Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Annonce de la pause estivale

Les membres du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca vous annoncent qu’ils et elles prendront une pause estivale jusqu’en septembre. Nous avons encore quelques textes à publier (et nous les publierons au cours des prochaines semaines), mais sachez qu’à partir de maintenant les propositions de textes que nous recevrons seront publiés à la rentrée à l’automne. D’ailleurs, nous vous rappelons que nous sommes constamment à la recherche de contributions spontanées et pour les dossiers suivants :  Imaginations, existences et spatialités noires en (ré)émergences » et « Présences et absences : historiciser les (dis) continuités et (in)interruptions des voix et expériences autochtones ». Consultez notre site web pour plus de détails.

Nous voulons aussi en profiter pour vous remercier d’avoir été au rendez-vous pendant ce printemps très peu ordinaire où beaucoup de choses ont été chamboulées.

Bon été à toutes et tous,

Le comité éditorial, HistoireEngagée.ca

Présences et absences : historiciser les (dis)continuités et (in)interruptions des voix et expériences autochtones*

Jonathan Lainey, Brian Gettler, Philippe Néméh-Nombré, Adèle Clapperton-Richard et Christine Chevalier-Caron

 

Après avoir entendu cela, j’étais perplexe […] jamais je n’avais entendu mon père, ni les autres Innu, ni les vieux raconter cette histoire. […] Mon père est très âgé, il a quatre-vingt-onze ans. […] je lui ai aussitôt récité ce que j’avais entendu dire. […] mon père s’est mis à rire puis me confie : « Voyons, n’écoute pas ce mensonge. L’histoire que tu as entendue aujourd’hui, l’étranger vient de l’inventer ».

An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesse, 1976

Les enjeux autochtones actuels sont nombreux. L’héritage des pensionnats, le triste sort des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées, l’appropriation culturelle, les mascottes à l’effigie autochtone, la nouvelle affirmation identitaire des « Métis de l’Est », la « carte de statut autochtone » qui donnerait droit à des avantages hautement convoités, la précarité des langues autochtones (avec l’Assemblée générale des Nations Unies qui a proclamé 2019 l’année internationale des langues autochtones), les questions territoriales toujours non-résolues, ou l’histoire et les perspectives autochtones dans les manuels scolaires du Québec et ailleurs au Canada sont autant de sujets qui soulèvent les passions et polarisent les opinions. À chaque semaine, les médias abordent de tels sujets, mais le font rarement en profondeur[1]. Ce contexte social, politique et intellectuel est grandement influencé sinon propulsé par les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP) de même que par différents mouvements sociaux populaires tels Idle No More et les Water Protectors.

Sans contact

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Les mots qui sortent du transistor, en ce vendredi matin, sont glaçants, inattendus, bouleversants. Je me fige un instant pour écouter plus attentivement. À la place des habituels chiffres, quotidiennement actualisés, de cas, de décès et de personnes testées, il y a ce matin des visages dans ma radio. Ceux de John et Françoise, les parents de la réalisatrice Caroline de la Motte, tous deux décédés de la Covid-19. Le récit qu’elle nous partage, d’une voix aussi calme que lourde de larmes passées et à venir, est déchirant. Québécoise d’adoption, elle a pris le premier vol pour la France lorsqu’elle a appris que son père était malade. À son arrivée dans la maison familiale, après un avion, un train et trois taxis, elle retrouve « l’ombre de sa mère », affaiblie, contaminée elle aussi. Alors que son père vient tout juste de décéder, elle ne peut même pas la prendre dans ses bras : « mon corps au complet m’en a empêché. Parce que mon instinct de survie me disait : “Tu vas mettre ta vie en danger. Tu peux faire tout le reste pour sauver ta mère, mais là, tu ne peux pas la prendre dans tes bras” »[1]. Sa mère décèdera à son tour quelques jours plus tard et c’est alors sa sœur que la Franco-Québécoise ne pourra enlacer pour surmonter ce double deuil, faute de savoir si elle a été ou non contaminée par les quelques jours passés dans la maison familiale.

À l’instar de nombreuses épidémies avant elle, la pandémie actuelle de Covid-19 nous a fait entrer dans une ère esthésiologique nouvelle et particulièrement difficile. Pour éviter la contagion, il nous faut en effet éviter désormais – l’étymologie commune des deux termes nous le rappelle – tout contact. D’où le confinement, les gestes barrières et les situations dramatiques, comme celle vécue par Caroline de la Motte. Or, avec la restriction des contacts physiques, c’est tout un pan de notre vie sensible habituelle qui se trouve rétréci, voire parfois entièrement éliminé. Plus question de prendre ses ami.e.s ou ses proches dans ses bras, de les embrasser, ni même de serrer, ou simplement de frôler, la main d’un.e inconnu.e. En dehors des êtres avec qui nous sommes confiné.e.s (quand il y en a), notre vie se doit désormais d’être, autant que possible, atactile, sans aucun contact.

Pourtant, comme nous le (re)découvrons actuellement, le toucher est essentiel à nos vies. Le téléphone, les messages textes, les courriels, les Skype et autre Zoom qui assurent en ce moment l’essentiel de nos relations avec le monde extérieur ont en effet déjà montré leurs limites. Malgré les appels fréquents, les réunions familiales à distance ou les apéros entre amis.es en ligne, le contact humain, le toucher nous manque profondément. Le confinement nous rappelle ainsi avec âpreté que nos relations avec autrui ne peuvent entièrement se vivre à distance, sans contact. Comme l’a démontré une série de travaux de philosophes, de médecins, d’anthropologues, de psychologues et de psychanalystes de l’enfance au cours de la seconde moitié du siècle dernier, le toucher nous est en effet essentiel, socialement autant que psychiquement, et – paradoxe de la crise actuelle – qui plus est au cours des périodes difficiles où son besoin tend à s’intensifier[2]

C’est à l’anthropologue britannique Ashley Montagu que l’on doit cette dernière observation. Dans un livre intitulé Touching: The Human Significance of the Skin, paru en 1971, il a mis en évidence l’importance du contact physique, notamment maternel, chez les animaux et les hommes. Sur la base de recherches en psychologie animale et en éthologie, mais aussi d’études sur les bébés, notamment prématurés ou nés par césarienne, il a démontré l’impact négatif du manque de contact sur le développement affectif et psychologique des individus. Son constat était simple : « La stimulation tactile est une sensation fondamentalement nécessaire pour le développement du comportement harmonieux d’un individu »[3]. En effet, avant même sa naissance, « le bébé dépend entièrement de son sens du toucher »[4] et donc, « pour s’épanouir l’enfant a besoin d’être touché, pris dans les bras, caressé, cajolé »[5]. Plus fondamentalement encore, « [l]e besoin d’une stimulation tactile tendre est un besoin primaire qui doit être satisfait pour que le bébé se développe et devienne un être humain sain et équilibré »[6]. Si notre rapport au contact physique varie selon les cultures (les Canadiens-Français sont ainsi, selon Montaigu, plus démonstratifs et tactiles que les compatriotes de langue anglaise[7]), mais aussi les classes sociales, le toucher est un besoin fondamental universellement partagé. Apaisant, rassurant, réconfortant, soutenant, il est aussi essentiel au développement qu’au maintien de notre équilibre psychique.

Le pédiatre et psychanalyste, lui aussi britannique, Donald W. Winnicott avait déjà, plusieurs années auparavant, mis en lumière cette réalité quand il avait conceptualisé, sur la base de milliers d’observations, la notion de holding et son pendant, le handling. Dix ans exactement avant la parution du livre de Montagu, au cours de l’été 1961, Winnicott avait présenté, lors du 22e Congrès international de psychanalyse qui se tenait alors à Édimbourg, une communication intitulée « The Theory of the Parent-Infant Relationship »[8] dans laquelle il explicitait les enjeux psychanalytiques de cette notion qui devait le rendre célèbre et sur laquelle il travaillait depuis près de 15 ans déjà. Avec ce concept de holding, il entendait dénoter non seulement le fait de porter son enfant, mais également inclure tous les soins donnés (ici par la mère) à l’enfant (et qu’il nommera handling), c’est-à-dire l’attention sensible portée non seulement à ses besoins physiques mais également psychologiques. Il insistait sur le fait que ce holding est peut-être pour la mère le seul moyen de montrer son amour à son enfant. Ce « portage » à la fois physique et psychique est en effet essentiel au développement de l’enfant qui repose d’abord et avant tout, selon le psychanalyste, sur une relation de dépendance à sa mère. Le holding assuré par la mère permet ainsi à l’enfant la construction d’un sens authentique de la personne qu’il est, ce que Winnicott appelle son « true self ». Avec le handling qui en est le prolongement et qui « désigne non seulement les soins manuels prodigués par la mère ou ses substituts quand elles font la toilette du nourrisson, le changent, l’habillent, mais également les caresses et les autres contacts affectifs cutanés »[9], le holding est, pour le psychanalyste britannique, une condition de notre épanouissement, l’un des principaux moyens d’« intégration du Moi dans le temps et l’espace »[10]. Sans toucher, sans corps à corps, sans peau à peau, notre épanouissement semble bien être entravé.

C’est ce que confirmera également le psychanalyste français Didier Anzieu avec son concept de « Moi-peau », établi en 1974 dans un article pour la Nouvelle Revue de Psychanalyse, puis magnifié dans un ouvrage éponyme paru en 1985[11]. Reprenant les affirmations de Montagu sur le rôle central des sensations tactiles dans l’existence du bébé, ainsi que les descriptions et conceptualisations de Winnicott sur le holding et le handling, Anzieu construit dans cet ouvrage une véritable anthropologie organisée autour de la peau. Selon lui, le développement psychique et subjectif de l’être humain se déploie entièrement à partir et autour de cet organe (le plus vaste du corps humain), ainsi que des sensations qu’il véhicule. À chaque fonction physiologique de la peau correspond ainsi une fonction psychologique de ce qu’il nomme le « Moi-peau ». Au-delà de la métaphore, cette notion insiste sur l’ancrage corporel profond de notre vie psychique et sur le fait que notre subjectivité se constitue toujours à fleur de peau. Nous sommes d’une certaine manière aussi et d’abord ce que nous sentons et ce que nous avons senti. « Le rapport au monde de tout homme est une question de peau » résumera 20 ans plus tard l’anthropologue français David Le Breton[12]. La peau est en effet porteuse du souvenir de nos expériences tactiles, qu’elles aient été agréables ou non. Elle est le palimpseste de l’histoire subjective de notre rapport au monde, le manuscrit en feuillets de notre histoire personnelle. « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau » affirmait déjà Paul Valéry en 1931 dans L’Idée fixe, conscient que c’est par elle que nous nous constituons en tant que sujet dans le monde. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty ira encore plus loin en faisant de l’expérience même du toucher, le lieu où s’expérimente cet entrelacement ontologique intime entre moi et le monde[13]. De ce point de vue, la réduction de nos possibilités tactiles, engagée avec l’émergence de la pandémie de Covid-19, apparait comme un véritable rétrécissement de notre champ d’existence, une atténuation drastique de nos potentialités d’être vivant.

Difficile dès lors de pleinement se réjouir lorsqu’on apprend que la pandémie accélère le remplacement des livreurs et des livreuses[14], mais aussi des soignant.e.s[15] par des robots, ou qu’elle conduit à voir dans la télémédecine une méthode d’avenir[16]. Non que ces dispositifs technologiques ne puissent nous être utiles, mais ils deviennent inquiétants lorsqu’ils contribuent à entériner cette réduction du champ de nos expériences tactiles que la pandémie nous a conduit à adopter. D’autant que cette situation de vie quasi atactile qui est la nôtre en cette période de confinement risque de durer bien plus longtemps que prévu. En l’absence de vaccin, la distanciation physique (nommée à tort distanciation sociale) va en effet devoir s’imposer pendant des mois[17], voire peut-être des années[18]. Plus question donc d’entrer en contact avec autrui ou avec ce qui a pu être touché par lui, du moins pas sans autorisation préalable, sans confirmation avérée de leur non-contagiosité. Tout comme l’épidémie de VIH-sida a imposé le préservatif dans nos relations intimes, la Covid-19 va modifier nos rapports physiques à autrui. La vie d’après sera à l’image de ce mode de paiement qui s’est généralisée avec la pandémie : sans contact. Nous devrons nous maintenir à distance de ce qui n’est pas nous, en attendant la confirmation, le bip, autorisant la transaction corporelle. Déjà, c’est avec une interdiction totale de toucher les résident.e.s que la France vient de réouvrir ses EHPAD (l’équivalent de nos CHSLD) aux familles[19], tandis que la poignée de main qui organisait jusqu’alors nos relations sociales et politiques semble, elle, vouée à disparaitre[20]. La réduction drastique du champ de nos possibles tactiles qui s’est imposée au cours des dernières semaines est en train de devenir la norme de notre vie d’après.

Se pose dès lors cette question philosophique et éthique essentielle : quelle part de notre expérience esthésiologique, et donc de notre rapport constitutif au monde, sommes-nous prêts.es à sacrifier pour des enjeux de sécurité sanitaire ? Les récents débats autour de la décision de l’Hôpital juif de Montréal d’interdire aux femmes enceintes d’être accompagnées à leur accouchement[21] nous montrent toute la difficulté de ces interrogations liées au maintien du contact physique en temps de pandémie. Par quoi et pourquoi acceptons-nous d’être touchés.es (tant au sens physique qu’émotionnel) ? Avec qui ou quoi est-il essentiel de maintenir le contact ? C’est à ces questions fondamentales, posées par la pandémie, qu’il nous faudra aussi répondre dans la vie d’après, avec si possible autant de justesse que de justice.  

En attendant, espérons seulement que cette réorganisation du champ de notre expérience sensible qui s’impose déjà à nous soit au moins l’occasion de jeter un regard nouveau, tout à la fois indigné et plus empathique, sur ceux et celles qui avant même le début de cette pandémie n’avaient déjà que trop rarement l’occasion d’être touchés.es. Car si nous envisageons avec beaucoup d’appréhension et de tristesse l’idée de ne plus pouvoir entrer en contact avec autrui sans protection ou certificat de non-contagiosité, n’oublions pas que depuis longtemps dans les CHSLD, les résidences, les centres d’accueil ou de rétention, dans la rue ou même chez eux, des milliers de nos semblables vivent déjà cette vie sans contact qui est désormais, et pour un certain temps encore, la nôtre.

Pour en savoir plus

Bernard Andrieu. Être touché. Sur l’haptophobie contemporaine, Nancy, Ed. La Maison Close, 2004.

Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985

David Le Breton, La saveur du monde. Une anthropologie de sens, Paris, Métaillé, 2006.

Jean-Pierre Lehmann, La clinique analytique de Winnicott. De la position dépressive aux états-limites, ERES, 2007.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.

Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard Tel, 2006 [1964].

Ashley Montagu, La peau et le toucher. Un premier langage, Paris, Seuil, 1979 [1971].

Donald W. Winnicott, « The Theory of the Parent-Infant Relationship », The International Journal of Psychoanalysis, 41, Nov-Dec 1960, p. 585-595. Donald W. Winnicott, Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970.


[1] « Perdre ses deux parents atteints de la COVID-19 », Radio-Canada, 10 avril 2020, https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/tout-un-matin/segments/entrevue/165017/perdre-parents-covid-19-caroline-de-la-motte

[2] Ashley Montagu, La peau et le toucher. Un premier langage, Paris, Seuil, 1979 [1971], p. 126.

[3] Ibid., p. 162.

[4] Ibid., p. 87.

[5] Ibid., p. 69.

[6] Ibid., p. 123.

[7] Ibid., p. 202.

[8] Donald W. Winnicott, « The Theory of the Parent-Infant Relationship », The International Journal of Psychoanalysis, 41, Nov-Dec 1960, p. 585-595.

[9] Jean-Pierre Lehmann, La clinique analytique de Winnicott. De la position dépressive aux états-limites, ERES, 2007, p. 170-206.

[10] Donald W. Winnicott, Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970, p. 12.

[11] Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985.

[12] David Le Breton, La saveur du monde. Une anthropologie de sens, Paris, Métaillé, 2006, p. 204.

[13] « Où mettre la limite du corps et du monde, puisque le monde est chair ? » demandait-il ainsi dans Le visible et l’invisible (Paris, Gallimard Tel, 2006 [1964], p. 180).

[14] Hervé Hillard, « Coronavirus: robots et drones en renfort pour des livraisons sans contact », Ouest-France, 16 avril 2020, https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-robots-et-drones-en-renfort-pour-des-livraisons-sans-contact-6809541

[15] Julie Jammot, « Les robots à la rescousse des soignants contre la COVID-19 », Le Nouvelliste, 11 avril 2020, https://www.lenouvelliste.ca/actualites/covid-19/les-robots-a-la-rescousse-des-soignants-contre-la-covid-19-51fd9904b99613c1df1f87c0fe3dcaac

[16] « La pandémie de coronavirus, un tournant pour la télémédecine », Sciences et avenir, 12 avril 2020, https://www.sciencesetavenir.fr/sante/la-pandemie-de-coronavirus-un-tournant-pour-la-telemedecine_143434

[17] Véronique Lauzon, « Encore “des mois” de distanciation sociale au Québec », La Presse, 8 avril 2020, https://www.lapresse.ca/covid-19/202004/08/01-5268563-encore-des-mois-de-distanciation-sociale-au-quebec.php

[18] « Un yo-yo de distanciation sociale pendant 2 ans, suggèrent des chercheurs », Radio-Canada, 9 avril 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1692389/coronavirus-distanciation-economie-etude-guelph-toronto  ; Hannah Devlin, « Coronavirus distancing may need to continue until 2022, say experts », The Guardian, 14 avril 2020, https://www.theguardian.com/world/2020/apr/14/coronavirus-distancing-continue-until-2022-lockdown-pandemic?CMP=share_btn_fb

[19] « Réouverture inégale des écoles, maintien du télétravail, visites autorisées dans les Ehpad… Ce qu’il faut retenir des annonces d’Edouard Philippe », L’Union, 19 avril 2020, https://www.lunion.fr/id146016/article/2020-04-19/suivez-en-direct-la-conference-de-presse-dedouard-philippe

[20] Bryan Lufkin, « Will Covid-19 end the handshake? », BBC, 13 avril 2020, https://www.bbc.com/worklife/article/20200413-coronavirus-will-covid-19-end-the-handshake.

[21] Julien McEvoy, « Les futures mamans devront accoucher sans leur proche à l’Hôpital général juif », Radio-Canada, 3 avril 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1690988/accouchements-les-accompagnateurs-interdits-a-lhopital-general-juif ; Jérôme Labbée, « Aucune femme n’accouchera seule au Québec, sauf à l’Hôpital général juif », Radio-Canada, 6 avril 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1691373/coronavirus-covid-19-bilan-gouvernement-legault ; Guillaume Lepage, « L’Hôpital général juif recule sur l’interdiction d’accompagnement à l’accouchement », Le Devoir, 23 avril 2020, https://www.ledevoir.com/societe/sante/577543/l-hopital-general-juif-recule-sur-l-accompagnement-a-l-accouchement.

Entrevue avec Jarrett Rudy*

L’équipe du Centre d’histoire des régulations sociales a été profondément bouleversée par la nouvelle du décès de notre ami et collègue Jarrett Rudy. Afin de lui rendre un premier hommage, dans l’attente de circonstances plus favorables à l’expression de notre grande reconnaissance, nous publions de nouveau cette entrevue qu’il a donnée à Cory Verbauwhede pour le compte du blogue du CHRS. Jarrett y présente son parcours intellectuel, en rappelant les principales étapes de sa formation et de sa carrière. Il rend compte de ses influences théoriques et de la démarche qui l’a mené à formuler des projets de recherche originaux sur la consommation d’alcool et de tabac et la régulation du temps.

Sa grande contribution à l’histoire de l’alcool et du tabac est évidemment bien connue des historiens et des historiennes du Québec et du Canada. Plus récente, sa réflexion très stimulante sur la normalisation de l’heure « à travers l’espace », et ses liens avec la transformation des relations de pouvoir et la formation de l’État, l’est peut-être moins. Cette entrevue permet d’en apprendre davantage sur ce projet de recherche qui était l’un des plus originaux et des plus importants à avoir été menés récemment en histoire du Québec.

Ceux et celles qui ont eu l’immense plaisir de le connaître entendront sa voix chaleureuse et verront se dessiner son visage lumineux au fil de l’entrevue. Ils et elles reconnaîtront aussi la grande générosité de Jarrett qui avait cette capacité de faire abstraction de lui-même pour voir le monde à travers les yeux des autres, et notamment des personnes marginalisées. Ils et elles se rappelleront à quel point sa personnalité était étroitement liée à son projet d’histoire culturelle qui visait à rendre compte des formes d’oppression fondées sur la classe, le genre ou la race du point de vue des personnes qui les ont subies et qui les ont combattues. 

Jarrett, la personne comme l’historien, est irremplaçable. Il nous manquera terriblement. 

Adieu cher ami,
Martin

Martin Petitclerc,
Pour l’équipe du Centre d’histoire de régulations sociales


Entretien par Cory Verbauwhede

Jarrett Rudy, professeur d’histoire du Québec et du Canada à l’Université McGill, est l’auteur de The Freedom to Smoke: Tobacco Consumption and Identity (McGill-Queen’s University Press, 2005). Il a été codirecteur de Quebec Questions: Quebec Studies for the Twentieth Century (Oxford University Press, 2011 et 2016) et co-responsable de la collection Études d’histoire du Québec, chez McGill-Queen’s University Press.

Cory Verbauwhede : Parlez-nous un peu de votre parcours universitaire.

Jarrett Rudy : Pour résumer, je m’intéresse à l’étude des grandes structures qui sous-tendent la vie quotidienne et à la manière dont les gens interagissent avec celles-ci. Au doctorat, j’ai été plongé dans la nouvelle histoire culturelle des années 1990, dont le projet était de porter une grande attention au sens que les gens du passé ont donné à leur propre existence. Souhaitant aller au-delà de l’étude des nombreuses traces laissées par les puissants, nous voulions mieux comprendre les objets, les rituels et les pratiques culturelles des moins nantis. Cette nouvelle sous-discipline était très à la mode lorsque j’ai commencé mes études doctorales en 1994.

J’avais auparavant réalisé un mémoire de maîtrise sur les brasseries Sleeman de Guelph, en Ontario. Dans cette étude, je m’étais grandement intéressé aux débats culturels sur la prohibition dans cette ville. D’un côté, la bière était considérée comme un breuvage du souper par les descendants d’immigrants allemands tandis qu’elle était perçue, de l’autre, comme un « vice » par les partisans de la prohibition. Au moment de mon arrivée à McGill en 1994, mon état d’esprit était donc d’aborder le tabagisme comme un rituel culturel. Je m’intéressais à la façon dont la production industrielle de la cigarette avait changé la signification culturelle du tabagisme à Montréal. Il a cependant fallu un certain temps pour bien définir mon approche. Je pensais d’abord naïvement faire une histoire des entreprises du tabac, mais c’était impossible puisque je n’avais pas accès à leurs archives!

Une épidémie du contrôle

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Depuis que l’épidémie de Covid-19 est devenue une pandémie, tout le monde cherche dans le passé des points de comparaison aptes à éclairer ce présent inédit. Les historiens et les historiennes de la médecine et de la santé, dont on semble actuellement (re)découvrir l’existence, connaissent leur quart d’heure de gloire. Et les parallèles vont alors bon train. On entend ainsi régulièrement parler de la peste[1] qui ravagea à plusieurs reprises au cours des deux derniers millénaires le monde connu, du choléra[2] qui en 1832 mit à mal Paris autant que Montréal, ou de la grippe espagnole qui, à la fin de la Première Guerre mondiale, emporta un nombre inédit de vies[3]. Il est également, mais malheureusement plus rarement, question de la grippe de Hong Kong de 1969[4], de l’épidémie de VIH/sida[5] ou du SRAS de 2003[6]. Pourtant, et malgré les similitudes qui peuvent être ainsi exhumées, il semble bien que cette pandémie qui nous garde actuellement confiné.e.s soit proprement inédite; non en tant que rencontre entre l’humanité et un nouveau pathogène (cela arrive plus souvent qu’on ne le pense), mais plutôt parce cette rencontre intervient dans une époque nouvelle, originale à bien des égards.   

C’est la médecin, philosophe et historienne des sciences Anne-Marie Moulin qui m’a mis sur la piste dans une entrevue pour France Inter diffusée le 26 mars dernier[7]. Elle notait que cette pandémie était certainement la première à faire l’objet d’un comptage mondial régulier et d’une précision horlogère. Chaque jour, nous savons en effet à la victime près le nombre de morts, mais aussi de contaminé.e.s, dans chaque pays (du moins ceux qui peuvent effectuer ce comptage avec précision et qui se veulent également transparents). Et cette réalité est définitivement singulière quand on sait que le nombre de morts pour la grippe espagnole fut estimé entre 20 et 100 millions, entre 1 et 4 millions pour la grippe de Hong Kong de 1968[8], et que le VIH/Sida a, lui, tué entre 26 et 43 millions de personnes depuis son apparition au début des années 1980[9]. Ce chiffrement précis du nombre de cas – il y a à l’heure où j’écris ces mots 932 605 personnes atteintes dans le monde et 46 809 morts[10] – est la partie émergée d’une réalité nouvelle, propre à cette épidémie, et dont les effets se font sentir bien au-delà des seuls enjeux épidémiologiques : elle est la première pandémie des sociétés de contrôle.

Les sociétés de contrôle

La notion de «sociétés de contrôle» a été introduite en mai 1987 par le philosophe français Gilles Deleuze lors d’une conférence à la fondation Fémis, à Paris. Il entendait ainsi caractériser les transformations sociales que les sociétés industrialisées étaient en train de vivre : «Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui se définissent très différemment des disciplines, nous n’avons plus besoin, ou plutôt ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin ou n’auront plus besoin de milieu d’enfermement[11].» Aux sociétés disciplinaires organisées autour des institutions d’enfermement (usines, hôpitaux, écoles, prisons), que Michel Foucault avait décrites une décennie auparavant, succédaient ainsi des sociétés plus fluides, ne passant «évidemment plus par des milieux d’enfermement», mais par une série de dispositifs, souvent technologiques, de contrôle. Deleuze donnait alors l’exemple (assez prémonitoire au vu de la généralisation du télétravail que nous autres enseignant.e.s vivons actuellement) de l’école et de l’enseignement à distance (avec les moyens de l’époque) : «l’identité de l’école et de la profession dans la formation permanente, qui est notre avenir, ça n’impliquera plus forcément le regroupement d’écoliers dans un milieu d’enfermement. Heu…, ha…, ça pourra se faire tout à fait autrement, cela se fera par Minitel.» Avant de poursuivre avec l’exemple, plus obscur, de l’autoroute : «je dirai, par exemple, d’une autoroute, que là vous n’enfermez pas les gens, mais en faisant des autoroutes, vous multipliez des moyens de contrôle. Je ne dis pas que cela soit ça le but unique de l’autoroute {rires}, mais des gens peuvent tourner à l’infini et sans être du tout enfermés, tout en étant parfaitement contrôlés. C’est ça notre avenir.» Plus de murs donc, mais des lignes ouvertes sous constante surveillance. Telle semblait être la nouvelle réalité que Deleuze entendait décrire. 

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