Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagée Page 1 of 8

De la crise

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

 

Nous vivons une époque marquée par les crises[1]. Il y a bien sûr la crise du coronavirus qui nous a touchés à la fin de l’hiver et qui a transformé, au cours du printemps, l’ensemble de nos existences, tant physique et mentale qu’économique et sociale. Il y a également la crise politique qui embrase actuellement une grande partie du globe suite au meurtre de George Floyd, le 25 mai dernier à Minneapolis par un policier blanc. Il y a aussi la crise économique qui se dessine à l’ombre de ce que l’on appelle déjà « Le Grand Confinement » ou encore la crise des opioïdes qui poursuit ses ravages en Colombie-Britannique comme dans le reste du Canada et aux États-Unis. Et puis il y a cette crise plus globale que nous vivons depuis plusieurs décennies maintenant, mais dont l’urgence s’est affirmée au cours des dernières années : la crise écologique. Ainsi, il est courant de lire dans les journaux et d’entendre à la radio ou à la télévision ce terme qui semble définir notre époque (et ce d’autant plus que ces diverses crises, sanitaire, sociale, économique, migratoire et écologique s’avèrent intimement liées). Pourtant, malgré (ou peut-être du fait de) son omniprésence, on s’interroge peu sur le sens exact de cette notion qui reste polysémique. Le dictionnaire Larousse rattache en effet la crise tant à de l’enthousiasme soudain, qu’à un accès sentimental brusque ou encore à un moment difficile à passer, une rupture d’équilibre temporaire mais établie, voire même une pénurie dans le cas de la crise du logement. Certains n’y voient ainsi qu’un état passager menant à un retour à la normale, ce qui les invite par exemple à refuser qu’on l’applique à l’irréversible drame climatique[2], tandis que d’autres y recourent au contraire pour insister sur la gravité de la situation vécue[3]. Mais qu’implique véritablement la notion de crise ? Quels peuvent en être les différents sens et surtout quelle en est la portée ? Le philologue et historien français Jackie Pigeaud, disparu en 2016, peut nous aider à y voir plus clair. Il s’est en effet intéressé à l’histoire, d’abord médicale, de cette notion, et contribue dès lors à nous éclairer sur cette période singulière qui est la nôtre et qui semble souvent se réduire à ce simple vocable.

Les héritiers de l’oubli : autour de Thou Shalt Forget avec Pierrot Ross-Tremblay

Pierrot Ross-Tremblay est Titulaire de la Chaire de recherche en traditions intellectuelles et autodétermination autochtones et professeur à l’Institut de recherche et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa;

Philippe Néméh-Nombré est candidat au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal

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Couverture du livre

Pierrot et moi nous écrivons depuis bientôt un an au moment où parait Thou Shalt Forget, en novembre 2019 aux presses de l’Université de Londres. Nous nous écrivons au sujet du livre, justement, de sa parution prochaine, de ce qu’il représente, mais aussi, dans les mots ou dans ce qui leur échappe, du dialogue et des proximités possibles. Se parler, s’écouter, se comprendre. Parler ensemble, écouter ensemble, se comprendre ensemble peut-être. Je reçois le livre quelque part en octobre et le dévore; il est difficile et beau, il est précis, je l’approche de l’extérieur et en même temps il me parle tout près. Les dynamiques dont il est question m’apparaissent à la fois si insaisissables dans leur matérialité géohistorique et si familières quant à leur écho. Avec et au travers de l’expérience d’Essipit et des Essipiunnuat[1], Thou Shalt Forget traite des dimensions psychologiques du colonialisme et contextualise la production coloniale de l’oubli. Le 19 novembre 2019 à Tiohtià:ke, nous nous retrouvons dans un petit café pour en discuter.

À la mémoire de Jarrett Rudy (1970-2020), ami et collègue

Magda Fahrni, Université du Québec à Montréal

(Cette semaine, les historiennes et les historiens partout au Canada pleurent la perte d’une personne et d’un collègue exceptionnel, Jarrett Rudy (McGill), qui est décédé à son domicile à Montréal le 4 avril 2020).

Jarrett et moi avions le même âge, étant tous deux né.e.s à l’automne 1970. Au cours des 20 années où nous nous sommes connu.e.s et avons travaillé ensemble sur divers projets, notre âge commun m’a toujours semblé être quelque chose qui nous liait en tant qu’historien.ne.s : cela nous donnait, je l’ai toujours pensé, une perspective commune pour évaluer le passé et observer le présent. Nous nous sommes appuyé.e.s sur le même bagage de références historiques et culturelles et, comme bien d’autres appartenant à la génération X, nous partagions un certain goût pour l’ironie et une légère suspicion à l’égard des groupes et des récits dominants.

Toutefois, lorsque j’y repense, je me dis que ce confort et cette familiarité entre nous, que je pensais liés à notre âge, relevaient davantage d’une vision du monde partagée. Nous n’étions pas d’accord sur tout, mais nous étions d’accord sur la plupart des choses. Et nous avions en commun, comme nos collègues du Groupe d’histoire de Montréal, une passion pour l’histoire, en particulier l’histoire sociale, et un amour de la ville, en particulier de Montréal. Comme d’autres l’ont fait remarquer, Jarrett était le cœur du Groupe d’histoire de Montréal. C’est lui qui nous a permis de rester sur les rails malgré les petites et les grandes tragédies qui ont frappé nos membres. C’est lui qui nous a permis de garder la motivation durant les longs et sinueux processus de rédaction de demandes de subventions. C’est lui qui ouvrait le champagne (ou le cava) à chaque réunion du groupe afin de célébrer les réalisations de nos membres : livres publiés, thèses soutenues, emplois obtenus, bébés nés.

Dans les hommages qui ont été publiés en ligne depuis que Jarrett nous a quittés, le 4 avril, ses proches et ses collègues ont, à juste titre, souligné son enthousiasme, son exubérance et sa générosité : Jarrett et son épouse bien-aimée Cynthia ont régulièrement ouvert leur maison à des proches, à des voisin.e.s, à des collègues et à des allié.e.s politiques pour des réunions et des célébrations de toutes sortes. Je voudrais cependant insister ici sur deux autres qualités que j’ai toujours admirées chez Jarrett.

La première était sa présence constante. Jarrett était de toutes les occasions. Il assistait régulièrement à des conférences et à des colloques dans les quatre universités de Montréal. Il a été présent à la soutenance de thèse de tou.te.s mes étudiant.e.s, peu importe leur sujet de recherche. Il ne manquait jamais une réunion de la Société historique du Canada ou de l’Institut d’histoire de l’Amérique française. Il a été un pilier de divers événements du Groupe d’histoire de Montréal – « Colloques du Premier mai », « Muffins et méthodologie », « Jeudis d’histoire » – et des repas (parfois douteux) qui ont suivi. Et sa présence était active : il écoutait attentivement, il prenait des notes, il posait des questions et il faisait toujours en sorte que les intervenant.e.s, qu’il s’agisse d’éminent.e.s universitaires de la scène internationale ou de doctorant.e.s commençant leur thèse, se sentent les bienvenu.e.s et apprécié.e.s.

L’autre qualité sur laquelle je voudrais insister est sa lecture attentive. Dans un domaine où l’on s’attend à ce que nous lisions beaucoup, Jarrett lisait profondément. Jarrett et moi avons dirigé une collection de livres ensemble. Lors de nos rencontres régulières avec notre éditeur et ami Jonathan Crago et avec les auteurs et les autrices qui ont contribué à cette collection, j’ai toujours été frappée par le soin et l’attention avec lesquels il avait lu les manuscrits qui nous étaient soumis. De plus, il était un lecteur reconnaissant et généreux : Jarrett envoyait régulièrement des courriels à ses collègues pour leur dire combien il avait apprécié leur nouvel article ou leur nouveau livre, et pour leur mentionner plus précisément ce qui avait piqué sa curiosité.

Jarrett aimait tous les moyens de communication : courriels, Facebook, Twitter… Mais il aimait surtout le téléphone. Cela va me manquer de ne plus pouvoir répondre au téléphone, que ce soit à la maison ou au bureau, et d’entendre sa salutation enthousiaste et exclamative : « Magda! ». L’ironie – et la tragédie – du départ de Jarrett ne nous a pas échappé : la personne au plus grand cœur que nous connaissions a finalement été trahie par ce même cœur. Comme tous ceux et toutes celles qui ont connu Jarrett, il me manquera terriblement.


*La version originale de ce texte, en anglais, a été publiée le 6 avril 2020 sur ActiveHistory.ca : http://activehistory.ca/2020/04/in-memory-of-jarrett-rudy-1970-2020-friend-and-colleague/*

D’autres narrations : les arts comme moyen de représenter l’histoire

Dans le cadre de l’exposition «Remember | Resist | Redraw : une histoire radicale du « Canada » en images» présentée à l’Université de Montréal, Tiohtiá:ke / Montréal jusqu’en avril prochain, s’est tenue la table-ronde «D’autres narrations : les arts comme moyen de représenter l’histoire».

La discussion visait à explorer les possibilités qu’offrent les médiums artistiques et les arts visuels pour revisiter les récits dominants et pour visibiliser les groupes qui ont été marginalisés par le récit historique dans ce qui est aujourd’hui connu comme le Québec et le Canada.

Ce panel a permis d’ouvrir une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour que ces groupes se réapproprient la narration de l’histoire dans leurs propres termes, et aussi, de réfléchir à la manière dont les arts graphiques peuvent être des espaces d’affirmation et de résistance.

La table-ronde animée par Adèle Clapperton-Richard a réuni quatre panélistes, qui ont présenté leur travail artistique et d’éducation : Lateef Martin, Fanny Aïshaa, Emanuelle Dufour et Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo. La participation de Chris Robertson, qui ne pouvait être présent en personne, s’est faite par le biais d’une vidéo personnelle.

Les présentations et les échanges ont notamment soulevé l’importance des représentations et de l’inclusivité, la nécessité de montrer la véritable histoire coloniale de ce qui est aujourd’hui connu comme le Canada et le Québec et surtout le besoin de partager les histoires de résilience, de résurgence et d’autodétermination de ceux et celles qui luttent contre l’effacement, l’oubli et la marginalisation. Les arts graphiques peuvent ainsi devenir les moyens de transmettre ces autres récits, qui devraient être enseignés et valorisés dans les espaces éducatifs, médiatiques et artistiques.

Bon visionnement!

 

 

L’affaire Sir George Williams dans la presse étudiante universitaire*

Par Marie-Laurence Rho, UQAM

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Lendemain d’émeute, février 1969. Source : Archives de l’Université Concordia.

À l’hiver 1969, des étudiants antillais de passage à Montréal dans le cadre de leurs études ont occupé, avec leurs alliés blancs, le centre informatique de l’Université Sir George Williams à Montréal. Cette occupation a été orchestrée afin de protester contre des manifestations de racisme s’étant produites au sein même de l’université. Le présent article propose de questionner la façon dont a été reçue cette mobilisation anti-raciste par les étudiants universitaires des campus de la métropole dans le contexte des «années 68» où le militantisme étudiant est exacerbé, non seulement au Québec, mais à l’échelle globale également.

Mots clés : Montréal; les «années 1968»; militantisme; militantisme noir; Black Power; presse étudiante; mouvement étudiant; université

Les «années 68», période d’activisme politique ayant touché les campus universitaires de plusieurs villes du monde entre 1967 et 1969, incarnent un mouvement global dont les expressions locales s’inscrivent dans des contextes nationaux singuliers. Cet article vise justement à étudier l’un des épisodes du militantisme propre au mouvement soixante-huitard montréalais: l’affaire Sir George Williams. Nous tâcherons de montrer comment ce mouvement d’activisme s’inscrit dans le contexte militant québécois et montréalais des années soixante et comment son étude permet de complexifier le portrait du militantisme des «années 68» à Montréal.

Soulignons d’abord que les rares travaux en histoire qui se sont intéressés au phénomène des «années 1968» à Montréal intègrent, sans grande surprise, la dimension du militantisme pour les droits linguistiques[1]. Effectivement, dans le contexte montréalais des années 1960, un discours engagé, largement axé sur les droits linguistiques de la majorité francophone, se consolide. Avec l’émergence des mouvements sociaux de la décennie et l’affirmation d’un néo-nationalisme à l’échelle du Québec, la protection de la langue française mobilise plus que jamais une quantité significative de militants. À cet effet, selon Marc V. Levine, ce sont les institutions scolaires qui, dans le contexte montréalais de la fin des années soixante, deviennent la pierre angulaire du mouvement pour les droits linguistiques. En ce qui concerne les écoles primaires et secondaires, le libre choix des parents à envoyer leurs enfants à l’école en français ou en anglais commence à poser problème à la population francophone lorsque, dans la période d’après-Deuxième Guerre mondiale, l’arrivée d’un nombre croissant d’immigrants qui envoient majoritairement leurs enfants à l’école anglophone laisse présager la mise en minorité des francophones à Montréal[2]. À cet effet, pensons ici à l’épisode de la crise linguistique de Saint-Léonard, qui a mené à un affrontement autour de la question de la langue d’enseignement dans les écoles primaires de Saint-Léonard entre les parents francophones et les parents d’origine italienne de cette municipalité de l’île de Montréal. D’un autre côté, dans le cas des universités de la métropole ; le déséquilibre entre le nombre d’institutions anglophones (Sir George Williams et McGill) et francophone (Université de Montréal) pose la question de l’égalité des chances d’accès aux études supérieurs pour les francophones qui réclament la création d’une seconde université de langue française. C’est justement dans ce contexte que l’opération McGill français a mobilisé différents groupes d’étudiants et de travailleurs sur le campus de l’Université McGill, à l’hiver 1969, pour réclamer la conversion de cette institution anglophone et bourgeoise en une université populaire de langue française. Dans une moindre mesure, le mouvement d’occupation des cégeps de la région métropolitaine d’octobre 1968, bien qu’ayant été porteur de revendications allant au-delà du facteur linguistique, était lui aussi ancré dans une rhétorique nationaliste et anti-impérialiste assez critique des structures de pouvoir, fréquemment associées à l’élite anglo-saxonne.  Dans ce contexte, il apparaît essentiel de ne pas négliger le poids du militantisme pour les droits linguistiques à Montréal dans la consolidation du mouvement soixante-huitard, dont les action politiques sont principalement centrées autour des institutions scolaires de la métropole .

De son côté, l’affaire Sir George Williams, dont il sera question ici, s’inscrit dans le militantisme pour les droits civiques à Montréal plutôt que dans la foulée des revendications pour les droits linguistiques. Or, à notre avis, ce mouvement d’occupation peut et doit faire également partie des événements pris en compte dans le chantier historiographique du mouvement soixante-huitard montréalais. C’est en ce sens que cet article, en incluant les militants de Sir George Williams à une étude de cette période de l’histoire de la métropole, permet de faire la lumière sur des dimensions encore inexplorées par l’histoire des «années 68» à Montréal.

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