HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Chronique éditoriale 1. Les formes de l’histoire engagée

Par Bernard Ducharme, membre du comité de rédaction

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HistoireEngagee.ca souhaite profiter de ce début d’année 2017 pour inaugurer une nouvelle rubrique éditoriale. L’éditorial a pour but d’offrir des repères aux lectrices et aux lecteurs; l’éditorialiste, quant à lui, informe sur l’état des publications, sur les liens de celles-ci avec l’actualité, puis en propose une synthèse. Afin d’adapter cette formule au format d’HistoireEngagee.ca, nous souhaitons offrir des éditoriaux récapitulatifs qui seront publiés à trois occasions durant l’année.

Ce n’est pas une mince tâche pour moi que de me commettre pour cette première. En effet, l’année 2016, en général, et l’automne en particulier, ont été des périodes fastes pour HistoireEngagee.ca : notre rythme de publication n’a jamais ralenti et c’est d’une vingtaine de publications qu’il me faut aujourd’hui rendre compte. Ce bon rythme de publication s’explique par plusieurs facteurs. En premier lieu, HistoireEngagee.ca a, au cours de la dernière année, partiellement renouvelé son comité de rédaction, combinant le sang neuf et l’expérience. Elle a également lancé, le 8 février 2016, une section dédiée à notre équipe de collaborateurs et de collaboratrices réguliers et régulières, qui a récemment connu une nouvelle addition en la personne d’Adèle Clapperton-Richard dont nous reparlerons bientôt. Cela a contribué à fournir de nombreux textes, tandis que nos membres les plus expérimentés ont pu faire en sorte que les procédures d’organisation se maintiennent. Un second motif du succès de cet automne est la formule des dossiers thématiques, qui existait auparavant, mais qui a été employée plus systématiquement au cours de l’année qui vient de s’écouler. Par le biais d’appels à contributions, nous sommes parvenus à obtenir une série de textes sur des thèmes communs. Ces dossiers sont souvent pilotés à la fois par des membres internes et externes à notre équipe régulière, ce qui contribue à diversifier nos compétences et à enrichir notre capacité à gérer les textes reçus. Les dossiers d’HistoireEngagee.ca demeurant toujours ouverts, il n’est pas exclu que nous ajoutions des textes à ces dossiers, et ce, même si l’appel à contributions d’origine est dépassé.

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L’unicité des Jeux olympiques : une perspective sportive

Par Serge Gaudreau, chargé de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

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Pourquoi s’intéresse-t-on autant aux Jeux olympiques ? La question revient inévitablement tous les quatre ans, ou plutôt tous les deux ans depuis que la formule de l’alternance entre Jeux d’été et Jeux d’hiver a été adoptée au début des années 1990.

La diversité des réponses reflète les multiples facettes du phénomène. Pour les uns, plus curieux que passionnés, le faste de l’événement en constitue l’attrait principal. L’impressionnante logistique l’entourant – coûts, participation, envergure des sites de compétition, etc. – frappe l’imaginaire, même de ceux qui s’intéressent peu au sport. La magnitude et l’omniprésence médiatique des Jeux les rendent même incontournables pour ceux qui cherchent à les ignorer ou qui considèrent ce déploiement pompeux comme une distraction futile et coûteuse.

Il va de soi que, pour d’autres, l’enjeu sportif prédomine, la perspective de voir les meilleurs à l’œuvre dans un contexte compétitif poussé à son paroxysme. L’athlète est au cœur de tout, par la dimension humaine de son parcours certes – ce dont les médias font le point focal de leurs reportages –, mais surtout par la performance qu’il va livrer. À leurs yeux, les olympiques sont d’abord et essentiellement une célébration sportive, une sélection à la carte originale dont la diversité et le niveau n’a pas d’équivalent.

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L’héritage ambigu de la Révolution tranquille. Entretien avec Michel Biron

Par Vincent Lambert

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Vincent Lambert : Est-il tout à fait juste d’affirmer que la Révolution tranquille représente, encore aujourd’hui, une sorte d’âge d’or de la littérature québécoise ?

Michel Biron[1] : Jusqu’à preuve du contraire, oui, la Révolution tranquille constitue toujours l’âge d’or de la littérature québécoise. Pourquoi ? Parce qu’elle coïncide parfaitement avec le projet même de ce qu’on appelle, depuis la Révolution tranquille justement, la « littérature québécoise ». Avant, on parlait de littérature canadienne-française. Après, on continuera de parler de littérature québécoise, mais l’expression n’ira plus de soi, elle ne sera plus qu’une « coquille vide » pour reprendre l’expression proposée par Pierre Nepveu.

Il faut préciser aujourd’hui ce qu’elle recouvre : y met-on la littérature québécoise de langue anglaise ? que fait-on des écrivains francophones du reste du Canada ? Au-delà de la question des limites plus ou moins extensibles du corpus, l’expression « littérature québécoise » nous renvoie inévitablement aux années 1960, qui ont donc un statut fondateur. On peut bien sûr relativiser ce statut en rappelant par exemple que les choses sont loin d’avoir commencé en 1960, contrairement à un certain discours propre aux écrivains de cette période, ceux qui, tel Hubert Aquin, tournent alors résolument le dos à la littérature canadienne-française, à la « fatigue culturelle du Canada français ». Mais même en corrigeant l’idée d’auto-engendrement, même en soulignant, comme nous avons nous-mêmes tenté de le faire dans notre Histoire de la littérature québécoise, que les œuvres célébrées dans les années 1960 ont souvent été écrites avant la Révolution tranquille, même en atténuant la portée de la soi-disant coupure de 1960, il reste que les œuvres littéraires qui paraissent vers 1965 font date. La littérature de cette période fait événement comme elle ne l’avait jamais fait jusque-là au Québec, comme elle ne le fera plus par la suite. On pourrait dire de nos années 1960 ce que Jean-Paul Sartre disait du Siècle des Lumières : « Le XVIIIe siècle reste la chance, unique dans l’histoire, et le paradis bientôt perdu des écrivains français[2]. »

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Le passé québécois en ruines circulaires

Par Vincent Lambert

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L’Oldsmobile du Québec manquerait-elle sempiternellement la sortie vers l’Histoire, pour reprendre les mots de l’auteur ? Crédit Thomas Hawk (Flickr).

De la Révolution tranquille, nous avons certainement gardé des manières d’éclairer dans son ensemble «notre grande aventure», comme disait le chanoine Groulx. Une aventure que les modernes ont généreusement déglorifiée, pour la bonne raison qu’ils voulaient y voir un peu plus clair. Ces lignes interprétatives, on les retrouve ici et là, encore dernièrement dans Le Roman sans aventure d’Isabelle Daunais, dans tel essai de Mathieu Belisle sur la tradition religieuse (ou son absence?) au Québec, deux relectures qui s’appuient sur des idées de Pierre Vadeboncœur avancées dans les années 1950-1960. C’est également à Vadeboncœur que revient Jonathan Livernois dans Remettre à demain. Essai sur la permanence tranquille au Québec. Je voudrais m’y attarder ici, d’abord pour expliciter une certaine vision du passé québécois, la caricaturer en quelque sorte, histoire de chercher aussi ce qu’elle pourrait laisser à l’ombre.

Pour l’illustrer, allons par le raccourci plein d’humour d’une image prosaïque : l’Oldsmobile du Québec manquerait sempiternellement la sortie vers l’Histoire, la voie rapide, et pendant que le reste de l’humanité peut aller du point A au point B, nous, nous errons dans des quartiers aux célèbres noms de rue (d’anciens politiciens, d’anciens écrivains, peut-être) dans l’espoir, admis ou non, d’une pancarte heureuse : par là, le Monde. Tel que Livernois le raconte, le passé québécois est une sorte de rêve circulaire inachevé où, en ouvrant une porte pour le quitter, vous y entrez de nouveau, et ainsi de suite à intervalle régulier, depuis l’échec des Rébellions. Être Québécois, de génération en génération, ce serait donc «vivre en dehors de l’Histoire, tournant en rond, sans début ni fin[1]» comme des «Sisyphes laurentiens». L’Histoire, on peut vouloir y entrer ou en sortir. J’imagine un Ukrainien ou un Syrien prendre un billet d’avion pour le Canada, cette terre hors du temps, sans affres – «Le Canada, c’est tellement loin que ça pourrait ne pas exister», disait Borges – et débarquer dans une Province où les gens souhaiteraient bien, de leur côté, une «entrée dans l’Histoire et une sortie de la permanence.» Au début du 19e siècle, les Européens traversaient l’Atlantique pour se rendre aux limites de la civilisation, là où le bois recommence (un monde sans eux…) et que trouvaient-ils? Des écrivains rêvant d’un pays où l’on pouvait dire, comme Cicéron de retour d’Athènes : «Partout où l’on va, on marche sur l’Histoire.»

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Vieillir sans laisser de trace : où sont les femmes âgées dans l’histoire ?

Par Émilie Malenfant, doctorante en histoire à Paris-Sorbonne (Paris IV)[1]

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« Swan Lake (Liz Lerman) » de Dennis DeLoria (1982).

Phénomène universel s’il en est un, la vieillesse apparaît pourtant comme franchement intime, voire mystérieuse ou tabou. Aujourd’hui très présente, des discours politiques, aux magazines spécialisés en passant par la prolifération des objets du quotidien conçus pour faciliter la vie des personnes âgées, la vieillesse s’observe de maintes façons dans la réalité quotidienne des sociétés occidentales. Les insatisfactions quant au traitement de nos aînés.es côtoient souvent la multiplication des ambitions sociopolitiques annoncées pour le troisième âge, comme si la vieillesse, malgré la place qu’elle occupe dans le paysage social contemporain, demeure incomprise et délaissée. Pour preuve de ce désintérêt, il faut attendre les années 1970 et plus encore les décennies subséquentes, puis de manière plus prononcée les vingt dernières années, pour que la vieillesse devienne un sujet d’histoire. Même le tournant « social » de l’historiographie des années 1960 n’avait fait place qu’à une maigre reconnaissance du rôle et de la place des aînés.es dans le récit historique. Ce n’est qu’avec le développement et l’affirmation de l’histoire culturelle, ayant stimulé l’étude des groupes d’âge et des relations intergénérationnelles, et en continuité des recherches sur l’enfance, à laquelle les historiens.nes se sont d’abord intéressés.es, que la vieillesse devient progressivement – mais timidement – un objet d’étude. Si le fait que cet éveil coïncide avec les changements démographiques majeurs que connaît la société contemporaine ajoute à la pertinence du sujet, notamment quant à ses éventuelles implications pratiques, et que sociologues, psychologues et professionnels de la santé consacrent depuis des années une attention très considérable à la « question des aînés.es », il demeure que les historiens.nes spécialistes du sujet se font rares. Plus encore, alors que l’histoire de la vieillesse est en développement, certains problèmes épistémologiques se posent : masculinisation, homogénéisation, généralisation et raccourcis. Non seulement les aînés.es sont-ils et sont-elles majoritairement présentés.es comme formant un groupe social homogène composé d’individus témoins – voire victimes – (et non acteurs et actrices) des transformations sociales, mais ils et elles sont aussi, sous la loupe des historiens.nes, très massivement des hommes. D’abord en tant que femmes, puis en tant qu’aînées, les femmes âgées sont pratiquement absentes des études d’histoire ; affligées d’une double étiquette disqualificative. Même une historiographie aussi prolifique que celle de l’Allemagne contemporaine, et plus spécifiquement celle du Troisième Reich, est avare d’information sur la population féminine âgée. En effet, malgré la foisonnante littérature d’histoire sociale de l’Allemagne nazie, incluant des études sur les femmes, la famille et divers groupes sociaux, les femmes âgées – et les aînés.es plus largement – sont au cœur de bien peu de recherches.

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