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Là où le présent rencontre le passé

Auteur : Histoire Engagee (Page 1 of 4)

Recension de l’ouvrage de Catherine Charron, Aux marges de l’emploi. Parcours de travailleuses domestiques québécoises 1950-2000

Par Denyse Baillargeon, professeure au département d’histoire de l’Université de Montréal

Photo: Raymonde Lamothe, 1978

Thème de prédilection des chercheuses féministes dans les années 1970 et 1980, la question du travail domestique, qui était pratiquement tombée dans l’oubli, semble provoquer un nouvel engouement depuis quelques années. C’est du moins ce que suggère la parution des ouvrages de Louise Toupin (Le salaire au travail ménager : chronique d’une lutte féministe internationale, (1972-1977), Montréal, Éditions du remue-ménage, 2014) et de Camille Robert (Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager, Éditions Somme toute, 2017), auquel vient s’ajouter cette excellente contribution de Catherine Charron. Mais à la différence de Toupin et Robert qui s’intéressent aux discours et aux luttes entourant la revendication du salaire à la ménagère, Charron, pour sa part, se penche plus exactement sur celles qui ont gagné leur vie en effectuant des tâches domestiques pour d’autres, que ce soit des particuliers ou encore des institutions. Son livre, fruit de sa thèse de doctorat, laisse donc voir l’envers du travail gratuit des ménagères, soit le travail mal rémunéré des femmes de ménage et autres aides domestiques ou familiales qui se retrouvent, en raison même de la non-valorisation monétaire de ces tâches dans la famille, « aux marges de l’emploi ». En ce sens, on peut dire que sa recherche emprunte une perspective tout à fait originale qui renouvelle les questionnements féministes autour d’un objet qui, jadis, a fait couler beaucoup d’encre[1].

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Privatisation de la Société des alcools du Québec (SAQ) : Comment on conserve l’illusion

Par Mathieu Perron, Université du Québec à Trois-Rivières

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Les prochaines élections qui se tiendront en octobre 2018 auront – entre autres – pour enjeux la question de la privatisation de la société d’État en charge du monopole de l’importation et de la distribution des alcools, plus spécifiquement les vins et les spiritueux, la Société des Alcools du Québec (SAQ).

Les deux parties menant actuellement la course dans les sondages d’opinion, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti Libéral du Québec (PLQ) ont annoncé, pour le premier, une privatisation complète et pour le second – après avoir rejeté l’idée en début de mandat – le lancement d’une étude sur la question[1].

Dans une déclaration au Journal de Québec publiée le 31 mai 2018, le chef de la CAQ, François Legault, a annoncé : « On veut libéraliser le marché de l’alcool au Québec. Les Québécois sont prêts à cela. On doit augmenter l’offre et avoir une concurrence nouvelle. » Et Legault ajoute : « C’est important que les Québécois puissent profiter de l’offre mondiale de vins et de spiritueux[2]. » Carlos J. Leitão, grand économiste, y est allé d’une rationalisation de vocabulaire en ne disant pas autrement.

Devant cette sempiternelle question de la privatisation de la SAQ, je demeure toujours perplexe de n’entendre aucun parti exiger une dévolution de l’accise ou du tarif sur les alcools – c’est-à-dire c’est ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps, dans un style quelque peu passé de mode, un rapatriement de compétence. Plus encore, pourquoi aucun leader bien-pensant ne déchire sa chemise et ne demande le transfert automatique des recettes collectées par le fédéral de cette taxation aux provinces au nom de la morale publique ? Pourtant, c’est exactement ce type d’arrangement qu’a promis par le gouvernement Trudeau dans le cadre de la légalisation du cannabis[3].

L’idée première derrière l’établissement de la SAQ, monopole étatique d’importation et de distribution, sous-tendait la mise en pratique de la tempérance. Le résultat principal – celui qui persiste aujourd’hui et a toujours un impact majeur – fut plutôt la consolidation de la base fiscale du Québec. Le système fait école et à partir des années 1940, d’autres provinces et États américains émuleront une version ou l’autre du Quebec System. Aujourd’hui, la SAQ verse annuellement plus d’un milliard de dollars aux caisses de l’État. Pourtant, tous ces faits bien carrés semblent se dissoudre dans un cocktail composé d’un soupçon d’enthousiasme foodie, d’une touche de romantique croisade contre la morale prohibitive ainsi que d’une bonne rasade d’amnésie néolibérale…

Ce texte entend expliciter quelques éléments historiques permettant de bien saisir la profondeur des enjeux autour de la sempiternelle question de la privatisation de la SAQ.

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De quoi l’Iran est-il le nom?

Par Raphaël Weyland, candidat au doctorat en histoire à l’Université de Montréal

« Dans une inscription accompagnant un bas-relief monumental gravé à même les falaises de Naqsh-e Rostam, le roi Ardachir Ier se déclare ainsi Roi des Rois des Iraniens »

 

La dénomination d’un pays est le résultat d’enjeux et de débats historiques souvent intenses. Un nom désigne en effet les frontières physiques et symboliques d’une communauté, sa manière de se représenter son passé et ses aspirations. Entre tenants d’un nom colonial, appliqué par les conquérants, par une majorité ou par des voisins mal intentionnés, les disputes peuvent être acerbes. Entre Saint-Pétersbourg et Petrograd, Allemagne et Deutschland, Bombay et Mumbaï, les différences ne sont pas que sémantiques. Ainsi en est-il des termes « Iran » et « Perse », objet de querelles politiques depuis l’Antiquité et ramenées à l’avant-plan par une émission de télévision française le 7 avril 2018.

Ce soir-là, l’émission On n’est pas couché recevait Bernard-Henri Lévy. Venu présenter un livre d’analyse géopolitique basé sur un voyage récent au Kurdistan irakien, M. Lévy mit à profit son passage à la télévision publique pour révéler ce qui était apparemment un secret bien gardé : en 1935, un pays du Moyen-Orient que les officines diplomatiques occidentales nommaient jusque-là la Perse avait réclamé, sous la pression du gouvernement nazi, d’être désormais appelé Iran – un terme renvoyant aux Aryens[1]. Non contents d’avoir eu des accointances troubles avec l’Allemagne hitlérienne, le pays et ses élites auraient persévéré dans leur nazisme en conservant ce nom depuis 1935. Survenant dans un contexte de négociations internationales sur le développement nucléaire civil iranien, cette intervention envoyait un message clair : un pays refusant de se dénazifier n’est pas digne de confiance[2].

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L’équipe éditoriale se renouvelle!

L’équipe éditoriale de la revue HistoireEngagée se renouvelle! Nous souhaitons la bienvenue à Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal.  L’implication de Philippe à HistoireEngagée nous permettra d’approfondir l’interdisplinarité à laquelle la discipline historique participe en plus de faire découvrir à nos lectrices et à nos lecteurs différentes perspectives sur l’historicité des phénomènes qui marquent notre présent.

Crédit photo : Juliette Busch

Philippe Néméh-Nombré s’intéresse, dans le cadre de ses études doctorales en sociologie (Université de Montréal), aux relations, tensions et solidarités entre peuples autochtones et communautés noires au Canada et au Québec, à la lumière de leurs expériences distinctes d’oppression et de dépossession. Ses recherches explorent les perspectives de libération, les imaginations décoloniales et, ce faisant, les différents arrangements entre existences et connaissances principalement à travers diverses formes contemporaines de recouvrements entre expression culturelle et praxis politique comme le hip-hop. Son mémoire de maîtrise, également en sociologie (UQAM), a quant à lui interrogé dans une perspective historique le rapport entre les approches intersectionnelles au Québec, l’antisémitisme et la construction de frontières ethniques au sein de la gauche québécoise. Ces différentes sensibilités déterminent également ses activités militantes et culturelles entre autres axées sur les esthétiques panafricaines et diasporiques en musique comme lieux de pouvoir et de résistance.

L’économie politique de la liberté académique

Par Marise Bachand, professeure d’histoire américaine de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) en lock-out

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Mathieu Plante tenant une pancarte réalisée par Fannie Hamel Thibault lors du rassemblement étudiant contre le lock-out, Trois-Rivières, 7 mai 2018.

Dans la soirée du 1er mai 2018, Journée internationale des travailleurs et travailleuses, le recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières annonçait par voie de communiqué qu’il mettait les 445 professeur.e.s de l’institution en lock-out. Leur convention collective était échue depuis un peu moins d’un an. Ce n’était pas tant la lenteur des négociations ou l’imminence d’une grève qui poussait la direction de l’institution à agir, mais plutôt l’obligation d’embaucher une trentaine de nouveaux professeur.e.s durant l’été. Au pays de Maurice Duplessis, les recteurs n’ont pas peur de prendre des décisions « courageuses et responsables »[1]. Déjà en 2008, l’administration universitaire de l’UQTR avait profité du congé pascal pour mettre ses professeur.e.s en lock-out.

À l’instar de nombreux collègues, j’ai multiplié les gestes illégaux dans la journée du 2 mai : écriture de mon livre, planification des recherches en archives de l’été, correction du travail d’un étudiant à la maitrise, préparation du congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française qui se tiendra au campus de l’UQTR à Drummondville l’automne prochain. Une journée comme tant d’autres dans la vie d’une professeure en sabbatique. Je me suis dit, ce jour-là, qu’il était grand temps d’assumer pleinement ma liberté académique, d’affirmer haut et fort que dans ce métier, ce qui compte le plus ne se compte pas.

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