Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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L’argument de l’extrême : réflexion sur la rhétorique de l’Holocauste dans les médias en temps de pandémie

Marie-Dominique Asselin, Stagiaire postdoctorale au Polish Center for Holocaust Research à Varsovie, oursière postdoctorale pour la Fondation pour la mémoire de la Shoah à Paris

Les faits : Les anti-masques et les complotistes

Alors qu’en 2020 la pandémie de Coronavirus atteignait le Canada, la vie de tous et chacun a été abruptement transformée. De mars à juin Depuis le mois de mars, une grande partie du Québec a connu un confinement drastique que la population a somme toute accepté de bonne foi. Pendant trois mois, les Québécois sont restés à la maison, ont fait du télétravail, les enfants, l’école à distance, sans garderie. La fatigue a fini par faire son œuvre en même temps que les consignes de la santé publique se sont durcies : rassemblements interdits, déplacement entre région déconseillés, port du masque obligatoire dans les lieux publics clos. De façon surprenante, c’est ce dernier point qui a fait couler le plus d’encre. Plusieurs manifestations ont eu lieu à Montréal, à Québec, à Trois-Rivières et même devant la maison du directeur de la santé publique pour dénoncer les mesures mises en place par Québec qui, selon les manifestants, vont à l’encontre de la chartre des droits et libertés du Québec. Au-delà des manifestants anti-masques, il y a ceux et celles qui ne croient tout simplement pas à la Covid 19. Ces complotistes vont même jusqu’à clamer que la pandémie n’est qu’une invention des gouvernements afin de contrôler les populations et utilisent une rhétorique plus que dramatique pour tenter de faire valoir leur point. Dans la rue, comme sur l’Internet, les slogans et les images choquantes qui comparent la gestion de la pandémie à Hitler, aux Nazis et à l’Holocauste deviennent le point central de leur argumentation.  Parmi ces métaphores, il y a la comparaison du gouvernement Legault au Troisième Reich.

Ce processus de réflexion, par lequel la comparaison avec Adolf Hitler, et plus particulièrement avec la mise en place d’un régime visant à exterminer les populations juives, dans le but d’illustrer et/ou de dénoncer la sévérité d’un évènement ou de politiques gouvernementales, n’est pas neuf. Face au recours fréquent à ce type de réflexion comparative, des universitaires en sont venu à développer une théorie connue comme étant le Point Godwin (Godwin’s law). Michael Godwin, un juriste américain, constata dans les années 1990 que « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1 ».[1] Cette forme d’argument survient généralement lorsqu’un des interlocuteurs manque d’argument, justement, et se veut un point de rupture avec le débat en question. Je suis forcée de constater que, si dans les années 1990 le Point Godwin trouvait sa source dans une conversation agonisante, aujourd’hui, il arrive dans les balbutiements de certains débats. Dans l’état actuel des choses au Québec, et plus généralement en Amérique, la comparaison au nazisme est monnaie courante. Bien que la comparaison soit un élément de rhétorique justifiable, il ne faut pas comparer, comme le veut l’adage, des pommes à des oranges. Il n’est pas question ici de condamner l’utilisation de l’Holocauste comme comparant dans l’absolu[2], mais plutôt de chercher à comprendre pourquoi ce type de réflexion est erroné. Pour y arriver, nous devrons d’abord faire un peu d’histoire. Les prochaines pages tenteront de déboulonner quelques mythes entourant Hitler, les Nazis et les symboles qui y sont attachés. Cet article ne cherche donc pas à prendre position dans le débat actuel entourant les mesures sanitaires mises en place par Québec, mais bien de démontrer l’irrecevabilité de tels arguments dans la sphère publique grâce à une approche historique. Plus largement, ce texte se veut une réflexion sur la place de l’enseignement et de la connaissance de l’Holocauste dans notre système éducatif et dans les débats publics.

Le port de l’étoile de David et les Juifs durant l’Holocauste

Plusieurs comparaisons ont été faites durant les derniers mois pour dénoncer les mesures mises en place par le gouvernement québécois afin de contrer la pandémie de Covid-19.  Le premier ministre, François Legault a, bien évidemment, été comparé à Adolf Hitler. L’analogie la plus fréquente sur les réseaux sociaux en temps de pandémie est celle du port du masque obligatoire imposé par le gouvernement Legault qui est comparé à l’obligation faite aux Juifs d’arborer l’étoile de David sous le régime nazi. De 1939 à 1945, l’Allemagne nazie s’était donnée pour mission d’éliminer toute trace de la judéité européenne. Pour que l’extermination planifiée de millions de Juifs soit possible, il fallait avant tout que les Nazis créent un sentiment d’altérité au sein de la population allemande et celle des pays occupés à l’endroit des juifs.ves. L’une des premières mesures mises en place fut le marquage des Juifs. Avant même de les séparer de la société par la création de ghettos et de les envoyer dans les camps, les Allemands imposèrent le port de l’étoile de David à tous les Juifs âgés de 12 ans et plus. La raison était simple, il fallait pouvoir identifier le Juif, l’autre, le différent, bref, l’ennemi. [4] À première vue, il y a une légère ressemblance entre les deux : le couvre-visage, comme l’étoile, est un élément qui modifie l’apparence physique et qui est imposé par les autorités à la population. Dans les deux cas, le non-respect de cette imposition peut entrainer des conséquences – la mort chez les Juifs qui omettaient de le porter, se voir montrer la sortie du lieu, au mieux, ou une amende, au pire, dans le cas du manquement au port du masque. Au-delà des degrés de pénalités inégales, la comparaison entre le port de l’étoile de David imposé par les Nazi et le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés non seulement ne tient pas la route, mais est grossière et indécente. Durant la Seconde Guerre mondiale, le marquage des Juifs servait à identifier l’ennemi et à le différencier des autorités et des autres membres de la communauté.  Au-delà du port de l’étoile de David, les Nazis utilisèrent plusieurs formes de marquage pour identifier les êtres indésirables. À Auschwitz, par exemple, les prisonniers juifs portaient l’étoile de David, les homosexuels étaient affublés d’un triangle rose, les prisonniers politiques du triangle rouge alors que les criminels se distinguaient par un triangle vert.[5] L’idée derrière tous ces symboles était de compartimenter les individus en sous-groupes, de les lier par le plus petit dénominateur commun. Ce marquage servait évidemment à ce que les dirigeants allemands puissent reconnaître les prisonniers, mais aussi à les diviser afin de conserver un plus grand contrôle sur ces derniers. Aujourd’hui, au Québec, le port du masque est obligatoire pour tous : civils comme travailleurs de l’État. Le port du masque, que l’on soit d’accord ou non avec son imposition ou son efficacité, n’est pas une façon de diviser la société ou de marquer certains individus. Bien au contraire, si le but du masque est avant tout sanitaire, l’effet qu’il produit est plutôt d’uniformiser la société – y compris les travailleurs de l’État – plutôt que de stigmatiser un groupe en particulier.

Épisode 3: Silences, paroles et témoignages. Une lecture décoloniale des féminicides*

Par le Collectif – Voix silencieuses –

Pour écouter le podcast: https://soundcloud.com/polytechnique1989/esilence-paroles-et-temoignage?fbclid=IwAR3bCpn-nmX-9wkJH0OJRW4GmVkiUSN9cVIQc1rtRUhhGx9xLZhk8BX1W7U

Dans ce troisième podcast inédit qui a pour titre « Silence, Paroles et témoignage ». Nous partons du premier podcast sur Polytechnique : pourquoi est-ce si difficile d’en parler, trouver les mots, comprendre, rendre compte ? Puis, avec le deuxième podcast, nous constatons que la violence et les rapports de pouvoir, dans un contexte encore et toujours marqué par des rapports coloniaux, justifie le fait que – malheureusement – certaines vies comptent plus que d’autres. Dans le troisième balado, donc, en partant des conclusions des deux premiers, nous nous intéressons aux mécanismes de confiscation et de reprise de la parole. Qui est légitime pour parler ? Pourquoi est-ce souvent les mêmes qui sont entendus ? Pourquoi certaines paroles restent inaudibles ? Pour questionner les effets – mais aussi l’autorité – des témoignages dans la construction du récit, vous entendrez Célia Romulus, doctorante en science politique à l’Université de Queens, qui travaillent sur la question des récits post-conflits, et Annie O’Bomsawin Bégin, enseignante de philosophie au Cégep de Saint- Jérôme et membre de la communauté des Abénakis d’Odanak.

Ce 3ème épisode nous permet donc de comprendre les effets des violences structurelles et systémiques sur la parole et la construction des récits. Ainsi, Celia Romulus, Annie O’Bomsawin-Bégin et Emmanuelle Walter expliquent comment des témoignages existent déjà dans différents espaces discursifs sans qu’ils ne soient nécessairement écoutés ou entendus. Enfin, nos invitées nous montrent également comment le silence peut être porteur d’action et de résilience selon les contextes.

Nous remercions les éditions Mamamélis pour les droits des extraits issus de l’ouvrage Sister Outsider. Essais et propos d’Audre Lorde. Sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme. Des textes traduits de l’américain par Magali C. Calise, Grazia Gonik, Marième Hélie-Lucas et Hélène Pour en 2003.

Nous remercions aussi Véronique Hébert d’avoir cédé gracieusement les droits sur sa magnifique pièce de théâtre « Oka ».

Ce projet a été réalisé par le collectif -Voix Silencieuses-

Montage technique : David Cherniak

Musique : Alexandra Negru

Voix Off: Margo Ganassa

Graphisme : Carl-Vincent Boucher – www.facebook.com/CRL.B.Design –

*Les podcasts du collectif ont été réalisés dans le cadre de la semaine de commémoration organisée l’année dernière pour les 30ans de l’attentat. Et le chantier sur l’antiféminisme du reqef a contribué financièrement.

Ce que tu nous as appris

Collectif les Béliers solidaires

Le texte du Collectif les Béliers est précédé d’une brève introduction signée par le Comité de rédaction d’Histoireengagée.ca:

Plusieurs incidents reliant le racisme systémique et le système scolaire ont défrayé les manchettes dans les dernières semaines. Suite à l’utilisation du mot en N en classe par une professeure de l’Université d’Ottawa et les événements qui y ont fait suite (plainte des étudiants, sanctions de l’université d’Ottawa), la société civile québécoise, incluant nombre de ses chroniqueur.euse.s, ses journalistes, ses personnalités publiques, ses élu.e.s et ses enseignant.e.s, ont discouru en long et en large de cet événement. Refusant de voir la situation sous l’angle du racisme systémique, plusieurs l’ont instrumentalisé pour brandir de possibles « menaces » à la liberté d’expression de la majorité blanche. Pour certain.e.s cette liberté est essentielle, fondamentale et au cœur de la mission d’éducation qu’ont nos institutions d’enseignement – et l’utilisation du mot en N, revendiquée par des personnes de différentes communautés, est pensée comme pouvant justement expliquer le racisme, ses origines et ses conséquences.

En tant qu’historiens et historiennes de l’éducation au Québec, nous souhaitons rappeler certains faits :

  • Dès sa mise sur pied au 19e siècle, le système d’instruction publique du Québec a participé, très étroitement, à la diffusion et la production de l’idéologie raciste, du racisme biologique « scientifique » et de la déshumanisation de plusieurs groupes (les communautés noires, les peuples autochtones, les sociétés arabes, etc.);
  • Le matériel scolaire, notamment les manuels, a été (et est encore pour une part) une courroie importante de transmission de stéréotypes racistes et déshumanisants;
  • Parmi les disciplines scolaires, l’histoire a été particulièrement mobilisée dans l’inculcation et la perpétuation d’une mythologie nationale raciste que beaucoup prennent encore pour la « vérité historique »;
  • L’école québécoise a défendu et défend toujours pour une part une vision du monde et du savoir libérale issue du 19e siècle dont la « neutralité » et « l’objectivité » sont remises en cause par de nombreux courants intellectuels depuis des décennies.

La lettre des étudiant.e.s ancien.ne.s de l’école Henri Bourassa que nous diffusons aujourd’hui vient témoigner de cet héritage d’un système d’éducation québécois créant, diffusant et alimentant le racisme systémique depuis plus d’un siècle. Cela n’est pas qu’une histoire: il s’agit de notre présent. Souhaitons que cela ne soit bientôt plus qu’une page des manuels d’histoire et non une violence toujours imposée aux élèves québécois. À ce moment peut-être, on pourra reparler de « liberté d’expression ».

Le comité de rédaction d’HistoireEngagée.ca


Nous ne sommes pas des porte-paroles et nous ne parlons qu’en nos propres noms. Nous sommes des jeunes issu.e.s de communautés racisées et moins nanties sur le plan socioéconomique à qui tu as enseigné l’Histoire. Chaque jour, il nous est rappelé que tout sera plus dur pour nous. Chaque jour, on nous rappelle qu’on doit travailler deux fois plus dur pour n’avoir que la moitié. Mais toi, au lieu de nous élever, tu choisis délibérément de nous laisser pourrir dans une attitude fataliste. Cela transparaît dans ton enseignement de l’Histoire. Tu ne nous enseignes pas que la première révolution décoloniale fut portée par le peuple haïtien. Jamais les noms de grandes figures africaines qui ont résisté au colonialisme se retrouvent dans ton programme. Toi qui es un si fervent souverainiste, tu ne nous racontes pas comment des militants du FLQ se sont rendus en Algérie pour apprendre des Algérien.ne.s les moyens de lutte de libération. Tu n’as jamais daigné nous présenter des personnalités autochtones qui pouvaient nous inspirer autre chose que de la pitié. Non, tu préfères faire croire que l’Histoire des Noirs se limite à l’esclavage. Tu ne mesures pas l’effet que ça peut avoir sur un.e jeune Noir.e de 15 ans, par exemple, de se faire dire que ses ancêtres n’ont jamais pu être autre chose que de pauvres victimes de l’Histoire.

Tu nous fais croire qu’on ne vaut pas mieux que le « ghetto » de l’où on vient. Tu nous réduis à la bâtardise de TA nation. Tu nous fais croire que nous n’avons pas de place dans ton récit national. Pourtant, nous sommes fières et fiers de ce ghetto que tu méprises tant. Notre ghetto est noble. Il nous a portés. Il nous a bordés. Ce ghetto nous a inculqué le partage, la solidarité, l’humanisme. Des qualités dont tu n’as jamais su faire preuve.

Dans ton cours à distance, tu utilises la souffrance de la communauté juive engendrée par l’Holocauste pour exprimer qu’il faille, selon toi, parler de certaines réalités même si elles sont douloureuses, et ainsi justifier ton utilisation décomplexée d’un mot abject. En classe, nous t’avons vu maintes fois effectuer un salut nazi dressé bien haut pour ponctuer les mots « nazis » et « Hitler ». Alors que tu vois dans ce jeu une façon de rendre ton cours plus dynamique, nous y voyons encore une fois un manque de jugement pédagogique. Ton auditoire, composé d’adolescent.e.s, te voit répéter ce geste sans vergogne, ce qui a pour effet de nous désensibiliser à la violence qu’il représente. Tu banalises un symbole génocidaire au point où on en vient à oublier que, pour d’autres, ce n’est pas qu’un geste historique, mais une attaque à leur identité propre.

La Fierté a toujours été politique

Affiche : Kara Sievewright

Présentation : Gary Kinsman

Traduction : Laure Henri

Il me fait grand plaisir de vous présenter « La Fierté a toujours été politique », une magnifique affiche de Kara Sievewright qui retrace de manière saisissante nos divers mouvements à travers l’histoire. Pour ceux et celles à qui la Fierté serait moins familière, celle-ci s’est amorcée sous la forme d’une célébration des débuts révolutionnaires des mouvements de libération queer et trans qui, à la fin des années 1960, ont résisté à de nombreuses manifestations de répression policière – que ce soit en 1966, pendant les émeutes de la cafétéria de Compton à San Francisco, ou encore en juin 1969, pendant les plus célèbres émeutes de Stonewall. La police a en effet été un des vecteurs les plus importants du maintien et de l’imposition de l’hégémonie hétérosexuelle et du système binaire de genres.

Depuis, on a presque complètement oublié les mouvements à l’origine des marches pour la Fierté, ce qui s’explique notamment par la transformation des marches en parades-spectacles dans les grands centres urbains, par leur commercialisation, par la croissance de leur dépendance aux commanditaires corporatifs et gouvernementaux, ainsi que par ce que j’ai identifié comme l’émergence d’une identité queer, blanche et issue de la classe moyenne néo-libérale, généralement à l’aise de s’associer au capitalisme et au racisme. Tous ces éléments ont eu pour effet de neutraliser le caractère radical – « radical » dénotant un retour aux racines profondes du mouvement – et foncièrement politique qui était au cœur des premières célébrations de la Fierté. Pour Lisa Duggan, ce processus peut être décrit par l’usage du terme « homonormativité », tandis que Jasbir Puar utilise plutôt l’expression « homonationalisme ». En tous les cas, l’affiche de Sievewright s’emploie à combattre cette orchestration sociétale de l’oubli – fortement racialisée et marquée par des mécanismes liés aux classes sociales – en enclenchant une résistance qui découle de la remémoration des racines politiques de la Fierté.

Dans la partie inférieure de l’affiche, Sievewright a dépeint un contingent du mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent ») qui, en 2016, a interrompu la marche de la Fierté de Toronto par une manifestation assise, réclamant un meilleur financement et plus d’espace pour toutes les personnes queer noires, les personnes trans et les personnes queer racisées, ainsi que pour les Autochtones s’identifiant comme bispirituels. Les membres de la délégation considéraient également que, tant et aussi longtemps que les personnes noires, les personnes racisées et les Autochtones demeureront la cible des attaques de la police, cette institution devait être exclue de la marche. C’est là une action fort inspirante, qui nous a rappelé à tous le caractère radical du militantisme de la Fierté à ses débuts.

La partie supérieure gauche de l’affiche montre ensuite deux moments de résistances montréalaises, la première contre la répression policière qui a eu lieu lors des Olympiques de 1976 et la seconde, contre la rafle du bar Truxx, en 1977. Ces deux mouvements, qui ont envahi les rues de la ville, ont mené en décembre 1977 à l’adoption par le gouvernement provincial de mesures condamnant la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. La résistance s’est poursuivie à Toronto, où d’importantes manifestations furent organisées en réponse aux arrestations massives qui ont suivi les descentes de bains publics de 1981; en nombres, ces arrestations furent les plus importantes depuis la loi sur les mesures de guerre de 1970. Ces manifestations ont par la suite servi de cadre, en juin 1981, aux célébrations de la Journée des Gais et des Lesbiennes qui se poursuivent encore aujourd’hui et qui rendaient alors également hommage aux émeutes de Stonewall. La marche était une célébration, certes, mais elle était aussi extrêmement politisée : nous nous sommes par exemple arrêtés devant le quartier général de la 52e Division de la police (celle qui avait orchestré les descentes dans les bains publics) pour scander « Fuck You 52! ».

La bannière « Nous sommes asiatiques, gai.e.s et fiers » fait pour sa part référence à l’intensification des mouvements d’organisation des personnes queer et trans racisées qui s’est déroulée à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Les instigateurs et instigatrices de ces mouvements considéraient que leur communauté ne répondait pas à leurs besoins; ils étaient victimes de racisme de la part d’une communauté gaie majoritairement blanche, et devaient lutter contre l’hétérosexisme et la discrimination anti-trans de leurs propres communautés racisées. Le chapitre torontois de Black Lives Matter poursuit encore aujourd’hui cette tradition d’organisation au bénéfice de ses nombreux membres queer et trans.

On retrouve au bas de l’affiche la représentation d’une importante vague de militantisme liée au VIH/sida et coordonnée par l’organisme AIDS ACTION NOW! et par divers groupes associés à l’association militante ACT UP à la fin des années 1980 et dans les années 1990. Pour les gens atteints du VIH/sida, le silence menait littéralement à la mort, tandis que l’action directe signifiait la vie. L’image dépeint les arrestations policières qui ont eu lieu pendant l’événement Sex Garage (une fête queer se déroulant dans un entrepôt) en 1990 et qui ont servi de catalyseur aux mouvements queer à Montréal.

Finalement, l’affiche dépeint aussi le mouvement Queers contre l’apartheid israélien (Queers Against Israeli Apartheid ou QuAIA) à la marche de la Fierté de Toronto. QuAIA s’inspire de l’esprit antiapartheid des mouvements qui se sont opposés aux politiques de séparation et de subordination de l’ancien gouvernement raciste de l’Afrique du Sud, mais en s’opposant maintenant aux politiques similaires mises en place par l’état israélien contre les Palestinien.ne.s. En réponse à ces dénonciations du soutien officiel du Canada envers Israël et de ses politiques de
« pinkwashing », le groupe QuAIA fut expulsé de la marche de la Fierté et dû aussi faire face à des critiques de la part de forces homonationalistes oeuvrant à même la Fierté et de la part de politicien.ne.s de la ville de Toronto.

Tel que mentionné en début de texte, il est tout à fait approprié que le puissant mouvement de contestation orchestré par Black Lives Matter en 2016 soit placé en conclusion de cette affiche (du moins, lorsqu’elle est lue de haut en bas). Les illustrations de Sievewright nous encouragent à garder vivants nos récits tout en donnant espoir que dans un futur rapproché tous les mouvements queer et trans seront de véritables vecteurs de transformation sociale et de libération.

Biographies

Gary Kinsman est un militant anti-pauvreté et anti-capitaliste qui prône la libération queer et qui vit et milite en territoire autochtone. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur les règlementations liées aux genres et à la sexualité et est professeur émérite au Département de sociologie de l’Université Laurentienne à Sudbury.

Kara Sievewright est une artiste, une écrivaine et une designer ayant publié des bandes dessinées dans de nombreux magazines et anthologies. Elle est membre du collectif Graphic History depuis 2015 et travaille actuellement sur un roman graphique. Elle réside à Daajing giids (Haïda Gwaïi), sur les terres Haïdas. Ses œuvres peuvent être consultées à l’adresse suivante : www.makerofnets.ca.

Pour en savoir plus

Gentile, Patrizia, Gary Kinsman, and L. Pauline Rankin, eds. We Still Demand! Redefining Resistance in Sex and Gender Struggles. Vancouver: UBC Press, 2017.

Kinsman, Gary. The Regulation of Desire: Homo and Hetero Sexualities. Montréal: Black Rose, 1996.

Kinsman, Gary, and Patrizia Gentile. The Canadian War on Queers: National Security as Sexual Regulation. Vancouver: UBC Press, 2010.

McCaskell, Tim. Queer Progress: From Homophobia to Homonationalism. Toronto: Between the Lines, 2016.

Warner, Tom. Never Going Back: A History of Queer Activism in Canada. Toronto: University of Toronto Press, 2002.

L’équipe d’HistoireEngagee.ca s’agrandit: trois nouvelles personnes rejoignent le comité éditorial

La revue HistoireEngagee.ca a le plaisir de vous annoncer l’arrivée de trois nouvelles personnes qui vont renforcer son comité éditorial. Nous leur souhaitons la bienvenue en vous invitant à découvrir ci-après leurs profils.

Jonathan Lainey

Historien huron-wendat, Jonathan est actuellement Conservateur, Cultures autochtones, au Musée McCord. Ses expériences professionnelles précédentes l’ont amené à travailler au Conseil de la Nation huronne-wendat, à Parcs Canada, à Bibliothèque et Archives Canada, et au Musée canadien de l’histoire. Après des études en anthropologie et en études autochtones à l’Université Laval, il complète un mémoire de maitrise en histoire, lequel a été publié en 2004 sous le titre La « monnaie des Sauvages ». Les colliers de wampum d’hier à aujourd’hui (Septentrion). Ses publications et communications scientifiques portent principalement sur l’histoire et la culture huronnes-wendat, sur les wampums, de même que sur le patrimoine documentaire et la culture matérielle autochtones.

Mathilde Michaud

Mathilde est candidate au Doctorat en Histoire à l’Université de Glasgow et titulaire d’une maîtrise en Gender History. Iel s’intéresse à la construction des identités de genre ainsi qu’à la déconstruction des discours hétéropatriarcaux dans le monde Atlantique Nord. Sa thèse porte sur le discours de l’Église Catholique au Québec sur la féminité, sa dissémination, et le rôle que les scripts de genre catholique ont joué dans la construction de l’identité nationale canadienne-française, puis québécoise. Ses travaux l’ont aussi porté à étudier le rôle des traducteurs dans le développement et le maintien des inégalités de genre dans la Bible. Affiliée au Centre for Gender History, à Glasgow, iel est co-coordonnatrice du podcast Living Gender History, visant à vulgariser les recherches en histoire du genre et à tisser des liens entre académicien.ne.s et practicien.ne.s des études de genre.

Gustavo Salinas

Crédit photo : Éloïse Joubert

Gustavo est candidat à la maîtrise en histoire en option recherche à l’Université de Montréal. Son mémoire présentement en écriture porte sur les écrits et la perception changeante de la race et de la formation des catégories ethniques contemporaines au Pérou des années 1930 sous le gouvernement de Luis Sánchez Cerro, premier président d’origine autochtone. Ses intérêts portent sur l’indigénisme et les divers mouvements culturels, intellectuels et politiques en Amérique latine dans la première moitié du XXe siècle. Il porte aussi attention aux représentations artistiques des groupes marginalisés de cette période, notamment par la photographie et la chanson populaire. Il a collaboré au sein du Réseau d’Études Latino-américaines de Montréal (RÉLAM) à titre de coordinateur des réseaux sociaux.

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