Par Roger Savoie, philosophe reconnu coupable, depuis, d’attouchements sexuels et d’incitations à des contacts sexuels sur des des personnes mineures

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À l’attention de nos lectrices et de nos lecteurs,

En 2015, dans le cadre d’un mini-dossier thématique portant sur le « moment 1968 en Acadie », HistoireEngagee.ca a publié ce témoignage du sociologue Roger Savoie, un « maître à penser » qui a marqué plusieurs générations d’étudiants.es. Celui-ci a depuis été accusé et reconnu coupable d’attouchements sexuels et d’incitations à des contacts sexuels, actes qu’il a commis alors qu’il accueillait des enfants confiés aux services du Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ). En février 2018, la chroniqueuse et journaliste Josée Blanchette a également laissé savoir que l’agresseur avait sévi contre elle alors qu’il lui enseignait la philosophie (elle n’était alors âgée que de 15 ans). Elle a souhaité utiliser sa tribune de chroniqueuse afin de souligner la nécessité d’établir des règles plus strictes permettant de mieux encadrer les relations entre professeurs.es et étudiants.es (un enjeu soulevé dans un dossier de La Presse paru un peu plus tôt sur le sujet).

Jusqu’à tout récemment, l’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca n’était pas au courant des accusations contre l’agresseur, ni de ses aveux et de sa condamnation. Nous remercions nos lecteurs.rices de nous avoir contactés et souhaitons exprimer notre appui sans réserve aux victimes et aux survivants.es d’agressions sexuelles. Nous sommes sincèrement désolés.es que nos lecteurs.rices aient été confrontés.es à la publication de cet article rédigé par un agresseur, et nous nous excusons pour la mauvaise expérience que cela a pu générer.

Notre comité éditorial, en collaboration avec des lecteurs.rices concernés.es ainsi qu’avec des survivants.es d’agression, a discuté de la suite des choses pour ce texte. L’agresseur y explique la manière dont ses études l’ont amené à opter pour une éthique personnaliste bénéfique et à orienter sa vie librement et de façon responsable autour d’une quête visant le dépassement de soi. Cela lui aurait permis, selon ses dires, de travailler au bien commun de son milieu en cherchant à lui apporter davantage de paix et de justice. À la lumière des crimes qu’il a commis, il nous apparait maintenant clair que son propos n’est plus pertinent et n’a, en fait, aucune légitimité. Ce faisant, nous avions tout d’abord envisagé de retirer ce texte de notre site.

Comme, jusqu’à tout récemment, nous recevions des commentaires encensant le parcours de l’agresseur et le rôle positif qu’il aurait joué dans la vie de certaines personnes; comme, également, les crimes qu’il a commis semblent toujours méconnus du public, notamment chez les personnes pour qui il a représenté une sorte de maître à penser, il nous est toutefois apparu important d’informer nos lecteurs.rices de même que celles et ceux qui pourraient chercher de l’information sur l’agresseur sans connaître sa véritable histoire. À la suite de nos consultations, et après avoir demandé l’avis et la volonté d’une personne intimement interpellée par la question, nous avons réalisé que de soustraire l’agresseur du discours public n’effacerait pas pour autant ses crimes ni la douleur ressentie par ses victimes. Aussi, l’ajout de cette note explicative s’est présenté comme la meilleure façon de remédier à la situation en rectifiant la présentation que nous faisions de l’agresseur dans la publication originale, de façon à dévoiler son véritable visage.

Nous sommes conscients que chaque victime et son entourage pourraient avoir une approche et un avis différents (et tout aussi légitimes) sur la question et sur la façon de procéder. Aussi, si vous avez des questions, ou si vous souhaitez obtenir plus d’information sur notre décision, n’hésitez pas à communiquer avec nous à contributions@histoireengagee.ca. 

Merci de votre compréhension,

L’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca.

Dans ce témoignage, le philosophe Roger Savoie, ancien professeur de philosophie à l’Université de Moncton, revient sur son engagement des années 1960 après s’être fait silencieux sur l’Acadie durant plus de trente ans. « Éclaireur », « maître à penser d’une génération », « porte-parole des jeunes idéologues »… les éloges et les reconnaissances ne manquent pas à ce prêtre défroqué, cet « anarchiste » autoproclamé, qui a su mener une partie des jeunes militantes acadiennes et militants acadiens de la période à « accuser [leur] bonne conscience endormie » et à s’engager dans une critique « libre » et « responsable » de la société acadienne.


Quand je suis retourné dans ma ville natale en 1965, à la suite de trois années d’études à l’Université de Strasbourg où j’avais commencé une thèse de doctorat de troisième cycle en philosophie sous la direction du philosophe George Gusdorf – un incroyable érudit –, ma vie avait complètement changé. Je n’étais plus le même. J’avais aussi réussi à m’infiltrer au Concile Vatican II en tant que journaliste pour le journal acadien L’Évangéline. J’y ai vite découvert la face cachée du catholicisme, la lutte furieuse qui sévissait entre les immenses forces conservatrices de Rome et les nouvelles exigences plus libérales venant des évêques du monde entier. Je discutais souvent avec les journalistes de tous les pays.

Roger Savoie en 1966.

Roger Savoie en 1966.

En outre, je devenais de plus en plus absorbé par les philosophes d’avant-garde qui, depuis les années quarante, critiquaient ouvertement la doctrine religieuse de l’époque et proposaient une nouvelle façon de voir le monde. J’étudiais en profondeur les existentialistes – chrétiens et athées –, comme Gabriel Marcel, Nicolas Berdiaev et Jean-Paul Sartre, les personnalistes comme Emmanuel Mounier, les structuralistes, l’œuvre de Teilhard de Chardin, les spiritualistes comme Henri Bergson, les iconoclastes comme Friedrich Nietzsche, Karl Marx, etc. J’ai ainsi réussi à me distancier de la doctrine officielle à laquelle j’adhérais depuis mon enfance et dans mes premières années de prêtrise. J’ai réussi l’exploit difficile de me purifier du provincialisme fermé, obscurantiste et contrôlant de la religion catholique.

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