Par Marie-Pier Tardif, Université du Québec à Montréal / Université Lumière-Lyon-2

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Au dix-neuvième siècle français, nombreuses sont les femmes de lettres qui s’engagent activement dans la presse anarchiste en collaborant autant à des périodiques à vocation propagandiste, qu’à des revues d’orientation anarchiste associées à l’avant-garde littéraire. Malgré une production textuelle massive, elles n’ont encore aujourd’hui qu’une faible visibilité au sein de l’historiographie littéraire de l’anarchisme. Force est de constater que seule une approche épistémologique du genre peut permettre d’interroger la place qu’elles ont réellement occupé dans la vie culturelle de l’anarchisme en problématisant, d’un même coup, les paramètres traditionnels qui en ont jusqu’à présent structuré le récit historique. Dans un premier temps, il s’agit de dresser un état des lieux de l’historiographie littéraire de l’anarchisme afin de comprendre les modalités d’exclusion à partir desquelles les femmes ont été écartées du discours dominant. Dans un deuxième temps, il s’agit d’aborder les défis méthodologiques qu’entraîne l’adoption d’une telle perspective critique au regard de la recherche documentaire sous-jacente à l’étude de la presse anarchiste.

Mots-clés : presse anarchiste ; histoire des femmes ; approche du genre ; historiographie littéraire de l’anarchisme

Introduction

Depuis les années 1990, les études littéraires s’intéressent à l’histoire du mouvement anarchiste sous l’angle des pratiques d’écriture qui ont assuré son rayonnement dans la culture française. Généralement centrées autour de la fin du dix-neuvième siècle, période associée à un âge d’or de l’anarchisme[1] en raison de la vigueur politique et de la visibilité médiatique qu’il acquiert, ces recherches explorent le nouage inédit qui s’opère entre le fait littéraire et le mouvement anarchiste au sein de la sphère culturelle. En marge des disciplines de l’histoire et de la sociologie, le développement de cette frange de l’histoire littéraire a contribué à mettre au jour l’articulation étroite entre littérature et anarchisme en les étudiant comme des réalités socioculturelles hautement imbriquées. Décloisonnant ainsi la perception jusqu’alors entretenue vis-à-vis du mouvement anarchiste, en tant que phénomène proprement politique, celle-ci a ouvert un nouveau champ d’investigation universitaire en examinant comment leur rencontre a participé à la configuration d’un nouvel espace de signification collective, ancré dans un imaginaire politique, social et culturel commun[2]. Sans vouloir remettre en doute la pertinence des recherches qui ont été menées dans le domaine des études littéraires sur l’anarchisme, il importe toutefois de s’interroger sur le peu d’intérêt qu’elles ont jusqu’à présent accordé aux femmes, qui semblent à première vue totalement absentes de cette mouvance. Un consensus tacite laisse effectivement entendre que les femmes de lettres n’auraient contribué au développement d’une sous-culture journalistique anarchiste que de manière tout à fait anecdotique. Or leur présence organisée et collective au sein du mouvement anarchiste, qui s’exprime notamment avec force lors de la Commune de Paris en 1871[3], invite à repenser la place qu’elles ont pu réellement occuper au sein des milieux lettrés de l’anarchisme.

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