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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 3 of 71

Compte rendu de L’anarcho-indigénisme (s.l.d. de F. Dupuis-Déri et B. Pillet)

Cristiane Nascimento Rodrigues (UNASP) et Mélissa Thériault (UQTR)

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Le recueil L’anarcho-indigénisme[1], dirigé par Francis Dupuis-Déri et Benjamin Pillet (qui se décrivent eux-mêmes comme de « sensibilité anarchiste[2] ») rassemble des entretiens réalisés avec six Autochtones ou Métis de provenance et d’orientations diverses. Ce livre-action publié en avril 2019 arrive à point nommé en tant qu’invitation à l’écoute et à la complicité, en pleine Année internationale des langues autochtones de l’UNESCO et quelques semaines avant que ne se profile à l’horizon le risque d’une seconde crise d’Oka. Il permet de découvrir des figures intellectuelles méconnues du grand public et d’initier un lectorat curieux, ce qui complémente la couverture médiatique sur les questions autochtones (couverture qui, malgré une amélioration notable ces dernières années, demeure encore souvent parcellaire). Ainsi, non seulement L’anarcho-indigénisme permet d’en apprendre davantage sur les défis liés aux luttes anticoloniales, mais il est prétexte à la création d’un espace de rencontre encourageant l’écoute et le dialogue[3]. C’est là une façon de contribuer à la suite du monde, à ce que les erreurs de l’histoire soient identifiées, débattues et corrigées lorsque possible : malgré les constats désolants, un énergique optimisme se dégage de l’ensemble de l’ouvrage qui invite tous et toutes à la réflexion, à la mobilisation, à la coopération.

Le recueil s’ouvre par une introduction qui situe les racines des problèmes évoqués dans les entretiens : au panorama historique depuis l’époque de la colonisation européenne s’ajoute une synthèse des divers mouvements sociaux des années 1960 jusqu’à nos jours, où les luttes autochtones ont croisé celles des anarchistes. En complément des entretiens, des notes explicatives succinctes permettent d’orienter un lectorat non familier avec les enjeux nord-américains afin de saisir ce qui est en jeu dans la « reconfiguration des luttes anticoloniales et [les] débats entourant les notions d’appropriation culturelle, de privilège, de colonialisme, d’alliance, de réciprocité et de complicité[4] ».

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Émanciper l’histoire. Pour une histoire de la Multitude

Par Catherine Larochelle, Université de Montréal[1]

Je sortais tout juste de la lecture du livre de Laurence De Cock, de Mathilde Larrère et de Guillaume Mazeau, L’histoire comme émancipation[2], dont je devais faire une recension, lorsque je suis tombée sur ce livre – jamais ouvert, malgré les années – dans ma bibliothèque : Grammaire de la multitude, de Paolo Virno[3]. Ce mot – multitude – m’a tout de suite semblé être le morceau manquant du projet d’histoire émancipatrice défendu par cette triade d’historien.ne.s engagé.e.s. Dans son essai, Virno s’attarde au couple peuple/multitude comme conceptualisation du corps social, le second terme devant remplacer le premier, selon lui, pour comprendre les formes contemporaines de la vie sociale. « Le peuple est le résultat d’un mouvement centripète : à partir des individus atomisés vers l’unité du « corps politique », vers la souveraineté. L’Un est l’issue extrême de ce mouvement centripète. La multitude, par contre, est le résultat d’un mouvement centrifuge : de l’Un au Nombre[4] », écrit Virno, mentionnant au passage le beau défi que pose la « multitude » à l’analyse, concept sans lexique, sans codes, et – presque – sans histoire[5]. Il y a là une dialectique fondamentale entre d’une part, l’Unité, l’universel et, d’autre part, la Multitude, la singularité. L’histoire, comme discipline, incarne cette injonction dialectique : astreinte à produire un récit apte à inclure et à rendre lisible la cacophonie de l’expérience humaine singulière et universelle, individuelle et collective, intime et partagée.

On retrouve dans le livre de De Cock, Larrère et Mazeau, cette tension entre un appel en faveur d’une émancipation collective et l’engagement pour une historicisation des expériences de la « multitude », forme historique et contemporaine du corps social, qui permet de porter enfin la voix des oublié.e.s de l’histoire. En revenant sur les différents thèmes abordés dans ces deux ouvrages, je proposerai l’établissement d’un nouveau paradigme pour la discipline historique – une histoire de la multitude – qui s’attaque aux différentes dimensions de la praxis historique universitaire : le récit national et l’écriture de l’histoire, les conditions du travail historien et l’histoire dans la cité. 

Ce texte ne constitue pas une recension de L’histoire comme émancipation, on l’aura compris. Inspirée par la lecture de ce livre et d’autres, je présente plutôt ici un essai sur l’imbrication entre l’écriture des histoires et les formes actuelles de leur fabrication universitaire[6]. Les historiographes me donneront raison, je l’espère : il est impossible de faire l’économie de la relation étroite qui lie le contenu de l’énonciation des conditions matérielles de sa production.

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Digressions sur la boxe, les fourrures et autres histoires politiques de Wendake

Par Jonathan Lainey, Musée canadien de l’histoire.[1]

Archives Conseil de la Nation huronne-wendat (ACNHW), fonds CNHW, PH-14-15.

Évocatrices et éloquentes, bien que muettes par leur nature même, les photographies anciennes sont autant des sources de souvenirs que des mines de renseignements de toutes sortes. Un visage, un détail, un décor, un paysage, tout peut être propice à l’interprétation et chaque élément représenté peut contribuer à une meilleure compréhension du passé, pour qui s’attarde à les faire parler. Comme elles sont riches en information, utiliser les photographies comme véritables sources de renseignements plutôt que comme simples agréments visuels d’un texte peut s’avérer fort profitable et tout autant intéressant. Au hasard des découvertes et des trouvailles, qu’elles errent au fond d’un tiroir ou qu’elles soient précieusement conservées dans un placard ou dans un centre d’archives, les photographies peuvent servir à illustrer un propos, à fournir une preuve légitime, ou bien tout simplement à servir de point de départ à une réflexion plus large et digressive.

Georges Lainé, boxeur ?!

Alors que je menais des recherches iconographiques aux archives de Wendake afin de compléter mon mémoire maitrise en histoire à l’Université Laval[2], j’ai aperçu une photographie ancienne qui a immédiatement capté mon attention. Et pour cause ! On y voit deux jeunes boxeurs amateurs s’affronter le temps d’une photographie dans le studio du photographe professionnel Alphonse Boivin de Loretteville. Ceux et celles qui me connaissent savent bien que je suis un mordu de boxe et de sports de combat en général.

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L’évolution des salles de cinéma canadiennes entre 1905 et 1940 et les expériences cinématographiques

Par Marc-Antoine Belzile, Université Laval

Allen Theatre de Toronto, construit en 1917 (Hilary Russell, All that glitters : a memorial to Ottawa’s Capitol Theatre and its predecessors, Ottawa, National Historic Parks and Sites Branch, Parks Canada, Indian and Northern Affairs, 1975, p. 41)

Les archives nous permettent de voyager. Arlette Farge affirme dans son ouvrage Le goût des archives que « celui qui travaille en archives se surprend souvent à évoquer ce voyage en termes de plongée, d’immersion, voire de noyade… la mer est au rendez-vous »[1]. Les premières plongées dans des sources primaires peuvent provoquer plusieurs sentiments : excitation, inquiétude, voire même une sensation de vertige devant une quantité importante de documents.  Ayant examiné les photographies des salles de cinéma du Canada du 20e siècle contenu à l’intérieur d’ouvrages sur le sujet, un sentiment de curiosité m’a incité à imaginer l’expérience cinématographique proposée au public de l’époque. Je définis l’expérience cinématographique comme étant tout ce qui englobe l’ensemble des sensations provoquées par la consommation des films au cinéma. Les expériences cinématographiques peuvent être influencées par le contenu des vues animées, mais également par les émotions causées à l’extérieur et à l’intérieur des cinémas. Elles peuvent également être influencées par les rencontres faites à l’intérieur du cinéma. Après la curiosité, c’est un sentiment d’insatisfaction qui a pris le dessus. En effet, il me semblait que les photographies utilisées à l’intérieur des ouvrages secondaires[2] servaient principalement d’appuis visuels. Je trouvais donc que ce corpus recueilli par ces auteurs.trices n’était pas exploité à son plein potentiel et qu’il pourrait constituer un objet d’étude sérieux.

La période comprise entre 1905 et le début des années 1940 correspond au Canada à une phase exploratoire durant laquelle le cinéma s’affirme comme une forme d’art à part entière et qui, à ce titre, se dote de ses propres lieux de diffusion[3]. En observant des photographies des nickelodeon, les premières salles permanentes, munies de chaises de bois et d’un drap blanc, construites entre 1905 et 1915 un peu partout à travers le Canada, j’imagine un public hétérogène, constitué d’enfants et d’adultes de la classe ouvrière qui échappent pour quelques minutes à leur quotidien devant des vues animées qui leur font entrevoir des mondes qui leur seraient autrement inaccessibles. En examinant des photographies des movie palaces construits principalement entre 1915 et 1930, décorés de fresques grandioses ou d’éléments orientaux et égyptiens, je visualise un public beaucoup plus aisé qui désirait pousser l’expérience des vues animées encore plus loin.

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Une histoire des femmes et de la musculation*

Par Dr. Conor Heffernan, University College Dublin

“Immersed in a cultural moment in which it may seem that strong women are more celebrated than ever, are women in fitness in fact bursting into weight rooms, packing on plates, cranking out sets, feeling the thrills and benefits of tight skin stretched across bulging, growing muscles?

Or do many women hold back on weights so as to negotiate what might be termed a culturally produced glass ceiling – or upper limit – on their muscular strength?[1]

Shari Dworkin and Michael Messner, 1999.

Dans un article publié en 1999, les sociologues Shari Dworkin et Michal Messner ont jeté la lumière sur un enjeu qui semble aller de soi, mais qui n’est finalement que rarement abordé de front : la nature controversée de la place des femmes dans la musculation et la culture de l’entraînement en salle. Des articles précédemment publiés sur le site web américain BarBend, plus spécifiquement sur l’émergence d’une culture de l’entrainement physique vers la fin du 19e siècle et au début du 20e, ont montré l’attrait grandissant de la musculation pour les hommes. Il s’agit là d’un contraste frappant avec une expérience féminine qui tarde à se matérialiser, particulièrement dans les domaines de la musculation, de l’haltérophilie et du culturisme.

Les premières formes officielles de « strenght sports » féminins arrivent avec la dynamophilie en 1978 alors que les femmes compétitionnent pour la première fois aux World Weighlifting Championships en 1987. Quant aux spectacles de culturisme, quoique les femmes peuvent y participer pour la première fois en 1977, le premier événement strictement féminin « World’s Strongest Woman » n’a vu le jour qu’en 1997.  À la même époque, seul CrossFit annonce des compétitions à la fois masculines et féminines. En raison de la conception que la société se fait du corps des femmes, l’émergence de compétitions féminines a été lente, en dépit des progrès importants accomplis par une quelques pionnières. L’article d’aujourd’hui  cherche donc à retracer un pan de l’histoire de ces athlètes féminines, précurseures dans un sport traditionnellement réservé aux hommes, afin de mieux comprendre la généalogie dans laquelle s’inscrivent les athlètes contemporaines.

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