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Là où le présent rencontre le passé

Auteur : Histoire Engagée (Page 2 of 57)

Par tous les moyens nécessaires : l’assassinat de Constant Melançon, Acadien louisianais, par Toussaint, son esclave et camarade d’enfance

Par Clint Bruce, professeur adjoint à l’Université Sainte-Anne et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT)

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Le fleuve Mississippi près des terres de l’ancienne sucrerie de C. P. Melançon et Cie, situées sur la rive opposée. Photo de l’auteur.

Résumé

La version la mieux connue de l’histoire des Acadiens présente celle d’une petite nation francophone qui, déportée en masse par le pouvoir britannique en 1755, a beaucoup souffert et résiste encore à son assimilation. Sans que ce récit soit faux, la réalité est loin d’être aussi simple si nous considérons la Louisiane, où de nombreux Acadiens et leurs descendants sont devenus des maîtres esclavagistes. Afin d’élucider cette dimension de l’expérience acadienne en contexte états-unien, nous examinerons un incident survenu en 1858, à la veille de la guerre de Sécession : le meurtre de Constant Melançon, planteur d’ascendance acadienne, aux mains de Toussaint, un esclave créole qui avait grandi avec lui. Nous retracerons la destinée de la famille Melançon sur la « Côte des Acadiens », région sucrière sur le Mississippi, tout en mettant en lumière les pratiques de résistance qui se développent chez les personnes d’origine africaine tenues en esclavage.

Mots-clés

esclavage; Louisiane; Acadiens; résistance; plantations; sucre; presse francophone


L’état de l’esclavage étant purement passif, sa subordination envers son maître, et tout ce qui le représente, n’est susceptible d’aucune modification ni restriction, excepté ce qui peut porter ledit esclave au crime, en sorte qu’il doit à son maître un respect sans bornes et une obéissance absolue.

               – Code noir de Louisiane, 1806

Un temps lourd et chaud pèse sur ce lundi après-midi du mois de juillet. Après le bal du dimanche, divertissement hebdomadaire des esclaves des plantations de la paroisse Saint-Jacques en Louisiane, il faut reprendre les tâches qui s’imposent pendant que la canne à sucre pousse dans les champs : nettoyer les patates douces, cueillir les premiers épis de maïs qui mûrissent, veiller à l’entretien des bâtisses, des chemins et des levées, ces digues vouées à retenir les crues du Mississippi. Des inondations ont d’ailleurs déjà menacé la récolte de plusieurs plantations de la région[1]. De plus en plus sombres, d’épais nuages annoncent l’orage lorsque Toussaint, « nègre créole » âgé de 35 ans et né sur l’habitation des Melançon sur les rives du fleuve, voit surgir Constant. Son maître se met à l’accabler de reproches : il vient de découvrir des marchandises volées, croit-il, du magasin de Félix Melançon, un cousin éloigné. Ce méfait, d’une telle insolence, Toussaint va le payer.

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Appui de l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF) à l’Association internationale des études québécoises (AIEQ)

Par Brigitte Caulier, présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française, au nom du Conseil d’administration

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À l’attention de Mme Christine Saint-Pierre, ministre
Ministère des Relations internationales et de la Francophonie

Madame la Ministre,

Depuis quelque temps, des chercheur.ses autant que des éditorialistes remettent en question la décision annoncée par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF) de retrancher 52 000 $ à la maigre subvention de fonctionnement de 135 000 $ accordée à l’AIEQ, une association vouée au rayonnement de la recherche sur le Québec à l’étranger. Il s’agit d’une coupure de 40 %… alors que le gouvernement annonçait récemment avoir dégagé un surplus budgétaire significatif après quatre années au pouvoir.

De nombreux membres de l’IHAF, professeur.es, chercheur.ses et étudiant.es ont animé et animent toujours ce réseau reconnu sur la scène internationale, par leur participation à des colloques, par leur collaboration à des ouvrages collectifs, par l’enseignement, etc. Au total, ce sont près de 3 000 chercheur.ses de tout horizon qui ont cru, depuis vingt ans, en l’importance des études québécoises pour la vitalité des sciences et de la culture en général, ainsi que pour la reconnaissance du Québec en dehors de ses frontières.

Porté essentiellement par des chercheur.ses bénévoles, ce réseau de « diplomatie culturelle » remplit un mandat qui relève des responsabilités de l’État. Comme le soutient Robert Laliberté, directeur de l’AIEQ de 2000 à 2015, le MRIF « avait compris qu’il était dans son intérêt d’ajouter à son arsenal de diplomatie publique et culturelle le relais que représente un réseau d’universitaires qui connaissent bien le Québec et qui sont d’autant plus crédibles […] qu’ils sont indépendants du gouvernement. » (Le Devoir, 17 février 2018)

Le conseil d’administration de l’IHAF s’est prononcé en faveur des démarches entreprises par l’AIEQ pour assurer sa survie. Nous demandons au gouvernement, à travers les crédits qui seront accordés au MRIF, de reconnaître l’importance de ce réseau de chercheur.ses et de lui accorder un financement suffisant pour en assurer la viabilité. Nous incitons également tous ceux et celles qui sont préoccupés par la qualité et le rayonnement des études québécoises à appuyer les démarches entreprises par l’AIEQ.

Nous espérons sincèrement que vous reconsidérerez la décision de votre ministère, car elle prive la relève intellectuelle du Québec d’un appui peu coûteux en réalité, mais pourtant fondamental pour son développement et son rayonnement.

Veuillez recevoir, Madame la Ministre, nos salutations distinguées,

Fausses nouvelles, altérité et manifestations du racisme

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)[1]

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Le 12 décembre dernier, TVA Nouvelles diffusait un regrettable reportage de Marie-Pier Cloutier qui allait provoquer un important tollé. La journaliste y affirmait faussement que les dirigeants de deux mosquées voisines de Côte-des-Neiges, autour desquels sont actuellement effectués des travaux, auraient passé un accord avec l’entrepreneur afin que les femmes travaillant sur le chantier en soient exclues le vendredi après-midi, moment lors duquel se tient la grande prière. En réaction à cette « nouvelle », les réponses ont été multiples : certains individus ont vivement et injustement critiqué les responsables de la mosquée, et, plus largement, les Musulmans.es; d’autres ont fait preuve de scepticisme en réclamant des preuves tangibles à la journaliste. En dépit du fait que Marie-Pier Cloutier a soutenu avoir en sa possession une preuve écrite « noir sur blanc », le caractère frauduleux de ses allégations, rapidement dénoncé par les dirigeants des Mosquées concernées, a été rapidement révélé au grand jour, et la « nouvelle » a été classée au rang des Fake News. Une fois la lumière faite sur cette affaire, TVA a finalement retiré ce reportage mensonger de sa plate-forme, et l’a remplacé par un timide message d’excuse dans lequel le média se justifiait en évoquant que les versions des témoins de cet « événement » avaient changé en court de route. Malgré les preuves évidentes de la supercherie du reportage, certaines personnes persistent à y croire : le vendredi 15 décembre, quelques dizaines d’individus.es se sont présentés.es aux abords des mosquées ciblées par le reportage afin de dénoncer une situation dont leur imagination fort probablement imprégnée d’islamophobie n’acceptait pas de reconnaître comme fausse.

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Entretien avec Louise Bienvenue à l’occasion du lancement du site Mémoires de Boscoville

Par Cory Verbauwhede

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Cette entrevue porte sur le projet de recherche dirigé par l’historienne Louise Bienvenue sur l’histoire de Boscoville, un centre de rééducation pour jeunes délinquants. Le nouveau site, Mémoires de Boscoville[1], met en valeur une trentaine de témoignages récoltés dans le cadre d’une enquête orale menée entre 2012 et 2015. Formulés plusieurs années après la fermeture de l’internat, ces récits nous éclairent sur l’expérience de Boscoville et sur les traces mémorielles qu’elle a laissées. En plus de soupeser les effets à long terme des innovations thérapeutiques mises de l’avant au sein du centre de la Rivière des Prairies, l’enquête vise à consigner pour les générations à venir la mémoire d’une institution québécoise unique de la seconde moitié du XXe siècle[2].


Cory Verbauwhede : Parlez-nous du projet derrière le site.

Louise Bienvenue : L’enquête orale qui a donné jour au site Web Mémoires de Boscoville fait partie d’une plus vaste recherche sur cette institution qui a marqué l’histoire de la justice des mineurs au Québec. En lisant les travaux historiques sur les premières institutions sociojudiciaires pour jeunes qu’étaient les écoles de réforme et la Cour des jeunes délinquants, dont plusieurs ont été signés par des membres du CHRS (Véronique Strimelle, Sylvie Ménard, Jean Trépanier, David Niget, Lucie Quevillon, Jean-Marie Fecteau, etc.), j’ai voulu savoir comment les choses avaient évolué dans l’après-guerre. J’avais croisé le nom de Boscoville dans un ouvrage dirigé par Marie-Paule Malouin, L’univers des enfants en difficulté, et ça m’avait beaucoup intriguée. Cette institution avait bousculé de bord en bord les manières de faire. Elle avait misé sur les sciences du psychisme et de la pédagogie pour réinventer la rééducation des adolescents délinquants. Dans les années 1950, mais surtout dans les trois décennies qui ont suivi, Boscoville s’est imposé comme un espace thérapeutique moderne. Ce fut un important chantier d’interprétation du phénomène délinquant en Amérique du Nord. Plusieurs visiteurs et stagiaires de l’étranger y étaient reçus, alors que les nouveaux théoriciens canadiens de la psychoéducation étaient accueillis dans les congrès spécialisés à travers le monde.

Capture d’écran du site Mémoires de Boscoville.

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Il y a cent ans, une première femme entrait à la Société historique de Montréal : Marie-Claire Daveluy
(1880-1968)

Par Louise Bienvenue, professeure au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

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Remise de la médaille annuelle, dite du Centenaire, pour le meilleur travail historique de l’année, offerte à Marie-Claire Daveluy, par la Société historique de Montréal, le 12 avril 1958. Source : Bibliothèque et Archives Canada (BAC), LMS-0009-1967-09, boîte 56.

L’année 2017 a marqué le centième anniversaire de l’entrée d’une première femme à la Société historique de Montréal : Marie-Claire Daveluy (1880-1968). À cette époque, devenir membre de cette société savante n’était pas le moindre des accomplissements. L’histoire comme discipline universitaire n’en étant qu’à ses balbutiements et c’est grâce à de tels regroupements d’érudits que circulaient les connaissances archivistiques et méthodologiques. En stimulant l’intérêt pour la défense du patrimoine et le développement de la recherche, la Société historique de Montréal, fondée en 1858 par Jacques Viger, avait permis « une première forme de gestion collégiale de la production historique », comme l’a souligné Patrice Régimbald[1].

Au moment de prononcer son discours d’intronisation devant l’assemblée des sociétaires en octobre 1917, la Montréalaise de 37 ans se disait bien consciente de bousculer les habitudes d’une confrérie jusqu’alors uniquement masculine. Elle savait, cependant, qu’en poussant les portes du cénacle, elle ouvrait la voie à d’éventuelles consœurs :

De quelle belle largeur d’esprit et d’accueil, vous faites preuve aujourd’hui, Messieurs, en recevant pour la première fois à vos séances, une femme, et avec elle, en principe, d’autres femmes qui témoigneraient à l’avenir, du même désir, et manifestement le même culte pour notre histoire[2].

À l’évidence, Marie-Claire Daveluy était ravie de se retrouver parmi des collègues érudits auprès de qui elle pourrait perfectionner son savoir et ses méthodes : « Cette possibilité de devenir membre de Sociétés sérieuses, savantes, bien organisées, comporte pour les femmes de grands avantages. J’avoue, pour ma part, avec une certaine confusion, avoir beaucoup songé au profit que je retirerais de vos séances d’études[3]. »

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