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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 2 of 75

Raconter mon histoire avec des mots et des objets

Par Grace Acan

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Voici le quatrième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Quand je repense à la façon dont tout a commencé, je constate à quel point le dicton commun « un problème partagé est un problème à moitié résolu » est vrai. Partager une histoire comme la mienne n’est pas facile. Il faut du temps et du courage. Lorsque je me suis échappée de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) après huit ans de captivité, je ne pouvais pas le faire. Il m’a fallu des années et la parution d’un livre (A Lone Way Gone:Memoirs of a Boy Soldier), écrit par Ishmael Beah, pour que j’envisage cette possibilité.

En lisant l’histoire d’Ishmael Beah, je me suis mise à réfléchir aux avantages qu’il y a à partager son histoire. En tant qu’enfant soldat pendant la guerre civile en Sierra Leone, Ishmael Beah a traversé bien plus de difficultés que je ne l’avais imaginé. Il a affronté et fui de nombreux dangers sur la ligne de front des conflits armés. Quand j’ai comparé cela à ma propre expérience de la guerre en Ouganda, j’ai compris pourquoi on disait que j’étais une civile vivant parmi les soldats. Mon expérience de la captivité dans la LRA était similaire à celle de Beah, mais aussi très différente. J’ai réalisé que je devais partager ma propre histoire.

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Partager, guérir, militer

Par Evelyn Amony

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Voici le troisième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Une grande partie de ma vie a été marquée par des hauts et des bas, et je sais qu’elle continuera ainsi. À l’âge de 11 ans, presque 12, j’ai été enlevée par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) – un groupe de rebelles qui a combattu le gouvernement ougandais pendant plus de 20 ans. Avant mon enlèvement, je vivais avec mes parents et j’allais à l’école à Gulu, une petite ville du nord de l’Ouganda. J’ai été séparée de ma famille et retenue en captivité pendant plus de dix ans. Comme beaucoup d’autres personnes enlevées, j’ai été emmenée au Soudan du Sud où je vivais dans un camp de la LRA. Et, comme beaucoup d’autres filles, j’ai été forcée d’épouser un commandant et de mettre au monde des enfants.

J’ai échappé de justesse à la mort en 2005, lorsque j’ai été capturée avec mon nouveau-né dans une embuscade militaire par l’armée ougandaise. La jupe verte que je portais ce jour-là est exposée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) de Winnipeg, au Manitoba. On y voit les trous des balles qui ont effleuré mon corps lorsque j’ai levé les bras, en tenant mon bébé au-dessus de ma tête.

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« Ododo Wa » : Recherche et communication de connaissances difficiles

Par Annie Bunting, avec Patricia Trudel

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Voici le deuxième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Nous considérons souvent la recherche universitaire comme un retour en arrière. Elle documente le passé et collecte des données sur des expériences vécues. En travaillant avec le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), notre partenariat financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) – Esclavage conjugal en temps de guerre : Partenariats pour l’étude de l’esclavage, du mariage et des masculinités (ECtG) – a pu diffuser ses recherches de façons créatives. Mobiliser cette recherche et ces expériences vécues en tant qu’« histoire active » est une démarche orientée vers l’avenir. Elle permet de donner vie aux données et de rejoindre des publics nouveaux et variés.

L’exposition temporaire Ododo Wa : Filles en temps de guerre, conçue par Isabelle Masson du MCDP, et la version itinérante de l’exposition sont ancrées dans les expériences de Grace Acan et d’Evelyn Amony, qui ont toutes les deux survécu à leur enlèvement par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) en Ouganda dans les années 1990. Elles sont aujourd’hui chercheuses et militantes dans le nord de l’Ouganda et ont collaboré étroitement au projet ECtG et avec le MCDP sur Ododo Wa. L’exposition donne vie à leur expérience en captivité et d’unions conjugales forcées d’une manière qui informe le public et transforme sa compréhension de la situation des femmes en temps de guerre. Le développement efficace d’une exposition de cette nature nécessite des choix judicieux en matière d’orientation, de récits, d’objets, d’images et de films; il est également essentiel d’établir des relations de confiance significatives entre toutes les parties concernées et de planifier des méthodes de communication nuancées dans différents lieux.

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Concevoir Ododo Wa/Nos histoires

Par Isabelle Masson

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Cette semaine, nous publions une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Le présent texte en est l’introduction. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.

L’équipe d’HistoireEngagée.ca est heureuse de partager avec ses lectrices et ses lecteurs ces textes d’Isabelle Masson, d’Annie Bunting et de Patricia Trudel, de Grace Acan, d’Evelyn Amony et de Gilbert Nuwagira. Allant d’importants témoignages de femmes ayant vécus des expériences de guerre à des réflexions sur l’élaboration de l’exposition et ses pérégrinations, en passant par les enjeux de la recherche, ces textes nous mènent au cœur d’une expérience muséale unique et d’un pan important de l’histoire des droits de la personne. Nous espérons que vous serez inspiré.e.s par ces récits et intéressé.e.s par cette proposition muséale importante. Bonne lecture!


L’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre a été inaugurée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) le 23 octobre 2019. Située au cœur d’une galerie appelée « Les droits aujourd’hui  », l’exposition combine des images, des objets et des films présentant les histoires de Grace Acan et d’Evelyn Amony. Les deux femmes ont toutes deux été enlevées par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dans le nord de l’Ouganda, et contraintes à l’esclavage conjugal pendant leurs années de captivité.

Mon approche conceptuelle cherche à amplifier la voix des femmes et à mettre en valeur leur action en se concentrant sur leurs expériences avant, pendant et après le conflit armé. Le processus d’élaboration de l’exposition, qui s’est étendu sur trois ans, a été marqué par une volonté résolue de (dé)faire les représentations culturelles des expériences des filles et des femmes en temps de guerre. Les décisions relatives à la conservation ont été prises en étroite collaboration avec Grace Acan et Evelyn Amony ainsi qu’avec notre partenaire d’exposition, le projet Esclavage conjugal en temps de guerre : Partenariats pour l’étude de l’esclavage, du mariage et des masculinités (ECtG). Le projet de recherche ECtG, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), est un partenariat international entre organisations qui travaillent avec des communautés touchées par la guerre sur la question de la violence sexuelle. Il est dirigé par la professeure Annie Bunting, de l’Université York, et coordonné par Véronique Bourget.

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Revenir à l’essentiel *

Par Camille Robert et Martin Petitclerc, respectivement doctorante et professeur au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal

Les informations les plus inquiétantes se succèdent depuis quelques semaines au sujet de l’éclosion de foyers de contamination à la COVID-19 dans plusieurs établissements de santé et de services sociaux. La semaine dernière, les résidents du CHSLD privé Herron ont notamment été laissés à eux-mêmes dans des circonstances dramatiques. La situation dans cet établissement n’est pas aussi exceptionnelle qu’on voudrait le croire. Comme l’a souligné Marie-André Chouinard du Devoir, « des petits Herron se cachent partout au Québec ».

S’il faut se féliciter de l’attention portée actuellement sur les personnes âgées et sur les « anges gardiens » qui les soignent dans des situations souvent pénibles, il faut également prendre la mesure des processus de plus longue durée qui ont mené à cette situation. Car la crise actuelle, provoquée par la propagation de la COVID-19, est un puissant révélateur des impasses d’un modèle de gestion et de développement économique qui mène à une dévalorisation des métiers de soins et des services publics.

Rappelons brièvement que la crise économique de 2008, comme la plupart de celles qui l’ont précédée, a été suivie d’importantes compressions budgétaires dans les services à la population au nom du « retour à la croissance et à l’équilibre budgétaire ». Ces années d’austérité ont ainsi contribué à précariser davantage les personnes les plus vulnérables de la société, tout en épuisant les travailleurs, et surtout les travailleuses, œuvrant dans le secteur des services dont on découvre soudainement la dimension « essentielle » en contexte de pandémie.

Pourtant, le sous-financement chronique des services publics est connu depuis de très nombreuses années. Pas étonnant alors que ces services résistent mal lorsque l’urgence, la vraie, se présente à nous. C’est d’ailleurs principalement pour cette raison que la stratégie gouvernementale, ici comme ailleurs, a été d’« aplanir la courbe » afin de permettre aux services hospitaliers, débordés en temps normal, de soigner les malades du virus. Or, afin de faire une place à ces nouveaux malades, plusieurs patients ont justement été transférés dans un réseau de CHLSD en perpétuelle crise.

La pénurie de personnel et le « manque d’attractivité » du secteur des soins, évoqués par le premier ministre François Legault, nous renvoient aux conséquences d’une gestion néolibérale des services publics mise de l’avant par tous les partis qui se sont succédé au pouvoir depuis une quarantaine d’années. À cet égard, la nécessaire mobilisation des travailleuses et des travailleurs par l’appel aux « services essentiels » ne manque pas d’ironie.

En effet, depuis quelques décennies, cette notion a fréquemment été utilisée par les gouvernements afin de contraindre les syndiqués à travailler en temps de grève – bien souvent en effectifs plus nombreux qu’en temps normal. Or, ces conflits de travail visaient justement à dénoncer les impacts néfastes, pour les usagers et les travailleuses, de l’exceptionnalisme permanent qui règne dans les services publics, en particulier dans le secteur de la santé et des services sociaux.

Il est bien difficile de prédire de quoi l’avenir sera fait. À court terme, les efforts doivent être consacrés aux soins aux malades et au soutien aux résidents et au personnel des CHSLD. À plus long terme, il faudra nécessairement réfléchir aux leçons qui se dégagent de cette crise qui ne peut être réduite à une simple parenthèse dans le déroulement « normal » des choses. Il semble qu’elle devrait à tout le moins nous inviter à rejeter l’exceptionnalisme permanent qui a été érigé en principe de gouvernance des services publics « en temps normal ».

Plusieurs commentateurs ont déjà souligné la nouveauté que représente la nécessité de « geler » l’économie le temps que nous puissions soigner et protéger les personnes plus vulnérables. La crise actuelle a en outre ceci d’inédit qu’elle nous oblige à repenser ce que nous considérons comme étant « essentiel ». Le travail rémunéré au salaire minimum ou même gratuit – pensons aux bénévoles dans les banques alimentaires ou aux proches aidants – apparaît désormais plus important, pour notre survie, que plusieurs emplois parmi les plus prestigieux des économies capitalistes.

Il ne suffit pas d’être reconnaissants, durant quelques semaines, à l’égard des travailleuses et travailleurs essentiels qui s’activent dans les établissements de santé, les pharmacies, les épiceries, les services communautaires ou la livraison à domicile. Cette reconnaissance devrait également se prolonger au-delà de la crise et servir de socle pour leur accorder de meilleurs salaires et conditions de travail. Dans le cas du personnel soignant en particulier, leurs nombreux cris d’alarme sur l’état du réseau devraient être davantage pris au sérieux, plutôt que muselés au nom du « devoir de loyauté ».

Si les effets dévastateurs de la pandémie sont indéniables, l’intervention actuelle des gouvernements auprès des groupes les plus vulnérables – prestations d’urgence, ressources d’hébergement, bonification des salaires –, tout comme les nombreuses initiatives d’entraide provenant de diverses communautés, nous offrent un aperçu de ce qu’il serait possible d’accomplir si nous nous en donnions réellement les moyens.


* Ce texte a également été publié dans La Presse

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