HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Page 2 sur 63

Aide financière au parent au foyer : un piège pour les femmes?

Par Camille Robert, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), autrice de l’ouvrage Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca

Version PDF

Caricature représentant René Lévesque et Yvon Dupuis sur deux chars, tirés par des femmes, dans « Aux ânes des carottes… Aux femmes des promesses de liberté… », Québécoises deboutte!, vol. 1, no 5, avril 1973, p. 5.

Au Congrès de la Relève de la CAQ, tenu la fin de semaine des 23 et 24 septembre 2017, l’une des résolutions visait la bonification de l’aide financière accordée au parent qui demeure au foyer avec un enfant d’âge préscolaire. Dans le cahier du participant, on pouvait lire que « [l]a présence à la maison des parents est un facteur important qui contribue au développement des enfants ». Faute de revenus, ajoutait-on, de nombreux parents sont toutefois contraints de retourner au travail. Bien qu’il puisse sembler louable de reconnaître la valeur du travail au foyer, la proposition essuie mal les critiques lorsqu’on la replace dans son contexte historique.

L’idée n’est pas nouvelle. L’ADQ avait déjà défendu une mesure semblable en 2007, soit une allocation aux familles dont les enfants ne fréquentaient pas le réseau de garderies. Qualifiée d’« allocation à la mère au foyer », cette proposition avait entraîné une levée de boucliers dans les milieux féministes. Plusieurs organisations y voyaient un recul pour l’autonomie économique des femmes, ainsi qu’un renforcement du modèle familial traditionnel pourvoyeur-ménagère.

Lire la suite

Un pan oublié de notre histoire nationale : les missionnaires québécois en Amérique latine et leurs interactions avec la population. Une entrevue avec Maurice Demers

Maurice Demers, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et membre du comité éditoriale d’HistoireEngagee.ca

L’Apostolat, « Choisir entre deux révolutions » (Missionnaires oblats de Marie immaculée, Richelieu, févriers 1965), p. 7.

Les nombreuses interactions entre les milliers de missionnaires québécois qui ont œuvré en Amérique latine et la population locale et ses clercs progressistes demeurent un pan méconnu de notre histoire nationale. Plusieurs de ces missionnaires, inspirés par la Théologie de la libération qui émane de la région dans les années 1970, se sont par la suite impliqués dans des organisations non gouvernementales de développement et des organismes de solidarité qui défendent les droits de la personne dans la région. Ces derniers ont eu un impact important en facilitant l’implantation, au Québec, de milliers de réfugiés chiliens à la suite du coup d’État du général Pinochet en 1973 : en dénonçant les abus des droits de la personne en Amérique latine et en organisant des manifestations en soutien aux populations latino-américaines; en travaillant en collaboration avec le ministère des Relations internationales du Québec et du Canada, ainsi qu’avec des organismes d’aide humanitaire comme le CECI et Développement et Paix; et, finalement, en conscientisant toute une génération de gens du Québec aux bienfaits de la solidarité internationale. Maurice Demers s’est entretenu sur ce sujet avec Jean Desclos et Henri Laban durant l’émission « Thèse et hypothèse » diffusée à Radio Ville-Marie la semaine dernière. L’entrevue retrace les débuts des missions québécoises en Amérique latine, la forte augmentation du nombre de missionnaires québécois.es qui œuvrent dans la région après la Deuxième Guerre mondiale, l’impact de la Révolution cubaine sur ce missionnariat, le rôle pour favoriser le développement des régions rurales, l’influence sur leurs vies de missionnaires de la Théologie de la libération et l’option préférentielle pour les pauvres, les dénonciations des régimes dictatoriaux et l’implication dans des organismes de solidarité internationale. Vous pourrez écouter l’entrevue en cliquant ici. Bonne écoute!

Femmes et éducation au Maroc à l’époque coloniale (1912-1956)

Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), membre du groupe de recherche Histoire, femme, genre et migrations et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

Version PDF

Lalla Aïcha en 1947.

Résumé

L’histoire du Maroc contemporain a été marquée par la mise en place du Protectorat français (1912-1956) dont le principal objectif était la modernisation le Royaume chérifien. L’édification d’un système scolaire, en partie calqué sur celui de la métropole, élitiste, laïque, et principalement réservé aux garçons, s’est avérée être l’un des moyens pris par le Protectorat pour réaliser ses objectifs. Voulant former les futurs cadres du pays, des écoles pour garçons marocains, dites « écoles indigènes », ont été fondées dès 1912. Il fallut attendre les années 1930, décennie marquée par l’émergence de mouvements sociaux qui allaient devenir des organisations de libération nationale, pour que deux écoles pour jeunes musulmanes soient fondées. Face à l’absence d’institutions scolaires pour les Marocaines musulmanes, des membres de la communauté musulmane ont pris l’initiative d’établir des lieux, souvent clandestins, d’enseignement pour les fillettes. Dans cet article, nous nous intéresserons aux revendications d’ordre scolaire définies par les militants-es anticolonialistes du Maroc, et plus particulièrement aux discours et aux réalisations des premières femmes ayant pris la parole dans l’espace public afin de promouvoir l’éducation des filles.

Mots-clés

Maroc; colonialisme; anticolonialisme; éducation; éducation coloniale; Islam; Nahda; Malika el Fassi; Lalla Aïcha; Quaraouiyne

Introduction

À l’occasion de l’Exposition coloniale tenue à Paris en 1931, la Direction générale de l’instruction publique (DGIP), organe gouvernemental du Protectorat français dans l’Empire chérifien, était invitée à publier un ouvrage historique au sujet de ses activités et de ses « accomplissements ». À travers celui-ci, les tenants-es de la DGIP faisaient les bilans des actions qu’elle avait posées au Maroc depuis une vingtaine d’années en matière d’instruction publique. Peignant le portrait, non pas du système scolaire, mais des systèmes scolaires fondés sur des critères raciaux, confessionnels, et genrés qu’elle avait mis en place, cette publication décrit l’éducation destinée aux musulmanes comme étant une préoccupation et un champ d’intervention en plein développement. Ce discours détonnait de la réalité. L’accès à ces institutions scolaires a été très limité pour les jeunes musulmanes : les écoles étaient peu nombreuses et les modalités d’obtention d’un certificat d’études primaires étaient complexes. Face à cette situation, les tenants-es des mouvements nationalistes et anticoloniaux ont entrepris la création d’institutions scolaires – nommées Écoles libres – permettant la scolarisation de jeunes Marocaines. Dans cet article, nous allons nous intéresser aux développements de lieux d’instructions destinés aux Marocaines de confession musulmane pendant la période coloniale (1912 à 1956), puis démontrer comment les premières Marocaines les ayant fréquentés se sont impliquées dans un mouvement, fortement influencé par le discours nationaliste marocain, en faveur d’une plus grande accessibilité des femmes à l’éducation.

Lire la suite

Entretien avec Didier Nourrisson

Par Noémie Charest-Bourdon et Martin Robert du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS)

Version PDF

Didier Nourrisson est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Claude Bernard Lyon 1. Ses travaux portent principalement sur l’histoire de la santé en lien avec la consommation, particulièrement celle de l’alcool et du tabac. Il était de passage à l’UQAM le 3 avril dernier, dans le cadre d’une conférence intitulée « La santé publique, un moyen historique de réguler les sociétés », organisée par le collectif Québec Science Sociale et Santé (Q3S) et le Centre d’histoire des régulations sociales[1]


Noémie Charest-Bourdon : Vous vous intéressez aux questions de santé publique, mais vous avez d’abord réalisé des études sur l’alcool et l’alcoolisme. Comment en êtes-vous venu à investir ces champs de recherche?

Didier Nourrisson : J’ai d’abord fait une thèse d’histoire sur l’alcoolisme et l’antialcoolisme en France sous la Troisième République. Ce fut assez décisif pour ma vocation d’historien de la santé, ou des santés, et non pas de la médecine. Je me suis intéressé aux comportements d’alcoolisation et aux politiques à leur égard, plutôt que de chercher à étudier les conséquences de certaines maladies ou encore les médecins qui avaient pu être influents en la matière. J’ai donc choisi de faire une histoire populaire et une histoire sociale de ces comportements de consommation. L’alcool est un excellent révélateur de ces comportements à tous points de vue. Étudier une société par le fond du verre, cela permet un grossissement des faits sociaux. C’est un excellent outil, en quelque sorte, d’historicisation des faits sociaux. L’étude de l’alcool permet de faire converger quatre axes ou approches relatifs à l’histoire des comportements : le religieux, l’économique, le politique et le social. En étudiant chacune de ces facettes, on peut dire qu’on écrit une histoire totale au lieu d’une histoire parcellaire.

Lire la suite

Mise en récit et explication historique dans l’enseignement de l’histoire au Québec : enjeux épistémologiques et perspectives critiques

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

Version PDF

Livres rouges. Crédit : Betty B (Flickr).

Résumé

L’enseignement de l’histoire au Québec a fait l’objet de virulents débats qui ont récemment animé l’espace public et médiatique. La querelle, qui divise les tenants d’une histoire nationale et ceux qui prônent une histoire plus sociale ou culturelle, a soulevé les enjeux de la mise en récit de l’histoire et de la manière avec laquelle la raconter et l’enseigner. Malheureusement, les contributions apportées à ce « faux débat » ont trop souvent délaissé les enjeux épistémologiques au profit de la question identitaire. Nous souhaitons ainsi revenir sur l’intelligibilité du récit en histoire et sur sa valeur explicative, pour énoncer la possible réconciliation entre une histoire-récit et une histoire dite scientifique. C’est ultimement l’adoption d’une méthode ethnographique, qui suppose un double processus descriptif et analytique, qui permettrait la construction d’une « histoire-récit-scientifique » critique.

Mots-clés

enseignement de l’histoire; didactique de l’histoire; mise en récit; épistémologie; récit ethnographique

Introduction

Nous souhaitons ici proposer une analyse critique qui puisse contribuer à démêler certains enjeux d’un débat qui a récemment occupé l’espace public et médiatique : celui sur l’enseignement de l’histoire au Québec. Les éléments déclencheurs qui ont fait naître cette réflexion se trouvent dans certains des – très nombreux, soulignons-le – textes publiés depuis 2011 dans Le Devoir principalement[1], et La Presse. Ce débat « classique », entre les partisans d’une histoire nationale et ceux qui préconisent une approche sociale, a été réintroduit sur le plan médiatique en parallèle, d’abord, des critiques adressées à la réforme ministérielle de 2006, puis face à la volonté gouvernementale de remanier les programmes d’enseignement de l’histoire au secondaire depuis 2014. Elle n’a toutefois pas créé de grande surprise, du moins du côté de la communauté historienne habituée à ces confrontations idéologiques depuis la fin des années 1950. Nous ne nous engagerons pas ici à décortiquer les positions de l’École de Montréal ni de celles de Laval; ce travail a déjà été exécuté, notamment, dans les articles de Jocelyn Létourneau, « Quelle histoire d’avenir pour le Québec[2] », et de François-Olivier Dorais, « Classifier et organiser la production historiographique au Québec[3] », de même que dans l’ouvrage collectif L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement[4]. Il ne s’agira pas non plus de présenter une analyse qui risquerait trop facilement de tomber dans la critique morale, voire moralisatrice, de la manière avec laquelle s’enseigne l’histoire au Québec actuellement. Le but est plutôt de chercher à éclaircir ce qui semble être parfois un ensemble quelque peu confus d’idées et d’idéologies qui contribuent à alimenter un débat qui, loin d’être résolu, continue de mobiliser des intervenants et intervenantes tant dans les médias que les milieux scientifiques et universitaires. 

Lire la suite

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén