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Là où le présent rencontre le passé

Auteur : Histoire Engagée (Page 1 of 57)

Sur une histoire engagée du mouvement étudiant

Par Daniel Poitras

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Compte-rendu de THEURILLAT-CLOUTIER, Arnaud. Printemps de force. Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013). Montéral, Lux éditeur, 2017, 496 p.


Dans la vague des « célébrations » du 50e anniversaire de Mai 68, le livre d’Arnaud Theurillat-Cloutier tombe à point. Jusqu’ici, en fait de synthèse, il fallait s’accommoder du livre pamphlétaire et à droite de Marc Simard[1], qui n’avait pas pris le soin lui, d’admettre sa posture idéologique (et peut-être surtout, générationnelle). Rien de tel avec le livre qui nous intéresse ici. Bien sûr, devant un titre comportant l’expression histoire engagée, l’historien est naturellement porté à affûter ses couteaux, tout paré qu’il est à séparer le grain de l’ivraie – ou la science de la non-science. Il flaire déjà l’anachronisme, le contrefactuel, la décontextualisation, l’abstraction, la causalité indue, la téléologie ou tout ce qui tombe plus ou moins dans son radar disciplinaire. Comment considérer un livre d’histoire qui respecte les usages de la discipline et qui est aussi un livre engagé dont l’ambition est non seulement d’offrir une synthèse, mais qui propose également d’actualiser près d’un demi-siècle de militance étudiante? Avec quels critères en rendre compte : ceux de la discipline historique ou ceux – beaucoup plus difficiles à établir et qui, au fond, échappent largement au présent –, de la pertinence d’un travail pour les combats d’aujourd’hui et de demain? La question se pose encore plus vivement lorsqu’il s’agit d’un livre portant sur un mouvement social dont le propre est de vouloir marquer et changer l’histoire. Devant un tel objet, la personne historienne est doublement interpellé.e, dans sa science et dans son présent. Et c’est encore plus le cas si la personne a, elle-même, comme l’auteur du présent ouvrage, participé directement, comme militant (en 2005 et 2012), au mouvement social dont il traite.

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Compte rendu de l’exposition VIVA LÉA! Indignée, battante, humaniste : Léa Roback

Par Benoit Marsan

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Madame Léa Roback – Manifestation pour le droit à l’avortement, 1987. Crédit : André Querry.

Pour célébrer son 25e anniversaire, la Fondation Léa-Roback[1] présente l’exposition intitulée VIVA LÉA! Indignée, battante, humaniste : Léa Roback. À travers 13 thématiques[2], l’exposition explore différents aspects de la vie et de l’héritage de Léa Roback (1903-2000). Comme le rappelle une citation de la militante sur l’une des vignettes présentées : « [j]’ai milité, je milite encore aujourd’hui contre le nucléaire pour la paix, et jusqu’à temps qu’on me mette en boîte, et bien mon Dieu je continuerai. » Il va donc de soi qu’une majorité des thèmes de l’exposition portent sur l’évolution de son activité militante : de ses premiers pas au sein du Parti communiste du Canada et du mouvement ouvrier dans les années 1930; en passant par son implication dans le mouvement féministe et pacifiste des années 1960 jusqu’à sa mort; ou encore par son soutien à la communauté mohawk de Kanehsatake lors de la Crise d’Oka de 1990.

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Recension de Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, de Françoise Vergès

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et assistante de recherche au Groupe de recherche Histoire, femmes, genre, et migrations

Françoise Vergès, Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminismes, Paris, Albin Michel, 2017, 229 p.

Les 12 et 13 juin 2017, neufs chefs d’État africains étaient réunis à Berlin à l’occasion de la Conférence Partenariat G20 Afrique, investir dans un avenir commun organisée par la chancelière allemande Angela Merkel en vue du G20. De nombreux enjeux concernant l’Afrique étaient au programme. Plus précisément, les membres du G20 disaient souhaiter l’établissement d’un partenariat étroit avec les États du continent africain et adopter un plan de développement – fortement axé sur la croissance économique et encourageant les investissements privés – qualifié par plusieurs de « Plan Marshall pour l’Afrique ». Le 8 juillet, lors de sa dernière conférence de presse au G20, le président français, Emmanuel Macron, soulignait qu’au matin d’importantes discussions concernant le continent africain s’étaient tenues, et félicitait les engagements pris par les représentants.es des pays membres du G20 en matière de développement. Rebondissant sur ces propos lors de la période de questions de cette conférence de presse, le journaliste ivoirien Philippe Kouhon, faisant référence aux milliards investis par l’Europe dans le plan Marshall, adopté soixante-dix ans plus tôt, lui demandait : « concrètement combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique, et quelle sera la contribution de la France? » La réponse du président français, par ses caractères colonialiste, sexiste et raciste, a vivement fait réagir : « Le plan Marshall c’était un plan de reconstruction, matériel, dans des pays qui avaient leur équilibre, leur frontière, leur stabilité, le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel. » À cette affirmation, qui fait échos aux discours ayant légitimé la conquête coloniale de l’Afrique par la France, Macron ajoutait que la réalisation d’un tel plan nécessitait « une transition démographique réussie », puisque« quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » En résumé, le chef de l’État français, formulant un discours qui instrumentalise le corps des femmes africaines, affirmait que les problèmes de développement résultaient d’une surpopulation due à un taux de natalité trop élevé, et faisait complètement abstraction de la domination coloniale passée et présente comme possible cause du « sous-développement ».

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Decolonizing Dialectics, de George Ciccariello-Maher : recension

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

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Recension de : CICCARIELLO-MAHER, George. Decolonizing Dialectics. Durham, Duke University Press, 2017, 256 p.


« All I want for Christmas is white genocide. » Il n’en fallait pas plus pour heurter les sensibilités. La provocation de George Ciccariello-Maher a – trop – fonctionné. En décembre 2017, le professeur de politique et de global studies a présenté sa démission à l’Université Drexel; se jouant d’un concept imaginé et brandi au même titre que le « racisme anti-blanc » par une droite blanche et nationaliste qui met en garde contre une « menace » qui guetterait les États-Unis, son tweet datant du 24 décembre 2016 lui a valu harcèlement, attaques et menaces de mort, au point où la pression en serait devenue « insoutenable ». L’affaire, traitée principalement sous l’angle de la liberté académique et de la (re)montée en puissance de tendances suprémacistes, a fait grand bruit, notamment dans les médias nationaux. D’autant plus que le principal intéressé s’est assuré de consolider les oppositions en multipliant les sorties incisives et les propositions du même ordre.

Pourtant, s’il fallait encore s’en convaincre, ces apparitions répétées ont fait bien plus qu’assurer une trame narrative au feuilleton. Elles ont également permis de mettre en évidence l’intention intellectuelle et politique de Ciccariello-Maher d’en témoigner et de l’inscrire dans une continuité pour l’essentiel évacuée de la couverture médiatique : faire émerger les ruptures politiques, les investir et les situer dans un processus de (ré)arrangements d’identités, de luttes et de sociabilités. Une posture, finalement, qui correspond parfaitement au point de départ de son plus récent ouvrage, Decolonizing Dialectics. Dans ce livre, l’auteur actualise, articule et met justement à l’épreuve les potentialités libératrices d’une insistance sur les oppositions dynamiques et fécondes de même que sur la formation de solidarités oppositionnelles comme processus politique. En plus d’éclairer le caractère subversif des interventions publiques de Ciccariello-Maher, la réflexion fine qui y est proposée entend surtout permettre de penser – et de vivre – les luttes politiques radicales dans des paramètres qui favorisent leur déploiement. La proposition de Ciccariello-Maher est d’ancrer dans la pratique politique une révision et un dépassement des usages limitatifs de la pensée dialectique, une pensée qui s’intéresse essentiellement au mouvement dynamique entre oppositions conflictuelles. Celle-ci serait, selon lui, trop souvent mise au service de résolutions conservatrices et harmonieuses plutôt qu’à la mise en évidence souhaitable et nécessaire des divisions combatives, des indéterminations du conflit et des futurs radicaux imprédictibles (p. 6).

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Entretien avec Mireille Touzery

Par Martin Robert

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Mireille Touzery est professeure d’histoire moderne à l’Université Paris-Est Créteil. Ses travaux portent sur l’histoire fiscale de la France au XVIIIe siècle. Elle est notamment récipiendaire du prix Eugène Colas pour son livre L’invention de l’impôt sur le revenu. La taille tarifée 1715-1789, tiré de sa thèse de doctorat[1].


TOUZERY, Mireille. L’invention de l’impôt sur le revenu. La taille tarifée, 1715-1789. Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France / IGPDE, 1994, coll. « Ancien Régime », 602 p.

Martin Robert : Comment en êtes-vous venue à consacrer votre thèse de doctorat à l’histoire de l’impôt, plus précisément à celle de la taille tarifée, au XVIIIe siècle français?

Mireille Touzery : Au départ, je voulais travailler sur les mutations de la propriété foncière au tournant de la Révolution française. C’était un sujet classique. Il consiste à mesurer le changement de société dans la possession du sol. Je me suis intéressée à la région parisienne, dans la zone d’Ancien Régime qu’on appelle l’intendance, ou généralité, de Paris. Dans cette zone, pour l’année 1789, comme dans l’ensemble du royaume, on a refait, commune par commune, des registres supplémentaires d’impôt pour les anciens privilégiés, ceux qui jusque-là ne payaient pas d’impôts, afin de savoir quels étaient leurs biens et combien on pouvait leur faire payer. Avec l’égalité devant l’impôt instaurée par la Révolution, c’est donc la première année où l’on voit tout le monde dans ces registres, y compris les riches, avec l’estimation de leurs biens. C’est une photographie de la France d’Ancien Régime. J’ai trouvé dans les archives ces rôles supplémentaires, mais j’ai remarqué qu’on n’y mesurait pas la propriété foncière partout de la même façon. Il existait une grande diversité d’unités de mesure dans le royaume. Fort heureusement, les intendants d’Ancien Régime, confrontés à cette diversité, demandaient dans leurs enquêtes des unités toutes converties en arpents du roi. C’est ainsi que j’en suis venue à m’intéresser au cadastre de Bertier de Sauvigny, l’intendant de Paris, qui servait à faire ces conversions. Ce cadastre s’intégrait dans une réforme de la fiscalité commencée en 1715. C’est en étudiant l’histoire de ce document, conservé dans les dépôts d’archives départementaux, que j’ai élaboré une thèse sur la fiscalité d’Ancien Régime. L’informatique m’a été très utile pour cette recherche, notamment pour préparer des cartes qui permettent de visualiser les transformations de l’impôt au cours du siècle. Quand je commence à travailler sur ma thèse, on est en 1982. Ce sont les balbutiements de l’informatique, les débuts de la micro-informatique avec le premier modèle d’Apple, le Lisa. Depuis les années 1970, il y avait eu d’abord la machine à calculer, qui était une innovation par rapport aux outils des historiens des années 1930, 1940, 1950. J’ai dû me mettre à l’informatique vers le milieu des années 1980. Word n’existe pas encore, ça s’appelait MacWrite. J’ai eu MacWrite 1.0! Après, les logiciels ont évolué très vite. J’allais travailler à l’École normale supérieure. Ils avaient une salle gérée par le département de mathématiques avec des ordinateurs en libre-service et surtout, avec des imprimantes en libre-service. Toute ma première vague de dépouillement, je l’ai faite à la main en remplissant des fiches papier, mais j’ai utilisé l’informatique ensuite.

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