Par Vincent Lambert

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Vincent Lambert : Est-il tout à fait juste d’affirmer que la Révolution tranquille représente, encore aujourd’hui, une sorte d’âge d’or de la littérature québécoise ?

Michel Biron[1] : Jusqu’à preuve du contraire, oui, la Révolution tranquille constitue toujours l’âge d’or de la littérature québécoise. Pourquoi ? Parce qu’elle coïncide parfaitement avec le projet même de ce qu’on appelle, depuis la Révolution tranquille justement, la « littérature québécoise ». Avant, on parlait de littérature canadienne-française. Après, on continuera de parler de littérature québécoise, mais l’expression n’ira plus de soi, elle ne sera plus qu’une « coquille vide » pour reprendre l’expression proposée par Pierre Nepveu.

Il faut préciser aujourd’hui ce qu’elle recouvre : y met-on la littérature québécoise de langue anglaise ? que fait-on des écrivains francophones du reste du Canada ? Au-delà de la question des limites plus ou moins extensibles du corpus, l’expression « littérature québécoise » nous renvoie inévitablement aux années 1960, qui ont donc un statut fondateur. On peut bien sûr relativiser ce statut en rappelant par exemple que les choses sont loin d’avoir commencé en 1960, contrairement à un certain discours propre aux écrivains de cette période, ceux qui, tel Hubert Aquin, tournent alors résolument le dos à la littérature canadienne-française, à la « fatigue culturelle du Canada français ». Mais même en corrigeant l’idée d’auto-engendrement, même en soulignant, comme nous avons nous-mêmes tenté de le faire dans notre Histoire de la littérature québécoise, que les œuvres célébrées dans les années 1960 ont souvent été écrites avant la Révolution tranquille, même en atténuant la portée de la soi-disant coupure de 1960, il reste que les œuvres littéraires qui paraissent vers 1965 font date. La littérature de cette période fait événement comme elle ne l’avait jamais fait jusque-là au Québec, comme elle ne le fera plus par la suite. On pourrait dire de nos années 1960 ce que Jean-Paul Sartre disait du Siècle des Lumières : « Le XVIIIe siècle reste la chance, unique dans l’histoire, et le paradis bientôt perdu des écrivains français[2]. »

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