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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

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Étude de la CDPDJ sur les actes haineux : une dénonciation inquiétante

Par Mathieu Marion, professeur au département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal et Siegfried L. Mathelet, docteur en philosophie de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université catholique de Louvain

La dernière étude de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) sur Les actes haineux à caractère xénophobe, notamment islamophobe[1] est vivement remise en cause dans une lettre publiée le 5 octobre dernier sous le titre CDPDJ : une étude « scientifique »?[2]. Plus d’une trentaine de signataires y remettent directement en cause la crédibilité même de l’organisme :

« En publiant une étude aussi biaisée, s’appuyant sur une méthodologie déficiente, un échantillonnage non représentatif et des généralisations abusives, la Commission soulève de sérieux doutes sur son objectivité, son impartialité politique et sa crédibilité en tant qu’instance conseil du gouvernement. »[3]

L’étude de la CDPDJ ferait donc appel à une méthodologie « déficiente », un échantillonnage « non représentatif » et des « généralisations abusives ». Bien que ces critiques puissent être légitimes, elles nous semblent non fondées dans le cas présent et, toujours selon nous, la lettre fait aussi usage de procédés rhétoriques illégitimes, dans le but de ternir la qualité et la probité de l’équipe de recherche de la CDPDJ. Cette rhétorique est d’autant plus pernicieuse qu’elle vise à travers l’étude la réputation de l’organisme veillant au respect de la Charte québécoise des droits et libertés.

Selon ses détracteurs, l’étude se limiterait à « une approche qualitative, qui ne permet d’avancer aucun chiffre en lien avec la xénophobie ou l’islamophobie, ce que le rapport de la Commission ne manque pourtant pas de faire[4] ». D’emblée, l’accusation est trompeuse. Les statistiques déjà existantes sont en effet présentées dès la section 1.2 (les détails sont à l’annexe 2), et démentent au passage l’affirmation selon laquelle « les personnes de confession juive sont les plus ciblées par les crimes haineux sur une base religieuse en 2017 », présentée dans la lettre pour appuyer une critique de son échantillon sur laquelle nous reviendrons. Cette affirmation est vraie pour l’ensemble du Canada mais fausse pour le Québec, où les victimes musulmanes sont deux fois plus nombreuses (voir Tableau 2d). Il faut surtout signaler en réponse au reproche que l’étude rappelle à la page 71 qu’elle est « qualitative », puisqu’elle porte sur les effets des actes haineux sur leurs victimes, et non sur leur nombre ou répartition. Les signataires reprochent donc à l’étude de ne pas faire ce qu’elle n’a en fait jamais eu l’intention de faire.

Ces derniers poursuivent en critiquant la méthode d’échantillonnage par « boule de neige » utilisée pour cette étude de la CDPDJ. Cette méthode consiste à se baser sur un réseau pour établir un échantillon de recherche : on approche des personnes, auxquelles on demande d’identifier d’autres personnes, et ainsi de suite, dans un effet « boule de neige ». Les signataires reprochent à l’étude de se limiter à « l’univers du réseau des personnes rejointes plutôt que de viser le milieu social en général, entraînant l’exclusion systémique des groupes principalement victimes de discrimination et de crimes haineux[5] ».

En laissant entendre que cet usage de l’échantillonnage par « boule de neige » souffre de graves défauts, les signataires omettent de dire que c’est une méthode reconnue et d’usage courant pour atteindre des personnes difficiles à joindre, comme les membres de sectes, les victimes de violence conjugale ou d’intimidation ou encore les réseaux de confiance opérant dans la discrétion comme les trafiquants de drogues ou les victimes de la traite de personnes. Il n’existe pas de registre des victimes d’actes haineux duquel on pourrait tirer un échantillon par une autre méthode, et, comme dans le cas d’agressions sexuelles, la plupart ne sont même pas rapportés à la police, laquelle semble trop souvent mal préparée pour gérer les plaintes. D’où la pertinence de cette méthode.

La principale critique de la méthode d’échantillonnage par « boule de neige » est le risque de surreprésenter le groupe de départ, critique que reprennent les détracteurs de l’étude en affirmant qu’elle souffrirait d’une surreprésentation des musulman.ne.s, et parmi ceux-ci et celles-ci des femmes portant un foulard. Or, le mandat gouvernemental auquel répond l’étude de la CDPDJ mentionnait spécifiquement l’impact des actes islamophobes. Ce mandat est cité dès la première page :

« Cette documentation et analyse visent à mieux comprendre les actes haineux et xénophobes, notamment ceux motivés par des préjugés islamophobes. Les crimes haineux sont particulièrement graves, car ils atteignent l’identité et la dignité des personnes et des collectivités. L’analyse plus fine des actes haineux accroîtra l’efficacité des mesures mises en place pour les contrer. » [6]

On peut ne pas aimer ce mandat gouvernemental, mais on ne peut pas reprocher à la CDPDJ de l’exécuter.

Les signataires poursuivent leur critique en reprochant à l’étude de la CDPDJ la taille de son échantillon. Ils et elles ridiculisent le fait qu’il s’agirait d’une étude d’une ampleur « inédite » sur le sujet. Or, ils et elles ne citent aucune autre étude comparable de plus grande envergure. Pire, la pertinence d’un plus grand échantillonnage n’est pas démontrée et aucune discussion méthodologique de ce qui constitue un point de saturation adéquat n’est mise de l’avant.

Le réquisitoire se poursuit sur le nombre de femmes portant un foulard dans l’échantillon : « parmi les 32 femmes de confession musulmane de l’échantillon, 27 portent le hijab, soit 85% d’entre elles, ce qui excède largement le pourcentage réel de musulmanes québécoises portant le hijab. La Commission se fait ainsi complice d’une représentation stéréotypée des femmes musulmanes [7] ». En affirmant que l’étude reconduit une « représentation stéréotypée des femmes musulmanes », les signataires utilisent un procédé rhétorique de retournement de l’accusation. Or, cette critique, dont la rhétorique précise la véritable cible de la lettre, n’est pas valide. D’un point de vue statistique, si la proportion dans la société de femmes musulmanes portant un foulard est – chiffre fictif – de 1 sur 20, ça ne voudrait pas dire que, toute chose étant égale par ailleurs, 19 victimes d’actes haineux sur 20 ne portaient pas le foulard. Les femmes victimes d’actes haineux le sont précisément parce que leur foulard rend visible leur appartenance religieuse.

Ceci nous ramène au phénomène que la CDPDJ avait pour mandat d’étudier. Avec ce retournement d’accusation, les signataires entravent la reconnaissance pour les femmes musulmanes du statut de victimes d’actes haineux, avec un procédé rhétorique qui a pour effet de « passer sous silence », voire de nier, les effets des actes haineux dont elles furent victimes, et que l’étude visait à mieux comprendre.

Un autre reproche fait à l’étude de la CDPDJ, probablement le plus inacceptable, est celui de s’être fondée sur « la perception subjective des répondants » sans vérifier leur véracité. Supposons un instant que nous fassions une étude qualitative sur les impacts de la violence conjugale et qu’on se fasse répondre : « l’étude se base sur le point de vue de personnes se disant victimes […], autrement dit sur la perception subjective des répondants. La Commission n’ayant pas cherché à vérifier la véracité des témoignages[8] ». Les signataires exigent donc que les chercheur.euse.s mettent en doute la parole des victimes. Or, il y a des contextes où cela est très délicat, et aucune justification réelle de cette exigence n’est mise de l’avant dans le cas présent.

De surcroit, ce propos contient un sous-entendu rhétorique du type « sifflet à chien », que l’Office de la langue française définit, sous le nom de « dilogie », comme « un procédé rhétorique selon lequel un propos est interprété de manière anodine et sans équivoque par la majorité des individus, mais dont le contenu est structuré afin d’être interprété de manière particulière par une frange ciblée de la population ». Auprès de cette frange, notre propos sera compris comme suit : le fait que des victimes sont des musulmanes portant un foulard jette le soupçon sur leurs déclarations. Ce pourrait être des menteuses. Bref, l’accusation en appelle à mots couverts au stéréotype antimusulman comme caution de son propos.

Derrière une critique d’apparence légitime – la méthode d’échantillonnage peut induire un biais – la lettre utilise donc les procédés rhétoriques du sifflet à chien et du retournement d’accusation. La tournure du propos sous-entend qu’il faut douter de la crédibilité de la CDPDJ et de son étude non seulement parce que cette dernière donne la parole aux femmes portant un foulard, mais parce que ce faisant elle reconduirait des stéréotypes contre ces femmes. Les défenseur.e.s des droits et les minorités religieuses seraient ici à mettre au banc des accusés. Avec un tel procédé, le propos des signataires obtiendra l’approbation d’un public déjà méfiant envers les musulman.e.s ou rébarbatif à la défense des droits des minorités. Toutefois, on n’aura en fait pas démontré grand-chose.

La lettre continue la charge en laissant sous-entendre qu’un complot se cacherait sous l’anonymat des personnes et des groupes répondants. Un groupe controversé comme le Collectif canadien anti-islamophobie d’Adil Charkaoui, que la lettre ne nomme pas explicitement, ferait-il partie du lot ? Dès lors, même s’il s’agit de documenter les actes haineux, la protection de l’anonymat de répondant.e.s qui pourraient en être les victimes potentielles suite au rapport est présentée comme suspecte. Ceci laisse transparaitre un manque d’égards envers la sécurité des répondant.e.s, en plus d’afficher une méconnaissance de l’importance que l’éthique de la recherche accorde à la confidentialité de l’identité des répondant.e.s.

Le complot, donc, serait ourdi par l’équipe de recherche de la CDPDJ qu’on discrédite en vertu de l’engagement d’une ou plusieurs de ses collaboratrices, qu’on s’empresse de nommer dans une note en bas de page. Les détracteurs utilisent ici le sophisme appelé « empoisonner le puit ». Il s’agit de discréditer la personne pour ensuite refuser de l’écouter, tout comme on évite de boire l’eau d’un puit que l’on sait empoisonné.

Ce que trahirait les engagements de l’équipe de recherche de la CDPDJ, c’est en outre « un biais idéologique flagrant en faveur d’une permissivité absolue en matière de signes religieux et de pratiques religieuses[9] ». Pourtant, on ne parle pas des enseignantes visées par la loi sur la laïcité, mais de citoyennes portant un signe religieux dans l’espace public et qui se disent agressées pour cette raison. Le reproche parait donc non fondé, voire idéologique.

À celui-ci vient s’ajouter une citation tronquée sensée prouver un autre biais de l’étude[10]. Les signataires laissent entendre que le fait d’attester la présence de groupes d’extrême droite dans l’environnement médiatique d’aujourd’hui, façonné par l’Internet, cacherait un « biais idéologique » défavorable à la « recherche de valeurs communes en démocratie[11] ». Cependant, l’étude mentionne dans ce passage un phénomène reconnu et bien documenté en lien avec la hausse récente des actes haineux, et ne tente nulle part d’y inclure l’ensemble des intervenant.e.s connu.e.s pour leur appui à la loi sur la laïcité de l’État au nom de « valeurs communes ».

Le jupon dépasse, car la défense de cette loi, qui fait usage de la clause de dérogation pour se soustraire à la protection des droits fondamentaux protégés dans notre charte est bien le souci affiché des signataires de la lettre. Ils et elles l’appuient du sophisme de l’appel à la majorité en déplorant qu’« aucun contrepoids en faveur de la laïcité telle que souhaitée par une majorité des Québécois n’est présenté dans le rapport[12] ». Pourtant, l’étude n’a jamais eu pour objet la laïcité, mais bien les effets des actes haineux sur leurs victimes. Les deux questions sont distinctes et, bien qu’on puisse voir un lien entre l’actualité politique depuis le dépôt du projet de « charte des valeurs québécoises » à l’automne 2013 et la recrudescence desdits actes, demander un tel contrepoids constitue une ingérence absurde.

Après s’être acharné ainsi à discréditer la CDPDJ à travers son étude, les signataires de la lettre enfoncent le clou en affirmant :

Malheureusement, en publiant cette étude qui ne revêt ni les qualités scientifiques ni la neutralité et la rigueur attendues d’une instance aussi importante, la CDPDJ s’éloigne dangereusement de sa mission et contribue plutôt aux tensions entre Québécoises et Québécois de toutes origines[13].

Pour notre part, il nous semble que c’est plutôt le recours à divers procédés rhétoriques illégitimes – de l’ordre du retournement d’accusation, du passage sous silence, du sifflet à chien, des sophismes de l’empoisonnement du puit et de l’appel à la majorité – qui est dangereux, en tout temps pour tout débat démocratique, mais aussi tout particulièrement ici, lorsqu’il a pour but de miner la crédibilité de la CDPDJ. Lorsqu’on veut détruire la protection des droits et libertés dans notre État de droit, la CDPDJ, qui est justement chargée de veiller à leur protection, devient alors une cible privilégiée. Nous osons espérer que les signataires de cette lettre ne se reconnaitront pas dans un tel agenda.


[1]  Commission des droits de la personne et de droits de la jeunesse du Québec, Les actes haineux à caractère xénophobe, notamment islamophobe : résultats d’une recherche menée à travers le Québec. Étude présentée dans le cadre du Plan d’action gouvernemental 2015-2018 : La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble. Août 2019. Le document est disponible à cette adresse : http://www.cdpdj.qc.ca/Publications/etude_actes_haineux.pdf.

[2] Lettre collective, CDPDJ : une étude « scientifique »?, Journal de Montréal, édition du samedi 5 octobre. La lettre peut être consultée à cette adresse :https://www.journaldemontreal.com/2019/10/05/cdpdj-une-etude-scientifique .

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ministère de l’immigration, de la diversité et de l’inclusion, La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble – Plan d’action gouvernemental 2015-2018, p. 19.

[7] Lettre collective, CDPDJ : une étude « scientifique »?, op. cit.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Nous reproduisons ici l’intégralité du passage original, à la p. 40 de l’étude, à comparer au segment reproduit dans la lettre :

« Il importe ainsi de prendre acte de l’essor de cet environnement communicationnel et de ses effets probables lorsque les plateformes numériques sont investies par des groupes à l’idéologie raciste. Comme l’a déjà souligné la Commission : « Alors que le développement d’Internet et des médias sociaux offre des outils démocratiques sans précédent qui favorise une participation sociale et politique élargie ainsi que le rapprochement entre les peuples, il entraine des risques de dérives accrus lorsque ces moyens de communication sont détournés de leurs finalités pour en faire le portevoix de discours haineux. À cet égard, divers rapports internationaux ont tour à tour sonné l’alarme à l’effet que cet outil démocratique que constitue Internet était également en phase de devenir le véhicule principal des groupes d’extrême droite à l’idéologie raciste et xénophobe. » Des groupes dits « identitaires », d’ »extrême droite » et populistes participent en effet à la cristallisation de la xénophobie et de l’islamophobie auprès de certaines franges de la population en diffusant une rhétorique qui diabolise les « étrangers » et tous ceux perçus comme tels (donc les minorités racisées plus largement), l’islam et les musulmans sans se baser sur des faits avérés. Ils exagèrent par exemple le nombre d’immigrants ou les dépeignent comme une menace à la culture et aux valeurs du groupe majoritaire, à la sécurité, à la santé publique, etc. »

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

La rébellion des Patriotes (1837-1838) : le renforcement du colonialisme de peuplement au Canada

Affiche par Orion Keresztesi, artiste et un militant, texte par Jarett Henderson, professeur agrégé au Département d’histoire de l’Université Mount Royal à Calgary, et Traduction par Laure Henri

Dans les années 1830 s’organise une lutte contre le régime colonial en place dans le Haut et dans le Bas-Canada, une lutte qui vise à instaurer un gouvernement contrôlé par les colons plutôt que par le pouvoir impérial et ses représentants, et qui donne lieu à d’importants débats, protestations publiques, menaces de violences et actes de rébellion. Bien qu’elles soient très souvent célébrées et considérées comme certains des événements les plus décisifs de l’histoire du Canada, pendant lesquels les colons opprimés se sont battus pour le droit d’intervenir dans leur propre gouvernement, il ne faut pas oublier que les rébellions de 1837 et de 1838 ont également entraîné l’instauration du cadre politique qui était nécessaire à la mise en œuvre radicale de la colonisation de peuplement en Amérique du Nord.

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Digressions sur la boxe, les fourrures et autres histoires politiques de Wendake

Par Jonathan Lainey, Musée canadien de l’histoire.[1]

Archives Conseil de la Nation huronne-wendat (ACNHW), fonds CNHW, PH-14-15.

Évocatrices et éloquentes, bien que muettes par leur nature même, les photographies anciennes sont autant des sources de souvenirs que des mines de renseignements de toutes sortes. Un visage, un détail, un décor, un paysage, tout peut être propice à l’interprétation et chaque élément représenté peut contribuer à une meilleure compréhension du passé, pour qui s’attarde à les faire parler. Comme elles sont riches en information, utiliser les photographies comme véritables sources de renseignements plutôt que comme simples agréments visuels d’un texte peut s’avérer fort profitable et tout autant intéressant. Au hasard des découvertes et des trouvailles, qu’elles errent au fond d’un tiroir ou qu’elles soient précieusement conservées dans un placard ou dans un centre d’archives, les photographies peuvent servir à illustrer un propos, à fournir une preuve légitime, ou bien tout simplement à servir de point de départ à une réflexion plus large et digressive.

Georges Lainé, boxeur ?!

Alors que je menais des recherches iconographiques aux archives de Wendake afin de compléter mon mémoire maitrise en histoire à l’Université Laval[2], j’ai aperçu une photographie ancienne qui a immédiatement capté mon attention. Et pour cause ! On y voit deux jeunes boxeurs amateurs s’affronter le temps d’une photographie dans le studio du photographe professionnel Alphonse Boivin de Loretteville. Ceux et celles qui me connaissent savent bien que je suis un mordu de boxe et de sports de combat en général.

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Un nouvel énoncé de mission pour HistoireEngagee.ca

Introduction par Florence Prévost-Gégoire, University College Dublin, membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

Énoncé de mission par l’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca.

Introduction

En guise de premier texte de l’année 2019-2020, l’équipe éditoriale d’HistoireEngagée.ca publie aujourd’hui son nouvel énoncé de mission. Après une année 2018-2019 pleine de changements, il nous apparaissait nécessaire de repenser les objectifs de la revue afin qu’ils soient plus en accord avec les valeurs d’une équipe éditoriale qui s’est considérablement renouvelée dans les deux dernières années. La chronique éditoriale que nous avons publiée en janvier dernier parlait de cette année comme d’un moment charnière, d’un tournant, dans l’histoire d’HistoireEngagée.ca. L’augmentation de nos publications (maintenant deux par semaine) témoigne effectivement du fait que la plateforme occupe une place de plus en plus importante dans les milieux historiens. Notre revue offre un lieu de diffusion rapide et nous recevons de plus en plus de textes spontanés qui réagissent à l’actualité ou réfléchissent aux apories de la discipline historique. L’augmentation de notre rythme de publication nous a placés devant un grand éventail de dilemmes éditoriaux et nous a fait prendre conscience de la place de notre revue dans la diffusion de la connaissance historique. Ce « succès » d’HistoireEngagée.ca (qui fêtera l’an prochain sa première décennie) vient avec une responsabilité : utiliser cette plateforme pour apporter des changements réels dans la discipline.

L’énoncé de mission que nous publions aujourd’hui se distingue de l’ancien sur deux points principaux. D’abord, il revoit la notion même d’« histoire engagée ». Si l’objectif original était de « proposer une diversité de points de vue », la nouvelle mission prend plutôt comme point de départ le fait suivant : la discipline historique est empreinte de structures de pouvoir racistes et sexistes qui, jusqu’à présent, ont eu pour effet de placer les groupes racisés et les femmes en marge des trames narratives traditionnelles. Notre objectif est donc d’aller au-delà d’une « diversité de point de vue » et plutôt de mettre en valeur la voix de ces oublié.e.s de l’histoire. Faire cela demande à la fois d’effectuer un travail de critique des pratiques de la discipline, mais aussi d’interroger nos propres biais et de remettre en question les actions et gestes que nous avons posés (et que nous posons encore) qui ont contribué à la marginalisation de certains groupes.

Le deuxième point découle du premier. Pour valoriser ces voix marginalisées, il convient aussi de repenser les modalités de diffusion de la production historique. Si la rigueur reste au cœur de notre travail, nous souhaitons offrir un espace qui ne se limite pas à la publication d’articles scientifiques. HistoireEngagee.ca s’engage donc à donner une place à différents types de médium tels que les témoignages, les œuvres artistiques, les lettres ouvertes et les chroniques. Nous espérons ainsi participer à la désacralisation du livre et de l’article scientifique en donnant à d’autres formes d’expression toute la valeur qu’elles méritent. Cela signifie aussi de ne pas se limiter au travail provenant des milieux académiques et de donner une place aux activistes, aux artistes, à ces gens qui vivent ou on vécut l’histoire que l’on essaie de raconter.

Cet énoncé de mission s’adresse à toutes celles et tous ceux qui désirent mieux comprendre les ambitions d’HistoireEngagee.ca et aux autrices et auteurs qui souhaitent contribuer à la plateforme. Il sert finalement d’inspiration et de guide pour l’équipe éditoriale, consciente de ses biais, mais toujours désireuse de faire mieux et de travailler à transformer les pratiques historiennes.

Énoncé de mission

Occupant une place à part dans le paysage historiographique et scientifique francophone, la revue HistoireEngagée.ca (histoireengagee.ca) est une plateforme de diffusion des savoirs et des connaissances historiques. Son approche favorise la révision des récits dominants et, dans une logique collaborative, la création de savoirs. En choisissant une diffusion en libre accès qui rejoint à la fois la communauté savante et un public élargi, HistoireEngagée.ca souhaite susciter une discussion sur l’histoire ouverte à tous et à toutes. Sa mission est triple : en plus d’offrir à son lectorat des textes qui analysent l’actualité canadienne et internationale sous l’angle de l’histoire, elle participe activement aux débats historiographiques et s’efforce de mettre de l’avant des récits qui restituent une place aux oublié.e.s de l’histoire. Puisqu’un de ses objectifs est de se mettre au diapason de l’actualité et des enjeux touchant la discipline historique, HistoireEngagée.ca met de l’avant des publications qui témoignent de prises de positions informées et ancrées dans des perspectives historiques et sociales plus larges.

Un médiateur culturel

Une des singularités de la revue est son approche hybride. Elle valorise la conjugaison de méthodes de recherche classiques et d’une approche collaborative avec des gens provenant des milieux artistiques et militants. Cette approche vise à ouvrir la réflexion épistémologique sur les façons dont l’histoire s’élabore, tout en favorisant la redéfinition de ses canaux de diffusion. Contribuer au partage des savoirs sur les groupes marginalisés par les récits dominants est par ailleurs une préoccupation majeure de l’équipe d’HistoireEngagée.ca.

Un savoir engagé

Le savoir engagé est pour nous une façon de conjuguer la pensée scientifique et l’engagement social en rendant plus accessibles les connaissances et les analyses historiques. Nous comprenons que l’engagement des historien.ne.s ne se résume pas à l’étude des mouvements sociaux, HistoireEngagée.ca va plus loin en allant à la rencontre de celles et de ceux qui, par leurs actions, sont susceptibles de devenir sujets de l’histoire. L’idée est de désacraliser le rôle de l’expert.e sans le rejeter pour autant. Autrement dit, un effort est fait pour faire converger les savoirs engagés universitaires et les autres savoirs engagés, notamment expérientiels et non occidentaux. Un savoir scientifique, universitaire et savant que l’on dit engagé, mais qui reproduit une hiérarchisation des discours et des êtres humains dans ses effets réels et matériels, n’est pas engagé simplement parce qu’il prétend ou souhaite l’être : c’est pourquoi il nous semble important d’offrir notre plateforme en libre accès et de ne pas assujettir ces nouveaux savoirs aux logiques institutionnelles universitaires.

Des modalités d’écriture variées

HistoireEngagée.ca considère important de réfléchir aux processus de reproduction des inégalités dans la production scientifique et universitaire, ce qui passe notamment par les modalités d’écriture et les positionnements épistémologiques de celles et de ceux qui collaborent à la revue. Nous nous attendons ainsi à ce que les auteurs et les autrices qui nous approchent réfléchissent aux silences de leurs bagages théoriques ou historiographiques. Nous cherchons également à nous éloigner des canons disciplinaires pour mettre de l’avant les réflexions théoriques, artistiques et autres dont l’écho est moins grand. Tout ceci se fait avec la volonté d’offrir un regard critique sur la trame narrative dominante. Nous assumons le caractère politique de nos critères de sélection, car nous estimons que l’histoire est politique et que toutes les revues s’inscrivent dans une perspective intéressée et engagée, qu’elle soit assumée ou non.

Algérie, une histoire de révolutions : discussion avec trois jeunes engagés

Discussion avec Islam Amine Derradji, Hiba Zerrougui et Amel Gherbi du Collectif des jeunes Algériens, et animée par Christine Chevalier-Caron

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de m’entretenir avec trois doctorants impliqués au sein du Collectif des jeunes engagées dans le but de discuter des importantes mobilisations qui ont actuellement cours en Algérie et dans la diaspora algérienne. La première de ces trois personnes est Islam Amine Derradji, candidat au doctorat en sciences politiques à l’Université de Montréal. Ses travaux de recherche actuels portent sur les luttes et mouvements sociaux  en Algérie. La deuxième personne présente est Hiba Zerrougui, candidate au doctorat en sciences politiques à l’Université McGill. Ses recherches portent sur les mouvements de contestations, tant les émeutes que les mouvements de manifestation, et leurs effets sur les dynamiques internes d’un régime autoritaire. Elle a choisi d’étudier ces questions en Algérie, puisqu’il s’avère d’un cas complexe et où il y a eu historiquement beaucoup de mouvements de contestation. La troisième participante à la discussion est Amel Gherbi, doctorante en études urbaines au centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS-UCS). Formée en sciences humaines et sociales, ses travaux portent sur les enjeux de mobilité internationale ainsi que d’hospitalité  urbaine et régionale. Depuis quelques mois, elle milite aussi au sein du Collectif des jeunes engagés et participe activement au Forum citoyen d’Algérien.ne.s à Montréal. Vu cette implication militante commune, nous avons d’abord décidé de discuter du Collectif et des mobilisations dans la diaspora. Ensuite, il a surtout été question des luttes qui ont marqué l’histoire de l’Algérie depuis les années 1950 afin de réfléchir au mouvement actuel à la lumière de celles-ci.

Christine : D’abord, ce collectif, Islam, en es-tu à l’initiative?

Islam : Je ne suis pas à l’initiative, mais je fais partie des premiers signataires d’un appel diffusé dans les médias, dans lequel nous voulions interpeller les Algériennes et les Algériens sur la nécessité d’un changement de système.  Nous n’avions pas d’emblée l’idée de nous organiser ou de nous structurer en collectif. Nous avions le sentiment que la situation politique et économique était inquiétante et qu’il fallait que des actions soient entreprises pour sortir du statu quo. On appelait la jeunesse à s’engager, à s’impliquer davantage dans la chose publique et on invitait les algérien.nes à écrire une nouvelle page de l’histoire collective. En cela, on joignait nos voix à celles de militant.e.s et d’intellectuelles qui avaient multiplié ce genre d’appels par le passé. Les premières mobilisations nous ont toutefois surpris par leur ampleur. Elles nous ont confortés dans la justesse de nos lectures. Elles nous ont encouragées à nous constituer en force de proposition, pour tenter de peser dans les débats qui engageaient l’avenir du pays.  La réaction des personnes qui nous ont écrit, comme Amel par exemple, nous a également incités à nous structurer et envisager des actions. C’est vraiment comme ça que nous avons  commencé. Amel milite d’ailleurs dans plusieurs collectifs.

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