Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 1 of 77

Histoires à ressusciter : Quelques réflexions sur l’exposition et l’expérience Ododo Wa*

Par Gilbert Nuwagira

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Voici le cinquième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


En grandissant dans le sud-ouest de l’Ouganda, j’entendais parfois des histoires racontées à voix basse sur ce que la rivière Kagera avait apporté en 1994 et sur l’insurrection de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) dans le nord du pays. Ces dernières nous étaient transmises par des personnes qui n’étaient pas allées dans cette région de l’Ouganda. Au début des années 2000, les programmes d’études étaient muets sur les conflits qui persistaient au nord. Bien que nous étudions l’histoire  des rébellions ayant conduit à l’indépendance de l’Afrique de l’Est, je constate avec le recul qu’il y avait un silence marqué sur la manière dont les vestiges de ces conflits étaient gérés. Le jeune homme que j’étais ignorait donc les multiples violations flagrantes des droits de la personne qui se produisaient dans son pays et en était tenu à l’écart.

Il va sans dire que les histoires doivent être racontées. Elles brisent les chaînes de l’ignorance et font tomber les barrières à mesure que les gens acquièrent une compréhension plus nuancée de leur passé et de la façon dont il façonne activement leur avenir. Les histoires non racontées sont comparables aux ulcères qui se nourrissent du tissu social bien que les « armes se soient tues ». L’incapacité à créer des espaces pour partager des histoires tues jusqu’à présent n’est pas sans effet. En plus de favoriser une forme active de silence, cette omerta peut devenir un terreau fertile pour de futurs conflits. Un autre effet réside dans le fait que les perturbations générées par les conflits demeurent à leur tour inconnues, ce qui démontre aussi la nécessité de raconter des histoires. Les communautés doivent prendre conscience de leur passé commun et de leurs différentes expériences sans pour autant nier les récits des autres. Raconter des histoires est une façon d’ouvrir l’espace à des personnes qui ont vécu des périodes tumultueuses et de reconnaître des parcours divers dont les trajectoires sont souvent autrement effacées. Le fait de mettre en lumière les parties moins connues de notre histoire (qu’elles nous maudissent ou nous glorifient) est important pour toutes les générations, surtout lorsque ces connaissances peuvent aider à façonner des politiques, des lois, des pratiques et des cadres qui éviteraient de répéter les erreurs du passé. 

Recension de Poets of the Chinese Revolution

Julien Lehoux[1], Université du Québec à Montréal

Le néophyte qui aimerait s’initier aux études chinoises risque souvent d’être intimidé par la présence importante de la poésie dans les textes de première main. Outre la barrière naturelle de la langue, la poésie chinoise recèle moult subtilités dans sa conception structurelle, en plus de nombreuses références à la longue histoire du pays. Faire l’étude du militantisme chinois devient donc un double défi tandis que les messages politiques se mêlent aux métaphores littéraires et aux référents historiques. Certaines particularités et subtilités du communisme chinois, de ses modestes débuts à l’avènement de son régime, peuvent ainsi être perdues d’une étude historique à l’autre. De fait, la poésie, primée par plusieurs militants de l’époque, a parfois tendance à être mise de côté dans les études sur le sujet. En présentant une série de poèmes traduits, le récent ouvrage anthologique de Gregor Benton, Poets of the Chinese Revolution[1], est ainsi une addition bienvenue dans les études sur le communisme chinois.

Benton est professeur émérite du département d’histoire à l’université de Cardiff. Dans le cadre de Poets of the Chinese Revolution, Benton s’est principalement chargé de la compilation, de la traduction et de la présentation des poèmes. Son collègue, Feng Chongyi, grand spécialiste de l’histoire intellectuelle de la Chine contemporaine, l’accompagne quant à lui dans l’édition de l’ouvrage.

Benton met quatre auteurs de l’avant : le cofondateur du Parti communiste chinois Chen Duxiu, le prisonnier politique Zheng Chaolin, le commandant d’armée Chen Yi et le père de la révolution Mao Zedong. L’intention de Benton est de prendre quatre personnes dont la vie et la carrière ont été définies par l’avancée du communisme, mais dont les trajectoires sont complètement différentes. En faisant une lecture critique de leurs poèmes, rédigés tout au long de leur vie, Benton tente de souligner la pluralité artistique des adhérents du communisme chinois et la juxtaposition de leur vie et de leur idéologie que les poèmes expriment. Poets of the Chinese Revolution veut ainsi démontrer l’importance de la poésie chez les militants chinois et le processus créatif derrière leur écriture. C’est en étudiant ces éléments que nous pouvons découvrir une autre facette de ces auteurs. Nous pourrions cependant blâmer le manque d’auteures dans la sélection de Benton. En effet, des perspectives féminines auraient été bien accueillies dans son recueil. Les poèmes de la prisonnière politique Lin Zhao, par exemple, se seraient bien mêlés et comparés à ceux de Zheng Chaolin. Les textes de la révolutionnaire He Xiangning auraient aussi fait un contraste intéressant avec ceux de Chen Duxiu.

Raconter mon histoire avec des mots et des objets*

Par Grace Acan

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Voici le quatrième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Quand je repense à la façon dont tout a commencé, je constate à quel point le dicton commun « un problème partagé est un problème à moitié résolu » est vrai. Partager une histoire comme la mienne n’est pas facile. Il faut du temps et du courage. Lorsque je me suis échappée de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) après huit ans de captivité, je ne pouvais pas le faire. Il m’a fallu des années et la parution d’un livre (A Lone Way Gone:Memoirs of a Boy Soldier), écrit par Ishmael Beah, pour que j’envisage cette possibilité.

En lisant l’histoire d’Ishmael Beah, je me suis mise à réfléchir aux avantages qu’il y a à partager son histoire. En tant qu’enfant soldat pendant la guerre civile en Sierra Leone, Ishmael Beah a traversé bien plus de difficultés que je ne l’avais imaginé. Il a affronté et fui de nombreux dangers sur la ligne de front des conflits armés. Quand j’ai comparé cela à ma propre expérience de la guerre en Ouganda, j’ai compris pourquoi on disait que j’étais une civile vivant parmi les soldats. Mon expérience de la captivité dans la LRA était similaire à celle de Beah, mais aussi très différente. J’ai réalisé que je devais partager ma propre histoire.

La femme la plus dangereuse du monde a vécu au Canada

Affiche et présentation : David Lester
Traduction :
Florence Prévost-Grégoire

Par une chaude journée de printemps à Christie Pitts, à Toronto, sous un ciel couvert, des familles se détendent sur des couvertures en mangeant des sandwiches. Un camion est stationné devant un rassemblement de près de 1000 personnes. Une grande bannière, « MAY DAY 1939 » flotte dans le vent alors que l’anarchiste Emma Goldman, que le directeur du FBI J. Edgard Hoover a déjà qualifié de « femme la plus dangereuse de l’Amérique », s’adresse à la foule :

Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections. Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges. Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous dépassons nos ‘droits démocratiques’. Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis de l’hôtel de ville. 

Emma Goldman est née en 1869 dans une famille juive à Kaunas, en Lituanie. Fuyant les pogroms en Europe, elle immigre aux États-Unis en 1885 et s’engage dans le mouvement anarchiste. Déportée en 1919 à cause de son implication dans les mouvements anti-guerre, en exil en Europe pendant plusieurs années, Goldman s’installe finalement au Canada en 1939. Elle n’en était pas à sa première visite au pays : elle avait déjà vécu au Canada deux fois et avait fait le tour du pays à plusieurs reprises. Elle use alors de ses compétences oratoires extraordinaires pour développer un mouvement anarchiste actif. Ses conférences sur divers sujets ont inspiré des foules de passionné.e.s au Canada.

Durant la dernière année de sa vie, elle lutte avec la mélancolie de ne pas voir son ‘bel idéal’ se réaliser. Malgré qu’elle trouve Toronto mortellement ennuyante, elle persiste. Goldman encourage des anarchistes locaux à s’organiser et elle fonde avec eux le Libertarian Group . L’organisation planifie des manifestations anti-fascistes, supporte les réfugiés de la guerre civile espagnole et tient des groupes de discussion hebdomadaires.

Quand le Canada s’engage dans la Seconde Guerre mondiale, cinq membres du Libertarian Group  sont arrêtés et accusés de violer la loi sur les mesures de guerre (pour possession de documentation anti-guerre). Goldman, qui a alors 69 ans, prend en charge les collectes de fonds et organise la défense des accusés. Pour Goldman, il s’agissait là d’une question de liberté d’expression et de liberté civile qui affectait tous les Canadiens.

Les accusés sont déclarés innocents, mais deux d’entre eux, dont l’italien Arthur Bortolotti, doivent être déportés. En retournant en Italie, Bortolotti risquait cependant une mort certaine sous le régime fasciste de Benito Mussolini. Goldman décide donc de solliciter l’aide d’activistes partout à travers la planète. À Winnipeg, elle tient des réunions publiques organisées par Arbeiter Ring et les Industrial Workers of the World. Elle rencontre aussi le leader du Co-operative Commonwealth Federation, J.S. Woodsworth, qui lui promet d’informer le gouvernement fédéral de la situation. La GRC garde un œil sur tous les mouvements de Goldman : « RCMP AGENT 302 : Le cercle des ouvriers compte un certain nombre de Juifs aisés, qui ont fourni les fonds permettant à EMMA GOLDMAN de se rendre à Winnipeg. » On ordonne tout de même à Bortolotti de quitter le pays, mais la campagne acharnée d’Emma conduit finalement le premier ministre Mackenzie-King à arrêter l’ordre.

À l’hiver 1940, Goldman est victime d’un ACV qui paralyse le côté droit de son corps et la laisse incapable de parler. Elle meurt dans son appartement sur Vaughn Road à Toronto le 14 mai 1940. Un service funéraire est organisé au Labour Lyceum sur l’avenue Spadina, avec une foule si grande qu’elle débordait dans la rue.

La longue histoire de la protestation sociale au Canada est souvent laissée de côté dans l’histoire officielle. Emma Goldman s’inscrit dans cette tradition radicale. J’ai lu son autobiographie quand j’étais adolescent et j’ai ensuite joint le journal anti-autoritaire de Vancouver, Open Road (1957-1990), qui était le nom original du journal de Goldman, Mother Earth. J’ai créé une affiche sur Goldman pour Open Road qui a été distribuée partout sur la planète. 40 ans plus tard, j’ai créé cette seconde affiche. Tel est le pouvoir de l’histoire, se souvenir et comprendre. Les actions courageuses d’Emma Goldman continueront de nous mettre au défi et d’inspirer nos propres combats pour la justice sociale au Canada et autour du monde.

Biographie

David Lester est le guitariste du duo métal underground Mecca Normal. Son affiche de la figure anti-guerre Malachi Ritscher a été incluse dans l’édition 2014 de la Biennale de Whitney. Il est l’auteur et l’illustrateur de The Gruesom Acts of Capitalism et du roman graphique The Listener. Il travaille présentement à une biographie graphique sur Emma Goldman.

Pour en savoir plus

Griffin, Frederick, « Emma Goldman, Toronto’s anarchist guest », Toronto Star Weekly, December 31, 1926.

Marshall, Peter, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, London : HarperCollins, 1992.

Moritz, Theresa et Albert Moritz, The World’s Most Dangerous Woman: A New Biography of Emma Goldman, Vancouver, BC : Subway Books, 2001.

Note: Certains détails de ce texte proviennent du fond Emma Goldman de Bibliothèques et Archives Canada, à Ottawa.

Texte sur l’image

« Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections.

Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges.

Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous avons dépassé nos ‘droits démocratiques’.

Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis des hôtels de ville. »

  • Emma Goldman s’adressant à la foule à Toronto au rassemblement de mai en 1939. L’anarchiste la plus notoire au monde a vécu et travaillé partout au Canada en parlant des problèmes concernant les droits des travailleurs et des travailleuses, du contrôle des naissances, du fascisme, de la liberté d’expression, des arts et de la révolution sociale. Elle est décédée à Toronto en 1940.

Partager, guérir, militer

Par Evelyn Amony

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Voici le troisième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Une grande partie de ma vie a été marquée par des hauts et des bas, et je sais qu’elle continuera ainsi. À l’âge de 11 ans, presque 12, j’ai été enlevée par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) – un groupe de rebelles qui a combattu le gouvernement ougandais pendant plus de 20 ans. Avant mon enlèvement, je vivais avec mes parents et j’allais à l’école à Gulu, une petite ville du nord de l’Ouganda. J’ai été séparée de ma famille et retenue en captivité pendant plus de dix ans. Comme beaucoup d’autres personnes enlevées, j’ai été emmenée au Soudan du Sud où je vivais dans un camp de la LRA. Et, comme beaucoup d’autres filles, j’ai été forcée d’épouser un commandant et de mettre au monde des enfants.

J’ai échappé de justesse à la mort en 2005, lorsque j’ai été capturée avec mon nouveau-né dans une embuscade militaire par l’armée ougandaise. La jupe verte que je portais ce jour-là est exposée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) de Winnipeg, au Manitoba. On y voit les trous des balles qui ont effleuré mon corps lorsque j’ai levé les bras, en tenant mon bébé au-dessus de ma tête.

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