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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 1 of 71

Annonce d’une pause pour la période des fêtes

Le comité éditorial

Après un automne bien occupé, l’équipe éditoriale d’HistoireEngagée.ca annonce aujourd’hui qu’elle prendra une pause pour le temps des fêtes. Notre calendrier de publications reprendra donc vers la fin janvier.

Nous en profitons pour souligner que nous sommes ravi•e•s des contributions reçues dans les derniers mois et que nous avons hâte de lire celles à venir. N’hésitez donc pas à nous envoyer un texte!

Chercheur, voyeur et artisan. Parcours intime d’un assistant de recherche dans le Fonds Simonne Monet et Michel Chartrand

Antoine Désilets, 23 octobre 1972, BAnQ du Vieux-Montréal, fonds Antoine Désilets (P697, S1, SS1, SSS18,D20), Photo: Michel Chartrand, syndicaliste

 

Marc-Edmond Lamarre, candidat à la maîtrise à l’UQAM

Je suis né en 1994 et Simonne Monet est décédée en 1993. Avant de dépouiller son fonds d’archives à l’hiver 2019, je ne la connaissais que vaguement, et que de nom. Mon rapport imprécis à cette icône historique était le même face à son mari, le syndicaliste Michel Chartrand. Comme si la mort de ces deux personnages et la fin de leur médiatisation, qui pourtant battait son plein entre les années 1960 et 1980, concordait parfaitement avec le balbutiement de mes connaissances générales sur l’histoire du Québec contemporain. Malgré six mois de visites aux archives de BAnQ du Vieux-Montréal, je ne connais encore qu’une parcelle des vies de cette militante féministe engagée et de ce farouche socialiste québécois. Mais à force de côtoyer ce qu’ils ont laissé derrière eux, mon rapport à ces personnages a pris une tournure pour le moins imprévue. Je la qualifierais d’amitié, si ce n’était que cette relation s’est construite uniquement sur la base d’une lecture assidue de tous les papiers qu’ils ont décidé d’entreposer dans leur fonds. Il vaut surement mieux parler de fascination. Une fascination imprévue et improbable vu les circonstances de ma rencontre avec eux : un contrat de recherche à ma première année de maîtrise en histoire.

Dans cette note, je souhaite réfléchir à mon rapport à l’archive. D’abord, j’ai l’intention d’examiner le processus subjectif que j’ai effleuré durant ma première expérience de recherche en histoire : cette étape imparfaite et hors champ de la découverte du monde, tel qu’il a été, à travers le regard et les impressions de gens qui sont maintenant morts.

Ensuite, je veux expliquer comment j’ai développé un rapport émotif et intime avec l’histoire de ce couple. Plus précisément, je vais m’attarder à leur manière d’écrire et à leur correspondance amoureuse. La lecture de ces lettres eut l’effet d’abattre la limite qui séparait mon travail d’assistant de recherche et ma vie personnelle.

Je souhaite, en définitive, participer à la réhabilitation de la mémoire de ces deux figures. Je ne sais pas si je peux ici parler d’oubli collectif, mais dans mon entourage la mémoire de ce couple est diffuse. Évidemment, mon échantillon est minuscule, mais au fil de mes recherches sur Monet et Chartrand, mes réflexions sortaient de la salle d’archive et plus d’une fois dans les soirées je me rappelle avoir lancé une discussion sur ces deux personnages historiques, leur mémoire au Québec et mon rapport à leurs archives. Plus souvent qu’autrement, quand je parlais de Monet et chartrand, mes ami.es connaissaient leur nom, tout au plus. Ils s’intéressaient par contre aux personnages à mesure que j’en parlais. Quant à celles et ceux qui savaient de qui il était question, c’était parce qu’ils étudiaient cette période de l’histoire du Québec ou simplement parce que leurs parents vouaient à ce couple respect et admiration. J’ai été surpris de comprendre au fil de mes discussions que le souvenir de ce couple s’apparente, dans certaines familles, à une sorte de folklore québécois récent.

En bref, je souhaite écrire cet article pour sortir ma tête des archives et partager les réflexions et les émotions qui balisèrent mon travail d’assistant de recherche.

Objectivité, émotion et archives : l’historien est-il un artisan ?

C’est en janvier 2019 que commence mon premier contrat de recherche à l’université. En le signant, ma directrice de mémoire m’annonce que je devrai au courant de l’hiver trouver et dépouiller des fonds d’archives pertinents à ses recherches sur la solidarité entre le Québec et l’Amérique latine au centre d’archives de BAnQ du Veiux-Montréal . Pour guider mon travail aux archives, elle prit soin de partager quelques conseils sur la pratique de l’histoire et le travail de dépouillement de sources de première main. Il ne lui servait à rien de me montrer en détail une manière de faire précise, me glissa-t-elle, ou encore d’établir d’avance un protocole standard pour le dépouillement des sources à ce stade-ci de ses recherches. Selon elle, aucune technique unique ne pouvait sous-tendre l’exploration en archive. Ce travail relève d’une forme d’artisanat qui s’affine à mesure que l’historien.ne apprend son métier et ses collections de sources. J’ai reçu son commentaire sur la recherche en hochant la tête, mais je me disais tout bas que c’était bizarrement contre-intuitif. Les quatre années de baccalauréat qui menèrent à ce moment, à cette consécration dans le monde de la recherche, m’ont toujours indiqué le contraire. J’ai appris pendant ces années à me conformer à cette science sociale ; à développer une méthode historique dans le moule rigide qui m’était offert. Et c’est maintenant qu’on m’annonce que le travail en archive, celui-là même qui rend la science historique particulière, est une forme d’artisanat? Je pense que c’est la plus belle nouvelle que ma directrice pouvait me faire. À force d’écrire des travaux et de toucher avec académisme à ce médium de la connaissance qu’est l’histoire, je me suis attaché avec cynisme à la phrase favorite d’un de mes amis : «La forme emporte toujours le fond!». Comme quoi la réussite scolaire au baccalauréat en science humaine dépend plus d’une capacité à connaître le style qui plaît aux professeur.es que de la capacité à développer une pensée et une approche originale. La nouvelle voie que me proposait ma directrice, loin d’une pratique rigide et stérilement académique, mais loin aussi du cynisme de ma fin de bac, m’a ainsi permis d’appréhender la recherche d’un oeil curieux et enthousiaste.

Je me rappelle l’émotion qui m’a frappé en sortant de son bureau. C’était un mélange de stress (d’anticipation) et d’orgueil (de fierté). Je redoutais l’ampleur et la difficulté de la tâche qu’elle me demandait d’accomplir tout en me réjouissant de constater que c’était moi qu’elle avait choisi pour ce travail. Je voyais ces deux cents heures comme le moment où j’allais être en charge de déclencher l’imaginaire historique de ma directrice dans le cadre de ses projets de recherche en cours ! Je me suis évidemment calmé, le travail d’archive étant plutôt solitaire, voire méditatif. Quoique l’exagération naïve des premières heures, cette émotion première, m’a quand même suivi tout au long du contrat.

Rapport intime et correspondance amoureuse dans le huis clos des archives

Je n’ai jamais entendu parler ni Michel Chartrand ni Simonne Monet. Pour l’instant. On m’a, par contre, imité Chartrand à plusieurs reprises. La raison pour laquelle j’ai décidé de ne pas écrire leur nom sur Youtube est vague puisque j’ai habituellement tendance à me laisser gagner par ce genre de curiosité. Cette fois-ci, c’est comme si leur silence était ancré dans mon rapport à leur couple. Je sais que le jour viendra où je vais passer au travers des deux documentaires, de la série télévisée et des innombrables entrevues qui ont ponctué leur vie. Mais aujourd’hui encore, à l’heure où j’écris ces lignes, je souhaite, pour une raison qui m’échappe, conserver mon rapport à eux dans le huis clos de leurs archives. Comme si je sais que je serai déçu de les voir interagir ailleurs que par écrit, surtout devant une caméra. Je dis que je ne les ai jamais entendus parler mais j’ai lu plusieurs discours de Michel. Il ne scriptait pas ses sacres, mais je comprends sa pensée politique et je saisis pourquoi on le qualifie de populiste. Sa manière de critiquer le capitalisme à la lumière des atrocités commises par les entreprises états-uniennes et canadiennes sur les travailleurs et travailleuses du Québec, doublée des photographies qui accompagnent souvent ses discours, m’ont permis d’imaginer sans effort les amphithéâtres enfumés et bouillant qui ont autrefois animé sa fougue et délié son joual à mesure qu’il apprit que la langue du Collège Brébeuf n’était pas celle des mineurs d’amiante.

L’écriture de Simonne n’a pas les syncopes et les répétitions qui caractérisent la verve impulsive et pamphlétaire de son mari. Dès les premières lettres adressées à son père, vers l’âge de 15-16 ans, Simonne mêle avec harmonie sa vie personnelle et ses réflexions critiques sur la politique et les inégalités dans la société québécoise des années 1940. Quarante ans plus tard, lors du travail final pour un cours qu’elle suivit sur le féminisme à l’Institut Simonne de Beauvoir à l’université Concordia[1], elle rédige toujours en assumant pleinement son écriture mélangée entre introspection, intuitions, expériences et connaissance.

L’activisme social et politique de ces deux personnages a de quoi donner le vertige. Au terme de mes recherches en archive, j’ai dépouillé les dossiers qui concernent leur implication dans la mobilisation contre la conscription au Québec, le mouvement pour la laïcisation de l’éducation et des cours de préparation au mariage, la lutte pour les droits des travailleurs, pour la paix, la dénucléarisation mondiale, l’anticapitalisme et la solidarité internationale. À travers tout le bruit qu’ils s’efforçaient de produire dans l’espace public québécois et les longues périodes d’austérité auxquelles la famille a dû faire face – inévitables considérant le travail bénévole de Simonne Monet et le métier nomade des premières années de la carrière de syndicaliste de Michel Chartrand – le couple s’occupait de sept enfants. Le résultat de ces longues années d’activisme est un fonds d’archive étoffé et vaste où se mêlent la politique et les enjeux sociaux québécois du XXe siècle à la vie personnelle, elle aussi mouvementée, des deux personnages. Et si on retrouve des indices de leurs affects dans plusieurs dossiers d’archives, c’est dans leur correspondance amoureuse que s’est révélée à moi toute la part d’intime et de secret que peut dévoiler le contenu d’une boîte en carton.

Michel Chartrand est un acteur historique mobile qui a voyagé surtout au Québec et au Canada, mais aussi à travers le monde. J’ai retrouvé des cartes postales et des lettres provenant entre autres d’Abitibi, du Manitoba, d’Ontario, de Cuba et du Chili. Ses mouvements dans l’espace ont l’avantage de le rendre d’autant plus intéressant lorsqu’on pose un regard d’historien sur son parcours. Puisqu’il était probablement le syndicaliste le plus médiatisé au Québec durant les années 1960 et 1970, je me suis demandé combien d’échanges et de rencontres significatives dans l’évolution de sa pensée politique il avait pu faire au courant de sa vie grâce au voyage. Ses correspondances ont donc animé mon flair d’apprenti historien. Pourtant, toutes les informations que j’ai pu trouver sur la vie politique de Michel Chartrand n’ont d’égal la richesse émotive qui se trouve dans les lettres qu’il échange avec Simonne. Parce qu’effectivement, pendant qu’il sillonnait le Québec et le monde, il écrivait à sa femme et vice-versa. Je ne souhaite pas ici faire l’histoire de leur correspondance amoureuse. Je veux par contre souligner que l’amour pur, naïf et chrétien de leurs premières années, se transforme avec le temps. S’ils sont lyriques durant les années 1940, leur manière d’écrire l’amour subit les contrecoups de l’absence de Michel au cours des années 1950 et 1960. L’emprisonnement de Michel durant la Crise d’octobre 1970 est, quant à lui, un moment où l’écriture sensuelle et la poésie deviennent une manière, pour lui, de reconstruire l’image de sa femme dans le souvenir. Cette année d’emprisonnement ne laisse aucun répit à Simonne qui rappelle à son mari qu’elle sillonne le Québec et le Canada pour lui et, plus largement, pour les droits des prisonniers politiques québécois.

Dans une lettre qu’elle lui adresse durant cette période, elle se désole de l’inexistence de leur intimité. Selon elle, même les lettres qu’elle lui envoie sont lues par les autorités carcérales. Elle s’insurge notamment du manque certain d’intelligence et de sensibilité du censeur qui fait l’intermédiaire entre leur échange. Je me trouvais déjà plutôt voyeur, surtout après la lecture des poèmes érotico-sensuels de Michel, mais au moment de lire Simonne déplorer le fait qu’une personne s’immisçait dans son couple, j’ai senti qu’elle me parlait à moi. Et c’est à ce moment précis que je me suis demandé quelle était la nature de mon travail. Comme l’agent.e carcéral payé.e pour lire les détenus, j’étais l’apprenti chercheur, financé par l’État pour découvrir sans gêne tout ce que ce couple avait laissé derrière lui. Peut-être de la même manière que la personne en charge de la censure à la prison de Bordeaux, je vivais l’émotion comme un moment à éviter. Comme si, parce que je vivais et je ressentais quelque chose, je ne travaillais plus, j’oubliais la problématique de recherche, je ne faisais que passer en rafale toutes leurs lettres en cherchant des bribes d’informations. Mon but n’était plus de connaître ce qui avait été, c’était bien plus de savoir comment ils se sentaient. Et c’est justement là, je pense, que se trouve la tension entre chercheur et simple lecteur; au moment où la recherche disparait derrière le voile de la curiosité. Je pense que de travailler avec des interactions sociales, des lettres, des fragments de vie, n’implique pas nécessairement le développement d’une relation intime et subjective entre le chercheur et son objet. Par contre, je suis certain que les mots qu’ont laissés certains personnages ont un effet sur la sensibilité humaine et que celle-ci n’est pas bien différente de celle qui peut émerger à la lecture d’un roman ou d’un recueil de poésie.

Conclusion

On ne vit plus au XIXe siècle et l’objectivité est un concept qui a démontré ses failles ; elle n’a pas besoin d’un nouveau détracteur. Je voulais simplement souligner, dans cette note d’archive, que je n’étais pas préparé à me faire dire que le travail de chercheur est un artisanat et que pour le type de travail que j’accomplissais il n’existait pas de méthode ; que c’était plutôt la rigueur, l’organisation et le flair qui devaient m’accompagner.

Le résultat de mes recherches n’est pas vraiment quantifiable puisque je n’ai fait que résumer l’entièreté de ce fonds. Il m’est aussi difficile de déterminer quels seront les effets de ce contrat sur mes propres recherches. J’espère tout de même être un peu plus prêt, à ma prochaine rencontre en archive, à profiter de la beauté que peuvent offrir les mots qu’ont échangés les acteurs et actrices du temps passé.

Je n’étais pas prêt non plus à la décharge de fébrilité et à la surcharge émotionnelle qui m’ont accompagné lors d’un retour de BAnQ en vélo, après une journée à lire compulsivement les dernières lettres que s’envoyèrent Michel et Simonne avant la mort de cette dernière. Intégrer, l’instant de quelques heures, leurs échanges amoureux et ce, à la chaîne, a produit chez moi une grande tristesse devant l’avenir et devant la mort. Comme si je voyais que ce couple plus grand que nature, qui a cultivé son amour sur une période qui me dépasse complètement, était faillible face au temps et devant la vieillesse. C’est je pense la plus grande découverte que j’ai faite, à tout le moins c’est celle qui m’a le plus troublé.


[1] Institut qu’elle co-fonda en 1978

Ts’Peten 1995

Affiche et texte : Gord Hill

Traduction : Florence Prévost-Grégoire

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 officiers et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison.

Durant le siège, qui commence à la mi-août, la GRC coupe toutes les communications des défenseur·euse·s. Les médias corporatifs rapportent seulement la version des événements vue par la police. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’elle a elle-même qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Certains conseils de bande du nord de Secwepemc ont collaboré avec la police et ont publiquement dénoncé les défenseur·euse·s, légitimant du même coup l’opération policière.  

Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules blindés Bison, déclenchant par la suite une longue fusillade durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Wolverine, un aîné Secwepemc, réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. Étonnamment, seulement une personne – un défenseur touché par une balle tirée par un policier – est blessée.

Le lendemain, un tireur d’élite de la GRC ouvre le feu sur un défenseur non armé qui se promenait dans une zone « interdite de tir », affirmant que l’intéressé portait une tenue de camouflage et une arme. Le procès révèle pourtant que la personne en question n’était pas armée.

La GRC filme la plupart de ses activités et de ses réunions et utilise les enregistrements à des fins de formation pour les futures opérations contre les Autochtones. C’est lors d’une de ces réunions que le porte-parole des médias de la GRC, Sergent Peter Montague, déclare que « les campagnes de diffamation sont notre spécialité ». La GRC accumule aussi beaucoup de vidéos de surveillance filmées par des avions survolant le siège.

La GRC invente des accidents de tir pour justifier le déploiement de véhicules blindés Bison. Ils vont même jusqu’à tirer sur leur propre véhicule et à prétendre que des patrouilles policières sont attaquées par des défenseur·euse·s. Aucune image de ces accidents n’a jamais été retrouvée et les défenseur·euse·s disent n’avoir jamais mené une telle attaque.

Le Nouveau Parti Démocratique, le parti politique provincial au pouvoir supposément « progressiste » a autorisé les interventions policières. C’était pour eux un moyen de gagner l’appui d’électeurs et d’électrices mécontent·e·s et de détourner l’attention qui était mise sur de nombreux scandales de corruption qui avaient ébranlé leur réputation.

Tout au long du siège, le gouvernement et les forces de l’ordre ont démonisé les défenseur·euse·s en les présentant comme les membres d’une secte, des « squatteurs » et des terroristes. Ils ont présenté leurs demandes comme étant absurdes. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières n’avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées, une idée largement partagée dans les communautés autochtones à travers la province (dont la majorité du territoire reste à ce jour des terres autochtones non cédées).

Texte sur l’affiche :

Souverainistes, pas terroristes

Cette terre n’est pas à vendre

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 membres des forces de l’ordre et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison. Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules Bison, déclenchant par la suite une longue défenseur·euse·s durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Un aîné Secwepemc réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’ils ont eux-mêmes qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées.

Biographie 

Gord Hill est un membre de la nation Kwakwaka’wakw de la côte du Nord-Ouest. Écrivain, artiste et militant, Gord est impliqué dans la résistance autochtone, anti-coloniale et les mouvements anti-capitalistes depuis plusieurs années. Il utilise souvent le pseudonyme Zig Zag.

Pour en savoir plus

Hill, Gord, The 500 Years of Resistance Comic Book, Vancouver : Arsenal, 2010.

Hill, John Boncore, The Autobiography of Dacajeweigh/Splitting the Sky: From Attica to Gustafsen Lake, Chase, BC : John Pasquale Boncore, 2001.

Lambertus, Sandra, Wartime Images, Peacetime Wounds: The Media and the Gustafsen Lake Standoff. Toronto : University of Toronto Press, 2004.

Swilto, Janice G.A.E., Gustafsen Lake: Under Siege: Exposing the Truth Behind the Gustafsen Lake Stand-Off, Peachland, BC : TIAC Communications Ltd., 1997.

« Vaccinations – Le mythe du refus » : recension

Par Philippe Thompson-Leduc, pharmacoépidémiologiste dans le secteur privé

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Si la politique et la religion sont depuis toujours considérées comme des sujets à éviter en présence d’inconnu.e.s, la vaccination universelle semble doucement se frayer un chemin dans la liste de ces sujets polarisants, voire tabous. Des histoires d’horreur sur les effets secondaires des vaccins font fréquemment la première page des journaux et créent un sentiment de panique et de méfiance dans la population. Lorsqu’on ne parle pas de leur inefficacité[1] ou de leurs ratés logistiques[2], on y va d’histoires sensationnalistes destinées à remettre en cause les bienfaits de la vaccination.

Pensons notamment à l’histoire de David Salamone, décédé en 2018 au jeune âge de 28 ans de la polio qu’il avait contractée à la suite d’un vaccin oral reçu à l’âge de 4 mois et qui l’a incapacité toute sa vie[3]. Cette histoire tragique est d’autant plus scandaleuse lorsqu’on apprend qu’une alternative au vaccin oral était disponible et plus sécuritaire, mais qu’elle n’a pas été privilégiée pour des raisons de coûts[4]. Confrontée à plusieurs sources d’informations souvent contradictoires, la population (et, plus particulièrement, les jeunes parents) est forcée de considérer et d’évaluer les risques et les bénéfices liés la vaccination. Il serait « moral » ou « immoral » de faire vacciner son enfant… et les opinions sont plutôt campées.

Approchant cette question avec une perspective historienne, Laurence Monnais tente de décrire les facteurs scientifiques, historiques et sociaux qui contribuent à cet inconfort quant à la vaccination universelle dans son récent livre Vaccinations : Le mythe du refus. Afin d’y parvenir, Monnais se penche sur l’épidémie de rougeole qui a sévi au Québec en 1989 et en décline minutieusement l’histoire afin d’y voir plus clair.

Le choix de cette épidémie est bien réfléchi. D’abord, l’épidémie de rougeole de 1989 survient avant l’arrivée d’internet et de ses forums, blogues santé et autres sections de commentaires publiques. Ces tribunes accessibles à tous et à toutes sont un véhicule de choix pour la propagande anti-vaccination[5]. Ensuite, 1989 arrive avant l’article tragiquement célèbre d’Andrew Wakefield (en 1998) qui établissait (faussement) un lien entre le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (le « RRO ») ainsi que l’autisme[6].

Si l’internet n’avait pas encore influé sur les mécanismes décisionnels des parents et que la littérature scientifique n’avait pas été polluée par cette recherche frauduleuse, aurait-on dû s’attendre à un taux de vaccination de 100% chez les enfants d’âge scolaire en 1989? Et si tous les enfants étaient vaccinés, comment expliquer l’éclosion d’une épidémie de rougeole au Québec? Le taux sous-optimal de couverture vaccinale[7] est-il vraiment un phénomène récent?

Structuré en six chapitres, Vaccinations : Le mythe du refus répond à ces questions de manière multifactorielle.

Le premier chapitre traite de l’épidémie qui débute en décembre 1988, atteint un pic en mai et se résorbe en août 1989. Monnais décrit la tendance mondiale de la rougeole cette année-là, les différences observées dans l’incidence des cas selon les régions administratives et la distribution démographique des patient.e.s. Elle y traite aussi du phénomène des « échecs vaccinaux », c’est-à-dire la déclaration d’une maladie chez une personne préalablement vaccinée[8]. En effet, jusqu’à 80 % des cas de rougeole recensés lors de l’épidémie de 1989 l’auraient été auprès de patient.e.s préalablement vacciné.e.s.

C’est au deuxième chapitre qu’on en apprend plus sur la raison de ces insuccès vaccinaux. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agirait, entre autres, d’un calendrier vaccinal inadéquat (des vaccins donnés trop tôt) et de variations dans le type de produits (et leur efficacité) disponibles et administrés par les autorités québécoises. L’auteure fait ici un excellent travail en différenciant les concepts de vaccination et d’immunisation, car ce n’est pas parce qu’on a reçu un vaccin qu’on est nécessairement protégé. Le deuxième chapitre relate aussi l’histoire des différents types et les marques de vaccins anti-rougeole, ce qui aide à comprendre les complexités et les enjeux liés à l’approvisionnement et à la technologie.

Le chapitre suivant met en lumière les failles d’un système de santé publique en pleine transformation dans les années 1970. Le désir pragmatique de centralisation des services (et, notamment, des achats de vaccins pour la province) va à l’encontre de l’idée des services de proximité à l’origine des CLSC. Les tâches et les responsabilités de chaque palier de services ne sont pas reflétées dans les ressources attribuées à chacun, créant ainsi un accès inégal de la population à la vaccination.

C’est au quatrième chapitre que le refus populationnel à la vaccination est étayé de façon plus soutenue. Monnais présente Paul-Émile Chèvrefils, médecin et défenseur de la chiropraxie et de la naturopathie. Chèvrefils, dont le discours est adopté et amplifié par la Ligue pour le vaccin libre, dénonce les vaccins qu’il juge inutiles, voire nocifs. Le propos anti-vaccinal s’inscrit ici dans une redéfinition du nouvel homme québécois (« sain, consommant des produits frais, évitant les médicaments, libre, en somme »), auquel se joint la pensée indépendantiste. La santé – ou, devrait-on dire, les choix de santé – est ainsi utilisée comme mécanisme d’affirmation personnelle et politique. Durant la même période, on assiste au Québec à l’effritement de la confiance de la population envers les vaccins, propulsé par une série d’accidents (incident Cutter en 1955, vaccin Sabin en 1963, vaccin DCT en 1974)[9].

La perspective féministe joue aussi un rôle. À cette époque, de nombreuses femmes québécoises s’identifient au mouvement naturiste de santé infantile. Le rejet du paternalisme médical s’inscrit ainsi dans une réappropriation et une affirmation de leur droit de contrôler les décisions de santé qui les concernent et qui concernent leurs enfants.

Les enjeux réactualisés de nos jours concernant la pertinence de la vaccination sont abordés dans le cinquième chapitre. Monnais commente et décrit la fin de la croyance aveugle, voire dogmatique, des Québécois.es envers les bienfaits des vaccins. Au-delà de leurs effets néfastes potentiels, leur pertinence est remise en question. Si le risque d’une maladie tombe en deçà des risques associés à sa prévention par le vaccin, devrait-on continuer de promouvoir la vaccination? Du côté pharmaceutique, on mise sur les conséquences délétères (rares, mais très sérieuses) d’une maladie évitable par la vaccination. Du côté naturiste, on insiste plutôt sur les conséquences néfastes de la vaccination (aussi très rares, aussi très sérieuses). Cette exacerbation des conséquences extrêmes (mais – encore une fois – très rares) de chacune de ces options crée un sentiment de confusion chez les Québécois.es.

Coupable de vacciner, et coupable de ne pas vacciner, l’État québécois (tout comme ses citoyen.ne.s) se voit devant un dilemme. L’épidémie de méningite de 1991 est citée en exemple des tensions qui accompagnent l’examen des campagnes de vaccination de masse (qu’elles soient scientifiques, épidémiologiques, sociales ou économiques). L’examen coûts-bénéfices, ou avantages-risques, est délicat. Finalement, le dernier chapitre parle de l’après-‘89 et du questionnement général de nombreuses personnes quant aux bénéfices nets réels de la vaccination de masse.

L’ouvrage de Laurence Monnais répond adéquatement à son objectif. C’est-à-dire, d’adopter une vision multifactorielle des évènements historiques et scientifiques qui contribuent au scepticisme de certain.e.s quant aux bienfaits de la vaccination. Le cas de la rougeole de 1989 est d’autant plus intéressant qu’il est arrivé il y a 30 ans, à une époque à l’abri de la désinformation véhiculée sur internet et du scandale Wakefield. Le livre est ainsi efficace dans sa présentation des raisons individuelles qui mènent à la réticence aux vaccins.

Si le livre est fort intéressant d’un point de vue historique, il ne faudrait pas qu’il suscite une inquiétude généralisée du lectorat quant aux bénéfices individuels et collectifs de la vaccination de masse. L’auteure est claire dès l’introduction de son appréciation (de la plupart) des vaccins. Elle l’est aussi quant à son désir de nuancer le discours unidirectionnel en faveur de la vaccination. Or, cette nuance peut facilement servir à entacher la réputation des programmes de vaccination. Nuancer les bienfaits vient aussi remettre en question les motifs ouvertement pécuniaires de la vaccination chez plusieurs compagnies pharmaceutiques. 

Chez certaines personnes, les vaccins sont associés à des risques de réactions allergiques graves, des crises de convulsions, des pneumonies et des méningites[10]. Ces risques, bien réels, doivent toutefois être mesurés à leurs bénéfices. L’histoire accablante de David Salamone, par exemple, résulte d’une mutation d’un virus affaibli vers sa version plus forte – ce qui arrive une fois sur 2,4 millions[11]. Avant de clamer que les vaccins causent la polio, une dose de relativité s’impose – c’est là la difficulté de devoir prendre des décisions sociétales basées sur des données probabilistes.

Il aurait été intéressant que l’auteure traite du « refus vaccinal » contemporain. Le lectorat comprend bien, à la suite de leur lecture, que le scepticisme vaccinal n’est pas le fruit unique de l’ère ultra-connectée d’internet. Par contre, le mouvement anti-vaccinal est toujours d’actualité, et les différences et similitudes contextuelles avec 1989 auraient ajouté au contenu du livre[12].

En conclusion, Vaccinations – Le mythe du refus traite avec efficacité des multiples facettes qui ont contribué à un taux d’immunisation sous-optimal au Québec dans les années 70 et 80, ce qui a très certainement contribué à l’épidémie de rougeole de 1989. Si le mouvement anti-vaccinal était présent à l’époque, il l’est certainement encore aujourd’hui. L’approche historienne employée par Monnais pourra sans doute convaincre de sa complexité.


[1] A. Lacoursière, « Vaccination contre la grippe : un taux d’efficacité de 0 % », La Presse (2015); G. Rail, L. Molino, L. et A. Lippman, « Appel urgent à un moratoire sur la vaccination contre les VPH ». Le Devoir (2015).

[2] M. Perreault, « Les ratés d’un vaccin causent une épidémie aux Philippines ». La Presse (2019); C. Plante, « Cafouillage autour de la vaccination gratuite ». La Presse (2018); A. Caillou, « Un vaccin contre la coqueluche gratuit, mais d’accès limité ». Le Devoir (2019); A. Daoust-Boisvert, « Grippe : accès réduit au vaccin gratuit ». Le Devoir (2018).

[3] M. Schudel, « David Salamone, who contracted polio from vaccine and helped spur changes in U.S. immunization policy, dies at 28 ». The Washington Post (2018).

[4] Ibid.; Voir C. J. Howe et R. B. Johnston, dir., Options for Poliomyelitis Vaccination in the United States: Workshop Summary, 1996.

[5] Z. Meleo-Erwin, C. Basch, S. A. MacLean, C. Scheibner et V. Cadorett, « « To each his own »: Discussions of vaccine decision-making in top parenting blogs », Hum Vaccin Immunother, 13, 1895-1901, doi:10.1080/21645515.2017.1321182, 2017.

[6] A. J. Wakefield et al, « Ileal-lymphoid-nodular hyperplasia, non-specific colitis, and pervasive developmental disorder in children », Lancet, 351, 637-641, doi:10.1016/s0140-6736(97)11096-0, 1998.

[7] C’est-à-dire, un taux de vaccination en deçà du seuil nécessaire à la prévention d’une épidémie.

[8] U. Heininger et al, « The concept of vaccination failure », Vaccine, 30, 1265-1268, doi:10.1016/j.vaccine.2011.12.048, 2012.

[9] L’incident Cutter est ainsi nommé du nom d’un laboratoire qui, en 1955, a distribué 200 000 doses d’un vaccin contre la polio contenant une souche vivante du virus, qui a causé 40 000 infections et plusieurs décès. En 1963, le vaccin Sabin fut associé à quatre cas de paralysie. En 1974, la composante « coqueluche » du vaccin DCT fut la cause de dizaines de cas problèmes neurologiques graves. (p 157)

[10] M. A. Maglione, et al, « Safety of vaccines used for routine immunization of U.S. children: a systematic review », Pediatrics, 134, 325-337, doi:10.1542/peds.2014-1079, 2014.

[11]Z. Canestra, Infected with Polio from the Polio Vaccine: How Could This Happen?, 2018, en ligne : https://blogs.unimelb.edu.au/sciencecommunication/2018/10/13/infected-with-polio-from-the-polio-vaccine-how-could-this-happen/.

[12] F. Pandolfi et al, « The Importance of Complying with Vaccination Protocols in Developed Countries: « Anti-Vax » Hysteria and the Spread of Severe Preventable Diseases », Curr Med Chem, 25, 6070-6081, doi:10.2174/0929867325666180518072730, 2018; J. Hoffman, « How Anti-Vaccine Sentiment Took Hold in the United States », The New York Times, 2019; A. Hussain, S. Ali, M. Ahmed et S. Hussain, « The Anti-vaccination Movement: A Regression in Modern Medicine », Cureus, 10, e2919, doi:10.7759/cureus.2919, 2018.

Appel à candidature

Par le Comité éditorial

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