Pascal Scallon-Chouinard, Christine Chevalier-Caron, Alexandre Aubé-Côté, Jacqueline Garriss et Thomas Garriss, responsables du dossier

Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île et ce qui est à moi aussi, l’archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l’une de l’autre Amérique ; et ses flancs qui sécrètent pour l’Europe la bonne liqueur d’un Gulf Stream, et l’un des deux versants d’incandescence entre quoi l’Equateur funambule vers l’Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l’arrière de cette polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la Floride où d’un nègre s’achève la strangulation, et l’Afrique gigantesquement chenillant jusqu’au pied hispanique de l’Europe, sa nudité où la Mort fauche à larges andains.

Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco

pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale

et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse

dans le scintillement des gemmes !

Qui peut se vanter d’avoir mieux que moi ?

Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama

Putréfactions monstrueuses de révoltes

inopérantes,

marais de sang putrides trompettes absurdement bouchées

Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines[1].

Frontispice en bois gravé de Franz Masereel pour la première édition du recueil de poésie Pigments de Léon-Gontran Damas (1937).

Frontispice en bois gravé de Franz Masereel pour la première édition du recueil de poésie Pigments de Léon-Gontran Damas (1937).

Ces mots du poète martiniquais et père du mouvement de la Négritude Aimé Césaire, illustrent à leur façon un ancrage historique et culturel commun aux populations noires des Amériques, d’Europe et d’Afrique. Ils sont, dans un certain sens, la résultante de « déchirements identitaires » qui s’inscrivent dans un passé traumatique fortement lié aux traites transatlantiques et à l’esclavage, pratiques qui ont considérablement marqué le destin des sociétés africaines, européennes et américaines à partir du 16e siècle. Cette histoire, comme l’explique l’historien Jean-Pierre LeGlaunec, est pourtant loin d’être terminée. L’esclavagisme, dans les faits, a certes été aboli entre la fin du 18e siècle et la fin du 19e siècle dans la plupart des zones touchées par cette pratique. Il demeure néanmoins bien ancré et perceptible « dans les mémoires, les paysages ou les tissus sociaux, […] les traces de l’ancien système qui a régi le monde moderne pendant près de quatre siècles sont nombreuses dans l’organisation des sociétés américaines », qu’il s’agisse des États-Unis, des Antilles ou de nations latino-américaines telles que le Brésil et Cuba[2]. En outre, bien que ce passé se soit caractérisé par une incroyable brutalité, il témoigne également d’une très grande capacité de résilience de la part des populations touchées, qui s’est illustrée dans des actions de résistance, mais également dans une créativité sans limites qui a marqué de façon durable les milieux culturels et artistiques à l’échelle mondiale.

Cette créativité s’observe, au 20e siècle, dans plusieurs initiatives qui témoignent d’un bouillonnement culturel important. Des personnalités engagées s’expriment par le biais d’oeuvres, mais également de revues et de journaux telle la Revue du monde noir, pour contester des situations d’oppression : l’occupation culturelle, économique et militaire d’Haïti par les Américains, le colonialisme en Afrique, les inégalités sociales et raciales dans les Amériques, etc. Aux États-Unis, la diversité des actions créative et les actes de résistance se circonscrivent autour des différentes manifestations de la lutte pour les droits civiques. Une attention particulière est portée aux aspects politiques des revendications de l’époque. Pourtant, l’art engagé de plusieurs artistes joue un rôle de premier plan dans la définition d’une nouvelle identité africaine-américaine, dans le développement d’une conscience collective ainsi que dans la diffusion des revendications des mouvements de contestation et de revendication[3]. La création de multiples institutions (Black Arts Repertory Theater and School, Elma Lewis School of Fine Arts, National Center of Afro-American Artists) et de journaux culturels durant les années 1960 et 1970 permet de concrétiser le renouveau politique et culturel de cette époque ainsi que de paver la voie aux formes émergentes d’expression artistique engagée, notamment le Hip Hop et le Slam[4].

Alors que le secrétaire américain au Trésor annonçait, en avril 2016, que l’abolitionniste et ancienne esclave Harriet Tubman serait la première personnalité noire à figurer sur des billets de banque, plusieurs autres événements de l’actualité ont pourtant laissé entrevoir, au courant des derniers mois, qu’une fracture sociale est toujours perceptible aux États-Unis.  Aux dires des journalistes François Bonnet et Clément Théry, l’abolition officielle de la ségrégation, en 1967, n’a pas permis l’avènement d’une société post-raciale : l’écart économique entre populations blanches et noires continue de s’accentuer, alors que la place des Noirs dans la société américaine semble marquée par une inégalité durable[5]. À leurs yeux, les manifestations de Ferguson, qui se déroulent depuis 2014 suite à la mort du jeune Michael Brown dans une intervention policière critiquée, marquent un moment inédit depuis les émeutes de Los Angeles en 1992 : elles illustreraient non seulement « la rupture de la paix raciale la plus durable depuis la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis », mais aussi l’apogée d’un processus de pénalisation et de contrôle policier de la vie des Noirs qui s’accentue depuis le début des années 2000[6]. Les rassemblements de Baltimore, qui se sont déroulés quelques mois plus tard (en avril 2015) à la suite de l’arrestation et de la mort de Freddie Gray, semblent confirmer cette analyse.

En parallèle, toute une série de débats et de mouvements issus du milieu culturel américain a fait les manchettes au fil des derniers mois. En janvier 2016, le boycott de la cérémonie des Oscars par des acteurs-rices afro-américains-es  – alors que pour une deuxième année consécutive aucun-e nommé-e issu de minorités n’a été sélectionné – et l’émergence du mouvement #OscarSoWhite ont permis de soulever le manque de mixité et de reconnaissance au sein de l’industrie de la télévision et du cinéma. Loin de se limiter aux États-Unis, ces réalités ont aussi été discutées au Québec, notamment par le biais des critiques entourant l’utilisation du « blackface » – pratique lors de laquelle une personnalité colore grossièrement son visage pour incarner un personnage noir – en 2015 (avec les propos de Denis Filiatraut) et en 2016 (avec les propos de Louis Morissette).

Ces problématiques, qui ont marqué et qui continuent de marquer l’actualité, s’insèrent dans des logiques et dynamiques socioculturelles anciennes. C’est dans cette optique que la revue en ligne HistoireEngagee.ca souhaite lancer un appel à contributions pour un dossier thématique intitulé « Afro-Amériques : résistances, histoires et mémoires ». Par cette initiative, nous souhaitons offrir un espace de contextualisation permettant d’explorer et d’expliciter les liens entre histoire, mémoire et temps présent dans le contexte géographique, culturel et social des afro-Amériques.

Plusieurs types de contributions sont acceptées : articles de fond, textes de rubriques, recensions de livres, d’expositions, de colloques, de films ou de documentaires, entrevues, etc. Pour avoir plus de détails sur les possibilités de rédaction et sur la forme des propositions envisageables, vous pouvez consulter notre page « Balises de rédaction et directives de soumission ».

Veuillez faire parvenir vos propositions de textes à l’adresse suivante : contributions@histoireengagee.ca. Les propositions retenues passeront toutes par un processus d’évaluation, en vue d’être publiées progressivement au courant de l’été et de l’automne 2016. Le dossier thématique restera quant à lui ouvert, d’autres contributions pourront ainsi y être ajoutées périodiquement.

Contributions[7]

Articles de fond

Pierre Cras, « Super-héro.ïnes africain.es de Marvel à Comic Republic : politiques internationales de décolonisation des images et imaginaires (1934 – 2016) », 14 décembre 2016.

Olivier Guimond, « « Sont-ils des pervers que le républicanisme doit flétrir? » : Louis-Joseph Papineau et l’épreuve de l’esclavage étatsunien au XIXe siècle », 11 août 2016.

Alain Saint-Victor, « Signification et impact de la Révolution haïtienne sur le monde atlantique », 29 février 2012.

Yves-Michel Thomas, « Reconstruction d’Haïti, (re-) construire l’État », 24 octobre 2011.

Rubriques
Blogues

Adeline Darrigol, « Les congrès internationaux des écrivains et artistes noirs (1956 et 1959) », 8 décembre 2016.

Alain Saint-Victor, « Les fondements historiques du racisme dominicain. Les origines de l’antihaitianismo », 4 février 2016.

Jonathan Vallée-Payette, « We Shall Overcome : la lutte contre la ségrégation à Newark, 1950-1967 », 26 février 2014.

Recensions

Camille Robert, « « The Ninth Floor » : sur les traces du Black Power à Montréal », 1er février 2016.

Entrevues

Valérie Lapointe-Gagnon, « Entrevue avec Jhon Picard Byron », 13 janvier 2011.


[1] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence africaine, 1983, p. 24-25.

[2] Jean-Pierre LeGlaunec et Geneviève Piché, dir., Quand le passé ne passe pas. Histoires et mémoires de l’esclavage : Québec, États-Unis, France et Afrique, Sherbrooke, Éditions GGC, coll. « Essais », 2010, p. 2-3.

[3] James Edward Methurst, The Black Arts Movement : Literary Nationalism in the 1960s and 1970s, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2005, p. 367.

[4] Ibid., p. 371.

[5] François Bonnet et Clément Théry, « Ferguson et la nouvelle condition noire aux États-Unis », La vie des idées (2 septembre 2014).

[6] Ibid.

[7] Nous avons intégré à ce numéro thématique les contributions provenant d’un mini-dossier, intitulé « L’histoire d’Haïti », qui a été monté en 2012. L’introduction au dossier, rédigé par Maurice Demers, se lisait comme suit : « La Révolution haïtienne a eu un impact majeur sur le cours de l’histoire. De la cérémonie du Bois-Caïman, le 14 août 1791, à la proclamation d’indépendance par Jean-Jacques Dessalines, le 1er janvier 1804, Haïti aura été le lieu de tous les espoirs pour les « damnés de la terre » et de toutes les craintes pour les classes privilégiées et les puissances impérialistes. Mais la gloire de cette grande révolte d’esclaves, révolte qui mena à terme à la deuxième indépendance des Amériques, fit rapidement place au désenchantement suite aux luttes fratricides qui divisèrent l’île. Vainqueur des troupes napoléoniennes à la grande bataille de Vertières en 1803, Dessalines trouva d’ailleurs la mort le 17 octobre 1806 des mains de ses anciens compagnons d’armes qui accusaient le nouvel empereur de despotisme. De nouvelles lignes de divisions internes se dessinèrent par la suite avec les gouvernements qui se succèdent au pouvoir. Ces limites imposées à la portée émancipatrice de la révolution s’imbriquaient alors dans le douloureux établissement de relations internationales pour l’État noir, car celui-ci état était à peine né qu’il devait lutter pour sa reconnaissance : la France ne reconnaitra son indépendance qu’après dédommagement en 1825, les nouvelles républiques d’Amérique latine n’inviteront pas les représentants d’Haïti au Congrès de Panama en 1826, et les États-Unis attendront jusqu’en 1862 pour reconnaitre l’indépendance de cette république noire (contrairement à ce qu’ils avaient fait pour les républiques hispanophones et le Brésil). »