Par Mario Ionut Marosan, doctorant en philosophie politique, Faculté de philosophie de l’Université Laval et Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal

L’Académie de Platon (ou Platon conversant avec ses disciples) est une mosaïque romaine du Ier siècle conservée au musée archéologique national de Naples.

« Un peuple n’a pas d’idée pour laquelle il n’ait un mot : l’intuition la plus vive reste un sentiment obscur jusqu’à ce que l’âme trouve une caractéristique et, au moyen du mot, l’incorpore à la mémoire, au souvenir, à l’intelligence, et […] à la tradition : une raison pure sans langage sur terre est une utopie. »

(Johann Gottfried Herder, Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité, Paris, Aubier, 1962, p. 149 et p. 151)

Introduction : le grand divorce entre les sciences et les humanités

Le procès des humanités, plus généralement, et de la philosophie, plus précisément, a pris aujourd’hui beaucoup d’ampleur. Lorsque Frédéric Tremblay, résident en médecine familiale, accuse violemment les sciences qu’il qualifie demolles « du fait que, même si on trouve éventuellement un vaccin contre le coronavirus, certains ne voudront pas le recevoir », de ne pas avoir suffisamment « contribué à la progression de l’humanité », de « s’être trop facilement acceptées comme sciences molles au lieu de chercher à se durcir », « d’être responsables du fait que les conspirationnismes de tout crin tiennent actuellement le haut du pavé », « du fait qu’il n’y ait plus de vérité », et « d’une partie des morts que fera la COVID-19 »[1], il n’est pas exagéré de soupçonner que certaines des opinions que ce scientifique exprime haut et fort sont partagées par un nombre non négligeable d’individus dans nos sociétés. Aussi, cela semble annoncer une offensive plus profonde et violente, du moins pour tous ceux qui ont des yeux pour le voir. Ce rapport de plus en plus tendu que les sciences de la nature entretiennent avec les humanités et la philosophie ouvre sur une époque du plus grand danger.

Or, si le grand divorce entre les sciences et les humanités – suivant la formule employée par Isaïah Berlin (1909-1997) – n’est pas une nouveauté, c’est parce qu’il se préparait déjà depuis quelques temps. Aux yeux de Berlin, c’est précisément le contraste entre les idées de Voltaire (1694-1778), figure centrale de la philosophie des Lumières, et celles du philosophe napolitain Giambattista Vico (1668-1744), profondément anti-voltairiennes, qui peut servir à jeter un éclairage sur l’opposition radicale de deux attitudes aboutissant à une rupture définitive entre sciences de la nature et humanités, entre Naturwissenschaften et Geisteswissenschaften.