HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

Catégorie : Marie-Laurence Rho

« Elle a crié violemment et a résisté » : Chloe Cooley et l’esclavage au Canada

Affiche par Naomi Moyer, texte par Funké Aladejebi, traduction par Marie-Laurence Rho

Au mois de janvier 2017, le Graphic History Collective (GHC) a lancé Remember | Resist | Redraw: A Radical History Poster Project, un projet destiné à offrir une perspective artistique et critique aux conversations entourant Canada 150. Le projet a continué en 2018 et 2019, et est toujours en cours aujourd’hui.

La seconde affiche de la série est réalisée par Naomi Moyer et Funké Aladejebi. Elle présente une figure largement méconnue dans l’histoire canadienne, qui incarne la présence et la résistance des Noir·e·s depuis la période coloniale : Chloe Cooley. 

Bien que l’on sache peu de choses au sujet de Chloe Cooley, on se rappelle souvent d’elle comme étant derrière l’initiative du lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe en faveur de l’abolition de l’esclavage dans le Haut-Canada. En s’opposant avec véhémence à son traitement et à sa vente imminente, Cooley incarnait une version forte et assumée de la féminité noire qui a permis de chambouler les conceptions de la liberté et de l’égalité au Canada.

Dans la trame narrative de l’histoire canadienne, le Canada est souvent représenté comme une « Terre promise », un endroit où les esclaves Afro-américains ont retrouvé leur liberté et échappé à la brutalité de l’esclavage aux États-Unis. Pourtant, le Canada a son propre historique d’esclavage et de séparation raciale qui met en lumière la longue présence de peuples afro-descendants au sein de la nation. Depuis la première personne esclave recensée au Canada, environ 4000 Panis (Autochtones) et esclaves noir·e·s auraient été acheté·e·s, vendu·e·s et exploité·e·s dans le Canada colonial. Leur expérience a ainsi révélé la nature complexe et fragile de la liberté et de l’esclavage au Canada.

Le traitement réservé à Chloe Cooley par son propriétaire, William Vrooman, reflète la nature injuste et brutale de l’esclavage au Canada. William Vrooman, qui habitait près de Queenston à Niagara Falls, était un loyaliste de New York qui souhaitait vendre Colley aux États-Unis de l’autre côté de la Rivière Niagara à la veille du 14 mars 1793. Résistant à son transport, Chloe Cooley a causé une telle perturbation qu’il a fallu trois hommes pour la maîtriser. Selon des témoins, « elle a crié violemment et a voulu résister, mais elle était attachée… » (William Renwick Riddell, 1924). Malgré sa résistance, Cooley a finalement été livrée à un homme sur la rive et n’a plus jamais été vue par la suite.

La saisie et la vente de Chloe Cooley ont suscité la controverse parmi les citoyens du Haut-Canada, dont plusieurs ont été scandalisés par la conduite de Vrooman. Malgré les tentatives de plusieurs administrateurs coloniaux blancs pour empêcher l’abolition de l’esclavage, le lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe s’est appuyé sur l’histoire de Cooley pour mobiliser la communauté grandissante d’abolitionnistes au Haut-Canada. En est ressortie, en 1793, la Loi visant à restreindre l’esclavage dans le Haut-Canada qui a mené à l’abolition graduelle de l’esclavage au Canada. Bien que la loi n’ait pas permis la libération d’esclaves dans l’immédiat, elle a réduit l’importation de nouveaux·elles esclaves au Haut-Canada et a assuré la liberté de toute personne née dans une situation d’esclavage à l’atteinte de l’âge de 25 ans. De plus, tous les enfants nés dans cette cohorte étaient libérés. La loi a constitué un gain juridique important dans la lutte contre l’esclavage au Haut-Canada jusqu’à son abolition, en 1833, dans tout l’Empire britannique.

Le corps des femmes noires était étroitement lié au travail, au travail domestique et à la maternité dans le contexte esclavagiste canadien. Le refus de Chloe Cooley de céder à la servitude témoigne ainsi des stratégies raciales et genrées employées par les femmes noires dans les limites restrictives et violentes de l’esclavage. Contestant la nature patriarcale de l’esclavage au Canada, la vie de Chloe Cooley, marquée par la contestation, rappelle la résistance et la présence des peuples d’ascendance africaine dans le paysage canadien.

Texte sur l’affiche :

« La résistance de Chloe Cooley face à la persistance de l’esclavage aux États-Unis était si virulente que son ravisseur a eu besoin de l’aide de deux autres hommes pour la faire embarquer à bord du bateau qui devait la faire traverser de l’autre côté de la rivière Niagara en 1793. Ce n’était pas la seule fois où elle s’est battue contre l’esclavage avant de quitter le Canada. Elle a régulièrement protesté contre sa soumission en utilisant les biens d’autrui, en résistant contre la servitude et en quittant le travail sans permission. Alors que les rumeurs de l’abolition et de la liberté imminentes se propageaient, les propriétaires d’esclaves ont décidé de liquider leurs avoirs pour protéger l’argent qu’ils avaient investi. Observant d’autres esclaves autour d’elle être vendu·e·s de l’autre côté de la frontière, Chloe devait avoir prédit ce qui l’attendait. Sa défiance a donc joué un rôle catalyseur qui a finalement conduit à un changement de législation et qui a contribué aux mouvements anti-esclavagistes dans le Haut-Canada, tout en préparant le terrain pour le chemin de fer clandestin. »

Biographies

Naomi Michelle Moyer est une artiste et écrivaine multidisciplinaire autodidacte dont le travail explore souvent les thèmes de la communauté, des perceptions reliées au fait d’être noir·e, des histoires de la diaspora africaine et de la façon dont elles sont reliées à l’expérience noire. Naomi est connue pour son zine Black Women and Self Care : Thoughts on Mental Health, Oppression & Healing et, plus récemment, pour sa série d’impressions Black Women in Canada qui rend hommage à certaines des féministes noires canadiennes les plus radicales de 1793 à 2006. Le travail de Naomi découle d’une collaboration avec des organisations et des éditeurs locaux et de la conception d’affiches, de t-shirts et d’illustrations qui portent sur les thèmes de la résistance et de l’empowerment.

Funké Aladejebi enseigne l’histoire afro-canadienne à l’Université York. Dans sa thèse titrée « Girl You Better Apply to Teachers’ College: The History of Black Women Educators in Ontario, 1940s-1980s », elle explore l’importance des femmes afro-canadiennes dans le maintien de leurs communautés et dans la préservation d’une identité noire malgré les barrières de genre et de race. Elle a publié des articles dans les revues Ontario History, Southern Journal of Canadian Studies et Education Matters. Ses intérêts de recherches concernent l’histoire orale, l’histoire de l’éducation au Canada, la pensée féministe noire et l’histoire transnationale.

Pour en savoir plus

Cooper, Afua. “Acts of Resistance: Black Men and Women Engage Slavery in Upper Canada, 1793-1803.” Ontario History 99, no. 1 (Spring 2007): 5-17.

Cooper, Afua. The Hanging of Angélique: The Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montréal. Toronto:
HarperCollins Publishers, 2006.

Elgersman, Maureen G. Unyielding Spirits: Black Women in Slavery in Early Canada and Jamaica. New York: Garland, 1999.

Riddell, W.R. “The Slave in Upper Canada.” The Journal of Negro History 4, no. 4 (October 1919): 372-95.

Shadd, Adrienne. The Journey from Tollgate to Parkway: African Canadians in Hamilton.Toronto: Dundurn Press, 2010.

L’affaire Sir George Williams dans la presse étudiante universitaire

Par Marie-Laurence Rho, UQAM

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Lendemain d’émeute, février 1969. Source : Archives de l’Université Concordia.

À l’hiver 1969, des étudiants antillais de passage à Montréal dans le cadre de leurs études ont occupé, avec leurs alliés blancs, le centre informatique de l’Université Sir George Williams à Montréal. Cette occupation a été orchestrée afin de protester contre des manifestations de racisme s’étant produites au sein même de l’université. Le présent article propose de questionner la façon dont a été reçue cette mobilisation anti-raciste par les étudiants universitaires des campus de la métropole dans le contexte des «années 68» où le militantisme étudiant est exacerbé, non seulement au Québec, mais à l’échelle globale également.

Mots clés : Montréal; les «années 1968»; militantisme; militantisme noir; Black Power; presse étudiante; mouvement étudiant; université

Les «années 68», période d’activisme politique ayant touché les campus universitaires de plusieurs villes du monde entre 1967 et 1969, incarnent un mouvement global dont les expressions locales s’inscrivent dans des contextes nationaux singuliers. Cet article vise justement à étudier l’un des épisodes du militantisme propre au mouvement soixante-huitard montréalais: l’affaire Sir George Williams. Nous tâcherons de montrer comment ce mouvement d’activisme s’inscrit dans le contexte militant québécois et montréalais des années soixante et comment son étude permet de complexifier le portrait du militantisme des «années 68» à Montréal.

Soulignons d’abord que les rares travaux en histoire qui se sont intéressés au phénomène des «années 1968» à Montréal intègrent, sans grande surprise, la dimension du militantisme pour les droits linguistiques[1]. Effectivement, dans le contexte montréalais des années 1960, un discours engagé, largement axé sur les droits linguistiques de la majorité francophone, se consolide. Avec l’émergence des mouvements sociaux de la décennie et l’affirmation d’un néo-nationalisme à l’échelle du Québec, la protection de la langue française mobilise plus que jamais une quantité significative de militants. À cet effet, selon Marc V. Levine, ce sont les institutions scolaires qui, dans le contexte montréalais de la fin des années soixante, deviennent la pierre angulaire du mouvement pour les droits linguistiques. En ce qui concerne les écoles primaires et secondaires, le libre choix des parents à envoyer leurs enfants à l’école en français ou en anglais commence à poser problème à la population francophone lorsque, dans la période d’après-Deuxième Guerre mondiale, l’arrivée d’un nombre croissant d’immigrants qui envoient majoritairement leurs enfants à l’école anglophone laisse présager la mise en minorité des francophones à Montréal[2]. À cet effet, pensons ici à l’épisode de la crise linguistique de Saint-Léonard, qui a mené à un affrontement autour de la question de la langue d’enseignement dans les écoles primaires de Saint-Léonard entre les parents francophones et les parents d’origine italienne de cette municipalité de l’île de Montréal. D’un autre côté, dans le cas des universités de la métropole ; le déséquilibre entre le nombre d’institutions anglophones (Sir George Williams et McGill) et francophone (Université de Montréal) pose la question de l’égalité des chances d’accès aux études supérieurs pour les francophones qui réclament la création d’une seconde université de langue française. C’est justement dans ce contexte que l’opération McGill français a mobilisé différents groupes d’étudiants et de travailleurs sur le campus de l’Université McGill, à l’hiver 1969, pour réclamer la conversion de cette institution anglophone et bourgeoise en une université populaire de langue française. Dans une moindre mesure, le mouvement d’occupation des cégeps de la région métropolitaine d’octobre 1968, bien qu’ayant été porteur de revendications allant au-delà du facteur linguistique, était lui aussi ancré dans une rhétorique nationaliste et anti-impérialiste assez critique des structures de pouvoir, fréquemment associées à l’élite anglo-saxonne.  Dans ce contexte, il apparaît essentiel de ne pas négliger le poids du militantisme pour les droits linguistiques à Montréal dans la consolidation du mouvement soixante-huitard, dont les action politiques sont principalement centrées autour des institutions scolaires de la métropole .

De son côté, l’affaire Sir George Williams, dont il sera question ici, s’inscrit dans le militantisme pour les droits civiques à Montréal plutôt que dans la foulée des revendications pour les droits linguistiques. Or, à notre avis, ce mouvement d’occupation peut et doit faire également partie des événements pris en compte dans le chantier historiographique du mouvement soixante-huitard montréalais. C’est en ce sens que cet article, en incluant les militants de Sir George Williams à une étude de cette période de l’histoire de la métropole, permet de faire la lumière sur des dimensions encore inexplorées par l’histoire des «années 68» à Montréal.

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