HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagée Page 1 of 6

Frantz Fanon, ses luttes et ses temporalités : Autour de Fanon hier, aujourd’hui avec Hassane Mezine

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire (UQAM) et Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie (Université de Montréal)

Image tirée du film Fanon hier, aujourd’hui.

Le 21 mai dernier, à Montréal, le collectif Pour une dignité politique présentait la première canadienne du film Fanon hier, aujourd’hui en présence du réalisateur Hassane Mezine invité pour l’occasion. Mezine, cinéaste et militant de longue date, propose dans ce documentaire une médiation à la fois sensible, difficile et combative entre d’une part les écrits et la vie en lutte de Frantz Fanon et, d’autre part, les mobilisations et présences contemporaines de sa pratique et de sa pensée politiques décoloniales. Des entrevues poignantes, des archives surprenantes, saisissantes même, et un parcours historique et géographique qui renégocient tant les temporalités que les frontières de l’oppression, des hiérarchies raciales et de la colonialité, mais surtout des résistances, des luttes et des solidarités.  Christine Chevalier-Caron et Philippe Néméh-Nombré se sont entretenu.e.s avec lui.

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Chronique d’archives. Entre colonialisme et adaptation : les récits d’infirmières canadiennes et américaines en milieux autochtones (1930-1970)

Par Myriam Lévesque, candidate à la maîtrise en histoire, Université Laval

The nurse, Nan Gallagher, on St. Lawrence Island, (Elinor D. Gregg, «A Federal Nursing Service above the Arctic Circle», The American Journal of Nursing, Vol. 36, No. 2, 1936, p. 131-132)

Les années 1930 marquent, aux États-Unis, la mise en place par le Bureau des Affaires indiennes (BAI) d’un nouveau programme en matière de services médicaux pour les populations autochtones. Largement influencée par la publication du Meriam Report[1], l’administration augmente les services en matière d’assistance médicale, privilégie l’éducation en santé publique et accroît le nombre d’infirmières sur le terrain, en particulier dans les régions excentrées[2]. La réforme est caractérisée par deux objectifs clairs : tout en souhaitant l’amélioration globale de la santé dans les communautés, le BAI souhaite se départir de ses prérogatives envers elles et vise leur assimilation et leur intégration.

Près de deux décennies plus tard, au Canada, ce même rapport influence la réorganisation et l’expansion du « Service de santé des Indiens » (Indian Health Services) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale[3]. En misant principalement sur la prévention et l’éducation en santé publique, le Service vise à atteindre les régions éloignées et nordiques auparavant non desservies[4] et s’appuie ainsi essentiellement sur le travail de médecins itinérants et d’un nombre important d’infirmières ambulantes et saisonnières[5]. En ce sens, les infirmières américaines et canadiennes, dans un intervalle de quelques années, occupent une place centrale dans ces stratégies coloniales qui surpassent les frontières, où elles deviennent des représentantes médicales de première ligne auprès des populations locales. Tout en fournissant l’essentiel des soins, elles favorisent néanmoins aussi leur assimilation. Si cette stratégie coloniale change de voie aux États-Unis à partir des années 1950, elle est maintenue au Canada jusqu’à la fin des années 1970.

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Revisiter la révolte des travailleurs et des travailleuses de Winnipeg

Affiche de David Lester
Essai du Graphic History Collective
Traduction* : Benoit Marsan (révision : Adèle Clapperton-Richard)

Au mois de janvier 2017, le Graphic History Collective (GHC) a lancé Remember | Resist | Redraw: A Radical History Poster Project, un projet destiné à offrir une perspective artistique et critique aux conversations entourant Canada 150. Le projet a continué en 2018 et 2019, et est toujours en cours aujourd’hui.

Au mois d’avril dernier, le collectif a fait paraître la dix-neuvième affiche, réalisée par David Lester. Cette affiche vient souligner le centenaire de la grève générale de Winnipeg de mai et juin 1919, l’une des plus importantes de l’histoire du Canada.


En 1919, 35 000 ouvriers et ouvrières de Winnipeg, au Manitoba, territoire du Traité #1 (1871) et terre natale de la Nation Métisse, ont mené une grève générale de six semaines du 15 mai au 26 juin. Provenant de divers horizons, ils et elles ont arrêté toute production pour réclamer des salaires plus élevés, le droit à la négociation collective et plus de pouvoir pour la classe laborieuse. Cent ans plus tard, la grève générale de Winnipeg demeure l’une des plus grandes et des plus importantes de l’histoire du Canada.

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Compte-rendu : Mary Beard, Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, Paris, Éditions Perrin, 2018

Isabelle Dufour, candidate à la maîtrise en histoire, UQAM

Mary Beard est sans aucun doute l’une des universitaires britanniques les plus connues. En prenant part à divers débats dans les médias, elle s’est en effet assuré une place parmi les figures publiques importantes de Grande-Bretagne. Cette professeure d’études classiques à l’Université de Cambridge et enseignante de littérature ancienne à la Royal Academy of Arts propose un essai, intitulé Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, portant sur les fondements des mécanismes et des structures qui cherchent à imposer le silence chez les femmes œuvrant dans les sphères publique et politique. Pour ce faire, elle retrace les exemples de prise de parole des Gréco-Romaines dans la littérature ancienne pour démontrer que les accusations les visant ressemblent bien souvent à celles qui sont émises, dans les médias actuels, envers les politiciennes et toutes les femmes qui œuvrent dans la sphère publique. En ce sens, la culture occidentale reposerait, directement et indirectement, sur ce bagage ancien. En fait, l’historienne croit qu’il faut considérer sur le long terme ces connexions qui sont culturellement étrangères, à cause des siècles qui les séparent et des différences socio-culturelles, mais qui régissent pourtant les rapports entre la voix des femmes et la sphère publique comprise comme une entité large qui comprend les comités d’entreprises, les assemblées parlementaires, etc[1].

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Utopie et végétarisme. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es

Par Alex Bellemare, chercheur postdoctoral, Université d’Ottawa

«Les hommes-éléphants», gravure par Louis Binet pour La Découverte australe par un homme volant, ou le Dédale français (1781).

En janvier 2019, le Québec a été secoué par une pénurie subite de tofu. Les fabricants et les commerçants ont été pris de court par cette soudaine explosion de la demande, ne parvenant plus à satisfaire les commandes qui augmentent pourtant sans cesse d’année en année. Début 2019, le nouveau Guide alimentaire canadien stipulait que les citoyens du Canada devaient accroître considérablement leur consommation de protéines végétales. Le Guide qui associe santé et diète végétale est explicite à ce propos : « Choisissez plus souvent les aliments protéinés d’origine végétale ». Manger davantage de protéines végétales – et par conséquent moins de protéines animales – serait globalement une avancée, surtout du point de vue de l’hygiène de vie. En février 2019, le magazine d’information L’actualité, affichant l’image d’un cochon d’un rose pétulant, plaçait sa une sous le signe de « La révolution végane ». Ces quelques faits divers sont au moins des marqueurs de tendances lourdes (les protéines végétales ont désormais la cote dans les sociétés industrialisées), peut-être des indicateurs de changements plus profonds dans les consciences ; peut-être l’indice d’effets de société plus massifs et durables, qui se négocient à la frontière de l’histoire, de l’anthropologie et de la philosophie. Une question sous-tend l’ensemble de ces réflexions, qui ont généralement pour centre la consommation de protéines végétales : l’anthropocentrisme a-t-il des limites visibles, des frontières implicites ? En effet, sous les régimes alimentaires qu’on adopte se trouvent parfois des idéologies ou des systèmes de pensée, parfois des philosophies, mais le plus souvent des impensés (qui guident pourtant nos habitudes, nos pratiques, notre consommation). Or manger est un geste culturel, un fait social qui implique, qu’on le veuille ou non, des choix (fussent-ils tacites) qui ont des conséquences quotidiennes : tout ce que nous mangeons a une histoire ; ce que nous mangeons dit quelque chose de qui nous sommes.

Le débat que présuppose cette question, qui dérive des pratiques alimentaires, peut se résumer ainsi, par son contraire ou son informulé : que signifie manger de la viande aujourd’hui ? Est-il possible de penser les divers imaginaires alimentaires qui ont historiquement pris forme, sans utiliser de poncifs ou de généralisations, sans faire des semonces et des reproches à ceux et à celles qui mangent différemment de nous ? Aujourd’hui, le débat sur la question animale est effectivement houleux, et les approches (du carnisme au véganisme en passant par le végétarisme) sont souvent sourdes les unes aux autres ; convaincre, blâmer, émouvoir sont autant de stratégies rhétoriques utilisées pour remporter l’adhésion de ceux et de celles qui sont, bien souvent, déjà des adeptes de l’un ou l’autre de ces régimes alimentaires. Ces discours, lorsqu’ils sont pris dans leurs extrêmes, empêchent, parce qu’ils sont souvent dogmatiques, ou alors  sensationnalistes, de poser des questions a priori fort simples, mais dont les conséquences sont complexes et intriquées. Pourquoi manger de la viande ? Pourquoi ne pas en manger ? Pourquoi est-il important de se poser la question ?

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