HistoireEngagée

Là où le présent rencontre le passé

Au-delà des faits : la Grande Noirceur et la Révolution tranquille en tant que mythistoires. Entretien avec Alexandre Turgeon

Par Marie-Andrée Bergeron et Vincent Lambert

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Victoire du Parti libéral de Jean Lesage aux élections de 1962. Source : Source : Archives de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ).

Victoire du Parti libéral de Jean Lesage aux élections de 1962. Source : Source : Archives de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ).

Vous vous intéressez à la notion de mythistoire. Quelle est la part du mythe et de l’histoire dans notre perception de la Révolution tranquille?

Le mythe est souvent présenté comme le parfait contraire de l’histoire ou de la réalité. Combien de titres contiennent l’expression « mythes et réalités » et je ne sais combien d’autres variantes! À mon sens, c’est plus complexe que cela. C’est à cette fin que j’utilise la notion de mythistoire, soit la représentation d’un objet donné qui relève, d’une part, du domaine de la fiction, du folklore ou des légendes, mais qui, d’autre part, s’enracine dans le tangible, l’avéré ou l’empirique. Dans cet esprit, il serait possible de reprendre ainsi votre question : quelle est la part du faux et du vrai dans notre perception de la Révolution tranquille? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond. C’est une question qui est tout sauf simple. Pour répondre à cette question, je vous dirais qu’il faut explorer le rapport entre ce qui s’est passé – les faits – et comment on raconte ce qui s’est passé – ce qui concerne autant le travail des journalistes, sur le vif, que celui des historiens, des décennies, voire des siècles plus tard le cas échéant.

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L’origine d’un nom. D’où vient l’expression « Révolution tranquille » ?

Par Jean-Philippe Warren, sociologue et professeur à l’Université Concordia

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Dans Parti pris, l’expression "Révolution tranquille" se retrouve pour la première fois, en octobre 1963, dans sa désignation originale anglaise. L'image ci-dessus est tirée de l'article de Jean-Marc Piotte, "Du duplessisme au FLQ", Parti pris, no. 1, octobre 1963, p. 29. Merci à Camille Robert pour le traitement de l'image.

Dans Parti pris, l’expression « Révolution tranquille » se retrouve pour la première fois, en octobre 1963, dans sa désignation originale anglaise. L’image ci-dessus est tirée de l’article de Jean-Marc Piotte, « Du duplessisme au FLQ », Parti pris, no. 1, octobre 1963, p. 29. Merci à Camille Robert pour le traitement de l’image.

Comme le soulignent Julie Bélanger et Paul Poirier dans un article très éclairant, le mot « révolution » est employé dans les journaux, dès l’élection de Jean Lesage, pour décrire les transformations qui s’annoncent[1]. Afin d’en préciser le sens, on lui accole alors, entre autres, l’adjectif sociale, pacifique, nationale, politique, législative, silencieuse, démocratique, économique ou intellectuelle[2]. Il n’est pas encore question de Révolution tranquille. D’où vient donc, peut-on se demander, cette expression qui s’est désormais imposée pour désigner la période de changements socioéconomiques initiée par le scrutin du 22 juin 1960 ? Aux éléments de réponse déjà donnés par Bélanger et Poirier, je souhaite, dans la présente contribution, apporter quelques précisions complémentaires.

Le mystère des origines

On a fait cent mystères autour de l’expression Révolution tranquille. Maints chercheurs réfèrent à un article de The Globe and Mail dans lequel apparaîtrait pour la première fois l’expression anglaise, mais personne n’est en mesure d’en donner la source exacte[3]. Le jeune chercheur Olivier Dickson est allé jusqu’à contacter la rédaction du journal torontois afin de mettre la main sur la citation en question, mais sa démarche est restée lettre morte[4].

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Les héritages de la Révolution tranquille

Marie-Andrée Bergeron et Vincent Lambert, responsables du dossier

 

« C'est l'temps qu'ça change », le slogan du Parti libéral aux élections de 1960. Source : PLQ.

« C’est l’temps qu’ça change », le slogan du Parti libéral aux élections de 1960. Source : PLQ.

Le mercredi 14 septembre, HistoireEngagee.ca débutera la publication d’un dossier thématique, sous la direction de Marie-Andrée Bergeron et de Vincent Lambert, portant sur les héritages de la Révolution tranquille. Nous vous présentons ci-dessous une brève introduction du dossier rédigée par Vincent Lambert.


L’héritage de la Révolution tranquille n’a peut-être jamais été si problématique. D’un côté, le modèle social-démocrate et néo-nationaliste qui en est le socle est menacé par une vision économique à court terme, toute puissante; de l’autre, ses grandes images, ses grandes figures, paraissent un peu figées dans le temps, comme si elles n’étaient plus des sources d’inspirations aussi crédibles. Car la Révolution tranquille n’est pas seulement une période historique, elle est également un âge, certains diront même un âge d’or. Comme il semble parfois que les temps présents s’en distancient, ce dossier souhaite interroger son héritage culturel et littéraire, à travers ses représentations contemporaines.

Le dossier s’ouvre par deux exercices de recadrage, le premier sur l’origine de l’expression « Révolution tranquille » (Jean-Philippe Warren) et l’autre sur sa dimension mythique (Alexandre Turgeon), puis enchaîne avec des analyses portant sur deux repères incontournables associés à cette période, le legs de Refus global (Sophie Dubois) et l’évolution de la revue Liberté (Rachel Nadon). Les trois articles suivants examinent l’héritage de la Révolution tranquille dans des œuvres littéraires récentes, que ce soit dans le roman (Daniel Letendre), l’essai (Vincent Lambert) ou le théâtre (Céline Philippe). Enfin, un entretien avec Michel Biron propose un tour d’horizon de la question. »

Entrevue avec Magda Fahrni

Par Cory Verbauwhede, doctorant en histoire à l’UQÀM

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Le colloque "Question sociale et citoyenneté" se tiendra à l'UQÀM du 31 août au 2 septembre 2016. Plus de détails ici.

Le colloque « Question sociale et citoyenneté » se tiendra à l’UQÀM du 31 août au 2 septembre 2016. Plus de détails ici.

Magda Fahrni est professeure régulière au département d’histoire de l’UQAM. Elle est l’une des principales spécialistes de l’histoire sociale des femmes au Canada[1].


Cory Verbauwhede : Parlez-nous de votre parcours académique et comment vous en êtes arrivée à étudier les premières inspectrices du travail du Québec.

Magda Fahrni : Mes études doctorales à l’Université York dans les années 1990 centraient autour du développement du sens de la citoyenneté sociale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale lors de l’implantation de l’État-providence, d’abord au niveau fédéral, puis au Québec. Mon approche était assez intimiste : je focalisais sur le vécu des familles dans les années 1940 à Montréal, ainsi que les liens et tensions entre la citoyenneté et le genre. Après le doctorat, je me suis intéressée à l’histoire de la santé publique. En particulier, je me suis demandée pourquoi et comment on s’est mis à calculer les risques de la vie quotidienne. J’ai voulu comprendre l’« infrastructure du risque » qui s’est construite autour des accidents, notamment des accidents du travail, même dans le domaine souvent non-rémunéré du travail des femmes et des enfants. Je me suis attardée à ses experts émergents – fonctionnaires, réformateurs, médecins, juristes, comptables, actuaires, assureurs, etc. – et c’est ce qui m’a menée aux inspectrices du travail sous la première loi de cette nouvelle ère du risque, l’Acte des manufactures de Québec de 1885, dont le titre long est Acte pour protéger la vie et la santé des personnes employées dans les manufactures.

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Entrevue avec Louise Bienvenue et Andréanne LeBrun

Par Noémie Charest-Bourdon

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Le colloque "Question sociale et citoyenneté" se tiendra à l'UQÀM du 31 août au 2 septembre 2016. Plus de détails ici.

Le colloque « Question sociale et citoyenneté » se tiendra à l’UQÀM du 31 août au 2 septembre 2016. Plus de détails ici.

Professeure titulaire au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et chercheure au Centre d’histoire des régulations sociales, Louise Bienvenue est spécialiste de l’histoire du Québec contemporain. Ses publications récentes abordent l’histoire du réseau de protection de la jeunesse aux XIXe et XXe siècles ainsi que l’histoire des collèges classiques. Elle complète présentement une enquête d’histoire orale auprès des anciens de Boscoville (1941-1997), un centre de rééducation pour mineurs. Depuis 2013, elle est aussi directrice de la Revue d’histoire de l’Amérique française.

Andréanne LeBrun est candidate au doctorat en histoire et chargée de cours à la Faculté d’Éducation de l’Université de Sherbrooke. Son mémoire de maîtrise analysait les différents modèles de citoyenneté et de participation politique enseignés dans les écoles du Québec entre 1943 et 1967. Avec le soutien du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de la Fondation Trudeau, ses recherches doctorales explorent les représentations collectives de la fonction sociale de la jeunesse, et plus particulièrement de l’adolescence, dans les discours psychopédagogiques, médiatiques et politiques entre 1943 et 1985 au Québec[1].


Noémie Charest-Bourdon : Avant 1963, quelles sont les transformations du droit de vote au XXe siècle?

Louise Bienvenue : L’accès au suffrage avait connu un certain nombre d’élargissements depuis les débuts du système parlementaire. L’un des plus remarquables concerne sans doute l’abolition progressive du cens électoral, qui limitait l’accès aux ouvriers et autres petits salariés n’ayant pas de propriété foncière suffisante pour prouver leur compétence économique. Et puis, bien sûr, il y a le vote féminin qui survient, au Québec, assez tardivement en 1940. À bien des égards d’ailleurs, le débat sur le vote à 18 ans rappelle celui sur le suffrage féminin : nos recherches font ressortir plusieurs arguments qui se recoupent.

Andréanne LeBrun : Cela dit, malgré cette tendance générale à agrandir le corps électoral au cours du 20e siècle, l’histoire du vote au Québec et au Canada n’est pas toujours, vous vous en doutez, celle d’une marche irréversible vers une plus grande démocratie… Nous n’avons qu’à penser à la Loi des élections en temps de guerre qui retire en 1917 le droit de vote aux « objecteurs de conscience » (Mennonites, Doukhobors et néo-Canadiens originaires de pays non anglophones). Dans un autre ordre d’idées, lorsque le critère de possession est aboli au Québec en 1936, on observe toujours une certaine opposition au droit de vote des chômeurs. Le bien-fondé du suffrage universel est d’ailleurs remis en question dans les programmes scolaires officiels dans la province jusqu’en 1956, quoiqu’il s’agisse d’un courant qui appartient surtout aux années d’avant-guerre. C’est en raison de ce caractère dynamique et multidirectionnel du processus de négociation de la capacité citoyenne qu’il importe à notre sens de nous intéresser aux débats de société derrière les législations électorales et de faire ressortir l’action des individus pour conquérir ou préserver ce droit.

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