déployer leur propagande, les militants de ce courant feront d’internet leur moyen de recrutement privilégié. Ces mouvances seront notamment investies par des skinheads d’extrême-droite qui, radicalisés par des mouvements tels que Blood and Honour et hammerskins, se tourneront vers l’extrême-droite pour canaliser un sentiment d’abandon de la part de la classe politique (autant à gauche qu’à droite). De manière générale, le courant White Power au sein de l’extrême-droite expose la place centrale qu’occupe la question raciale au sein de cette tendance.

Si le courant White Power est fortement lié à l’identité prolétaire, les nouvelles droites, qui constituent le sujet du quatrième chapitre, en sont le pendant élitiste et aristocratique. Alors qu’un certain nombre d’idées principales sont communes aux diverses versions de la nouvelle droite (critique du libéralisme, conception organiciste de la société, refus de l’égalitarisme et « droit à la différence »), l’expression correspond à un ensemble de mouvances intellectuelles aux idées différentes, voire parfois contradictoires. Cependant, toutes ces déclinaisons ont en commun la volonté fondamentale de mener un combat culturel métapolitique. Irriguée par de nombreux courants idéologiques, la portée de la nouvelle droite se fera sentir dans les positionnements de nombreuses formations politiques, des mouvements « troisième voie » aux identitaires, en passant par les partis nationaux-populistes tels que le Front National.

L’intégrisme religieux, sujet du cinquième chapitre, est évidemment l’une des tendances majeures de l’extrême-droite. Alors que certains exemples de liens entre l’extrême-droite et les milieux protestants peuvent être observés, les intégristes catholiques constituent la majorité des franges d’extrême-droite religieuse. Il existerait, selon les auteurs, trois grands courants dans cette extrême-droite religieuse : les courants intégriste et traditionaliste, courants cousins nés de l’opposition à Vatican II, et le courant tradismatique, inspiré des mouvements charismatiques et représenté en France par la Manif pour tous. Ces courants, qui gravitent autour du Front National, se heurtent à la fois aux tendances néopaganistes et à l’entreprise de dédiabolisation du parti qui tente de s’en dissocier notamment par l’adoucissement de ses politiques sur l’avortement. À l’échelle européenne, on observe la résurgence de ces tendances par l’entremise de partis et mouvements populistes profitant d’un ressac conservateur pour promouvoir des valeurs traditionnelles : famille, droit à la vie, opposition au mariage homosexuel et à la théorie du genre.

Le sixième chapitre du livre porte sur l’épineuse question des partis populistes. Pour les auteurs, alors que le populisme existe depuis le XIXe siècle, sa version d’extrême-droite, le national-populisme, émerge dans les années 70 et correspond à la résurgence de la droite dans le discours politique. On pourrait résumer l’idéologie national-populiste par une vision du monde selon laquelle seul un peuple sain, rassemblant toutes les classes sociales, pourrait sauver la nation de la décadence et de l’action des élites corrompues. Ces partis et mouvements sont confrontés, à travers leurs histoires, à deux possibilités : soit agir comme critique du système, ou comme critique dans le système. Alors que la première option les assure d’une importante charge subversive, la seconde leur permet d’introduire la possibilité de réformes en fonction des valeurs qu’ils promeuvent. Les auteurs procèdent ensuite à l’exposition des tendances que peuvent prendre ces partis : certains puisant leurs politiques économiques à gauche alors que d’autres s’opposent au modèle d’état interventionniste et prônent un néolibéralisme et un retour vers un état limité à ses fonctions régaliennes. Ils exposent finalement l’ultime mutation du national-populisme vers le néopopulisme autour de l’exemple de Pim Fortuyn, chef et fondateur d’un mouvement populiste néerlandais. Délaissant les valeurs traditionnelles, cette nouvelle forme de populisme oppose l’héritage chrétien, représenté dans une perspective culturelle, à un Islam conquérant. De cette façon, ces partis s’opposent à l’immigration, mais présentent également l’Islam comme une menace pour les droits des femmes, des minorités LGBTQ ainsi que pour les libertés individuelles.

Le dernier chapitre du livre, intitulé « À l’est, quoi de nouveau? », propose un panorama de l’extrême-droite dans l’ex-bloc soviétique. L’Europe de l’Est suggère une analyse particulière de par son contexte singulier. L’explosion du bloc de l’est entraine une forte résurgence des nationalismes et la conception organique de la nation n’y est pas réservée à l’extrême-droite. Se développe ainsi une multitude de partis et de mouvements, parfois en compétition au sein du même pays (tendances pro et anti russe en Ukraine par exemple), fortement influencés par leurs contextes nationaux respectifs.

L’une des forces indéniables du livre réside dans sa volonté de présenter les droites extrêmes comme une galaxie multiforme qui, malgré un substrat idéologique commun, prend des formes hétérogènes en fonction des époques et des contextes. Effectivement, il existe un monde de différence entre les monarchistes et les néopaïens, entre les militants néonazis et les partis populistes de tendance néolibérale. L’exposition des subtilités des diverses tendances, à l’échelle européenne, démontre non seulement une rigueur méthodologique certaine, mais également une érudition évidente des auteurs. Malgré un fil conducteur ramenant toujours le développement de l’extrême-droite à sa version hexagonale, les auteurs arrivent à s’extirper du carcan des perspectives centrées sur un cadre national rigide et arrivent ainsi à pallier l’une des lacunes habituelles de ce type d’ouvrage en exposant les liens et échanges idéologiques entre divers pays et régions d’Europe. Par cette démonstration, Camus et Lebourg permettent de mettre en lumière les liens évidents entre diverses tendances des droites extrêmes et les interactions qui en modifient le développement. Conséquemment, ils permettent au lecteur de comprendre la montée récente des extrême-droites populistes par un prisme plus complet que la simple évocation des crises économiques. Effectivement, le complexe réseau idéologique qui sous-tend l’action de ces partis trouve souvent ses origines dans des tendances radicales qui les irriguent.

En définitive, ce livre constitue une lecture particulièrement intéressante pour quiconque souhaite approfondir sa compréhension des différentes tendances idéologiques qui parcourent le champ des droites extrêmes en Europe. Dans un contexte où elles se développent également dans l’espace nord-américain, et où les imports idéologiques sont fréquents, ce livre propose également de nombreuses clés d’analyse d’un climat idéologique délétère en émergence de notre côté de l’Atlantique.

Pour en savoir plus

CAMUS, Jean-Yves et Nicolas LEBOURG. Les droites extrêmes en Europe. Paris, Seuil, 2015, 320 p.


[1] Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, Les droites extrêmes en Europe, Paris, Seuil, 2015, p. 119.