Par Amanda Perry, doctorante en littérature comparée à la New York University

Source: Concordia University Records Management and Archive (1074-02-037).

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Qu’est-ce que cela veut dire quand une institution commémore ses propres échecs? Cette question était l’une des principales de la série d’évènements « Protests and Pedagogy » qui a eu lieu à l’Université Concordia du 29 janvier au 11 février 2019. Les dates de la programmation elles-mêmes étaient très significatives : elles correspondaient exactement aux jours de l’occupation du centre informatique par des centaines d’étudiants.es il y a cinquante ans, une occupation menée par des étudiants.es antillais.es ayant accusé un professeur de racisme et reprochant à l’université de n’avoir pas suffisamment répondu à leurs plaintes.  Bien que l’université impliquée ait changé de nom, de Sir George Williams à Concordia, les bâtiments restent les mêmes. Le 4th space, la salle d’exposition où la plupart des évènements de « Protests and Pedagogy » étaient organisés, est directement en face de l’édifice Hall, dont la façade apparaît sur presque toutes les photos de l’occupation. Sur quelques-unes d’entre elles, les étudiants.es apparaissent à travers les fenêtres du neuvième étage brandissant les poings iconiques du Black Power, ou simplement fumant des cigarettes et bavardant. Sur d’autres, une quantité immense de cartes perforées tombent en cascade vers le sol, jetés par les manifestants.es après avoir appris que l’administration avait annulé les négociations et appelé la police antiémeute pour les arrêter.

Enfin, il y a des photographies de fumée et de vitres cassées qui rappellent le feu mystérieux qui a mis fin à l’occupation le 11 février. Un geste radical des étudiants.es pris.es au piège par les autorités, ou une tactique policière pour les faire sortir qui risquait de les tuer pendant qu’ils et elles étaient barricadés.es dans le centre informatique? Personne n’a été reconnu coupable d’avoir provoqué l’incendie, mais en raison des dégâts, « l’affaire Sir George Williams » a mérité le titre de manifestation étudiante la plus coûteuse de l’histoire canadienne. La réaction de la foule en dehors du bâtiment, qui a commencé à scander « Let the n****** burn », « Laisse les n***** brûler », reste un des chapitres les plus infâmes dans l’histoire du racisme anti-noir de ce pays. Par la suite, 97 étudiants.es ont été arrêtés.es, et après un procès, plusieurs des étudiants.es antillais.es ont été renvoyés.es dans leurs pays d’origine sans la possibilité de terminer leurs études. Les répercussions de cette affaire aux Caraïbes ont dépassé le sort de quelques individus : le Canada se voyait accusé de racisme et d’impérialisme économique, tandis que le procès de dix étudiants.es de Trinidad-Tobago contribuait à l’éruption des manifestations du « Black Power » de 1970 qui ont presque fait tomber le gouvernement trinidadien.

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