Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Les prescriptions normatives sur la sexualité féminine dans les pages du magazine Filles d’Aujourd’hui : déconstruction d’un discours tenace

Catherine Dumont-Lévesque, Université de Sherbrooke

La récente vague de dénonciations d’agressions sexuelles dans l’espace médiatique soulève plusieurs questionnements dans notre société, notamment sur la difficulté des survivantes à prouver devant la justice et devant l’opinion publique les abus subis. Le fait que la parole des femmes qui dénoncent soit systématiquement remise en question laisse supposer qu’il existe un réel problème à reconnaître qu’elles ne sont pas responsables de ce qui leur est arrivé. Cette polémique révèle qu’on s’attend toujours des femmes à ce qu’elles se comportent selon un idéal de pureté, faute de quoi, elles s’exposent de manière inévitable aux abus. Comme l’explique la journaliste et autrice E.J. Graff, le viol est toujours largement conçu comme une chose qui arrive aux femmes qui provoquent un homme et qui se montrent « trop » attirantes.[1] L’étude des chercheures Amy Grubb et de Emily Turner à propos de ce qu’elles appellent les « mythes du viol » révèle aussi que la responsabilité d’un viol ou d’une agression sexuelle est souvent attribuée aux survivantes elles-mêmes lorsque ces dernières dénoncent ce qu’elles ont subi.[2] Comme le démontrent ces autrices, le phénomène appelé « victim-blaming » a fait l’objet de nombreuses études féministes dans les dernières années, car ce dernier n’est pas anecdotique mais, au contraire, largement répandu. Cette tendance générale à faire porter le chapeau aux survivantes possède des racines historiques qui sont liées à deux choses : la représentation du désir féminin comme étant suspect et la pureté comme étant intrinsèque à l’expérience de la féminité. Cette récente prise de parole par les survivantes et la résistance rencontrée par leurs propos démontrent qu’il existe un réel malaise dans notre société à voir les femmes exprimer leur sexualité (et à en réclamer le contrôle). Les vives réactions suscitées par les nombreux témoignages dans l’espace public traduisent également l’idée selon laquelle les femmes sont entièrement responsables du désir qui est projeté sur elles, mais n’en éprouvent pas elles-mêmes. Si l’on souhaitait réellement faire l’histoire de ce discours qui oblitère le désir féminin, il faudrait remonter au moins jusqu’à la première moitié du 19e siècle au Québec. Pour cet article, j’ai choisi de présenter une partie des recherches que j’ai réalisées pour mon mémoire de maîtrise, et pour lequel j’ai étudié une revue québécoise pour adolescentes publiée dans la décennie 1980.

Cet article vise à analyser les discours sur la sexualité et la contraception chez les adolescentes québécoises durant la décennie 1980, par l’entremise du magazine Filles d’Aujourd’hui.[3] Force est de constater que ce qu’on peut lire dans cette revue tend toujours à effacer les besoins sexuels des jeunes femmes, tout en les responsabilisant face à la contraception, cette dernière réalité étant nouvelle pour cette génération de jeunes. À l’époque, Filles d’Aujourd’hui constitue une source d’informations inédite (et substantielle) sur les méthodes de contraception, le cycle menstruel et le fonctionnement des organes génitaux. Toutefois, ce qu’on y lit n’est pas entièrement en rupture avec les discours de la période qui précède l’avènement de la pilule contraceptive. Qu’il s’agisse de la modestie encouragée face à la sexualité ou de l’absence de représentations du désir féminin, les jeunes femmes sont toujours mises en garde contre les pulsions sexuelles des hommes et on considère qu’elles doivent attendre d’être plus âgées avant d’expérimenter les relations sexuelles.

Regard sur un travail historien: réflexions et remarques d’une historienne en devenir

Par Emmy Bois, étudiante à la maîtrise en histoire[1], Université Laval

*** Introduction au projet dans lequel s’inscrit ce texte ***

Du 19 au 21 février 2020, l’Association étudiante de deuxième et troisième cycle du département des sciences historiques de l’Université Laval (Artefact) a tenu la vingtième édition de son colloque étudiant annuel. Célébrer les vingt ans d’un tel événement est certes une source de fierté institutionnelle, mais pose également plusieurs défis. En effet, on ne peut nier les transformations qu’ont connu les sciences historiques depuis le tournant du XXIe siècle. Écrit-on encore l’Histoire de la même manière qu’il y a vingt ans? Comment faire pour que cette XXe édition se renouvelle et continue de générer l’intérêt chez la communauté étudiante? Pour le comité organisateur, cette édition du Colloque Artefact se devait de refléter le changement et de questionner la manière dont sont construites les sciences historiques. Ainsi, la thématique que nous avons retenue, « Ancrages, engagements et subjectivités : les conditions d’un regard sur le passé », vient de notre conviction profonde que la chercheuse ou le chercheur en sciences historiques n’est pas neutre devant son objet d’étude. Ce que nous voulions à travers cet événement était justement de (re)lancer une discussion sur cette subjectivité inhérente, de forcer étudiant.e.s à se questionner sur leur propres biais et angles morts en recherche.

Pour Joan W. Scott, les historien.e.s analysent des fragments du passé, ses échos : «Echoes are delayed returns of sounds; they are incomplete reproductions, usually giving back only the final fragments of a phrase. An echo spans large gaps of space […] and time […], but it also creates gaps of meaning and intelligibility ». La recherche est un travail de traces, celles dont on dispose et celles dont on ne dispose pas. Elle argue ainsi que la vision du chercheur ou de la chercheuse n’est jamais complète, toujours biaisée par la perception qu’il ou elle a des échos qui lui parviennent de son objet d’étude. Cette perception, pour Scott et pour bien d’autres théoricien.ne.s des sciences historiques, est conditionnée par la posture du chercheur ou de la chercheuse, indissociable de son ancrage dans le présent. Nous avons donc invité les chercheuses et chercheurs étudiant.e.s à questionner leur propre engagement envers leur sujet d’étude et la façon dont leur ancrage dans le présent influe sur leur manière d’aborder divers sujets historiques.

Bien que l’imposition de ce thème tranche en quelque sorte avec les éditions passées du Colloque Artefact en embrassant davantage une réflexion épistémologique, elles et ils ont été nombreux.ses à répondre à notre appel et à relever le défi que nous avions lancé. Toujours soucieuses d’incarner dans notre organisation les aspects les plus actuels et novateurs des sciences historiques, nous voulions aussi transformer la manière dont les Actes de colloque sont diffusés, afin de les rendre plus vivants et de poursuivre les réflexions entamées lors de l’événement de février dernier. La mission d’Histoire Engagée rejoignant celle que nous nous étions données, ce partenariat nous a semblé être la réponse parfaite à nos préoccupations. Les textes qui sont ici diffusés sont donc issus de communications étudiantes présentées dans le cadre du XXe Colloque Artefact et adaptées pour leur publication sur HistoireEngagée.ca. Nous espérons qu’en diffusant sur cette plateforme, nous pourrons donner une deuxième vie à ces présentations et étendre la portée de notre projet au-delà de l’événement de l’hiver dernier.

Cet assemblage de quatre textes couvre divers aspects de l’histoire récente (XIXe et XXe siècle). Certains sujets de recherche sont nés des préoccupations de leur auteur.e pour des enjeux contemporains. C’est le cas de l’article de Catherine Dumont-Lévesque intitulé «Les prescriptions normatives sur la sexualité féminine dans les pages du magazine Filles d’Aujourd’hui : déconstruction d’un discours tenace» qui prend racine dans les questionnements actuels concernant la sexualité féminine, ou encore celui de Jérémie Rose, «Dans l’intérêt de la nation : la convergence culturelle comme pilier du discours nationaliste québécois, de Lévesque à Legault», qui interroge le rapport du nationalisme québécois à la diversité culturelle d’hier à aujourd’hui. Tablant davantage sur des enjeux mémoriels, le texte de Sarah Lacasse se penche sur le traitement littéraire du massacre du Persil à Haïti en 1937. Quant à elle, Emmy Bois propose plutôt une réflexion sur l’introduction des jeunes chercheurs et chercheuses aux travails avec les archives religieuses. Si cet échantillon ne présente qu’une partie des réflexions qui eurent lieu lors du Colloque Artefact de l’hiver dernier, il n’en témoigne pas moi de l’engouement et de la pertinence d’une histoire engagée pour les jeunes chercheurs et chercheuses diplômé.e.s.

Marie-Laurence Raby

Coordonnatrice du XXe Colloque Artefact

*** Fin de l’introduction ***

À l’automne 2019, je me suis inscrite à mon premier séminaire de maîtrise : Régulations, transferts et adaptations : les services sociaux au Québec-Canada. Mon travail de recherche portait sur la gestion d’une école de réforme, soit l’école de réforme de l’Hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance, située à Lévis et gérée par les Sœurs de la Charité de Québec[1]. De son ouverture en 1883 jusqu’à son démantèlement en 1911, l’hospice accueille un flot discontinu de garçons jugés « délinquants » [2]. Administrée par l’Église catholique, cette initiative tire racine dans la mise sur pied, en 1869, d’un réseau provincial d’institutions confessionnelles, en réponse notamment à l’augmentation des problèmes de délinquance juvénile et de vagabondage[3].

J’ai pris goût du travail dans les archives dès le baccalauréat. Dans le cadre de séminaires de premier cycle, l’opportunité de travailler sur des documents d’archives de toutes sortes – lire ici, la chance puisque ce ne sont pas tous les séminaires qui le permettent – m’a été offerte. Or, jamais encore, je n’avais eu l’occasion – ou l’ambition peut-être – de m’attarder sur des archives religieuses, moi qui me suis toujours sentie un peu étrangère – voire inexpérimentée – face à ce type de sources. Ce séminaire fut donc pour moi l’occasion de m’y initier et de me questionner sur le malaise que je ressentais au contact des archives.

En effet, j’ai compris que mon malaise dans  l’analyse d’archives religieuses concernait moins le contenu de ces documents que mes aptitudes à les interpréter de la bonne façon. Si le christianisme – et plus largement, l’étude des religions – ont toujours piqué ma curiosité, je ne m’y étais jamais assez intéressée pour dépasser le stade de « connaissances générales ». Face aux archives religieuses, je craignais donc de ne pas être en mesure de saisir toute leur essence et toutes leurs subtilités. Dans le cadre de ce séminaire, je me suis confrontée à mon inconfort – certainement né d’un manque d’expérience et de connaissances sur le sujet – et je l’ai utilisé afin de parfaire mes aptitudes de chercheure.

Les archives des Sœurs de la Charité de Québec : l’accès aux sources

Lors du choix de mon sujet, j’avais déjà une bonne idée des sources que je voulais exploiter. Je désirais consulter la correspondance des Sœurs de la Charité de l’Hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance afin d’observer, notamment, la réaction des Sœurs aux amendements apportés à l’Acte concernant les écoles de réforme – lesquels modifiaient les critères d’admission en institution et affectaient la portion du financement étatique et municipal aux communautés religieuses. Une fois imprégnée de la correspondance, je me disais que je pourrais sans doute me pencher sur les registres d’admissions et de sorties de l’Hospice afin d’étudier la fréquentation de l’école de réforme.

« South Side Girls. Growing up in the Great Migration » : re/penser le discours sur la jeunesse féminine noire

Samia Dumais, étudiante à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal

Le nord des États-Unis symbolise l’affranchissement et l’émancipation pour de nombreux Afro-Américain·e·s. Plus de 190 000 Noir·e·s s’établissent à Chicago lors de la Première Grande Migration afin d’échapper aux tensions raciales qui sévissent dans les États du Sud, mais aussi pour trouver des emplois suite à l’industrialisation de nombreuses métropoles du Sud. L’arrivée massive des Afro-Américain·e·s ne passe pas inaperçue dans le paysage urbain de la ville et chamboule la société blanche chicagoane. L’impact de la Grande Migration sur la reconfiguration des familles afro-Américaines et sur les rôles de genre sont des thématiques qui ont été abordées par de nombreux historien·ne·s. Toutefois, peu se sont penché·e·s sur l’expérience individuelle des acteurs·ices de cette migration. L’historienne Marcia Chatelain, enseignante à l’Université de Georgetown et spécialiste de l’histoire afro-américaine , remédie à cette invisibilisation dans son ouvrage South Side Girls : Growing Up in the Great Migration, paru en 2015 aux éditions de la Duke University Press.

Cette monographie spécialisée décortique les tensions raciales et les changements socio-économiques liés à la Première Grande Migration, entre 1910 et 1940, mais porte une attention particulière au vécu des jeunes afro-américaines. Chatelain se penche sur la construction du discours de la jeunesse féminine noire par les adultes ainsi que les répercussions institutionnelles et individuelles de ce dernier. Plutôt que de suivre les interprétations de nombreux intellectuel·le·s···· qui dépeignent ces filles comme vulnérables et assujetties, l’autrice démontre les stratégies développées par et pour elles au sein de diverses institutions. Chatelain explique que l’absence des jeunes filles noires dans l’historiographie de la Première Grande Migration peut être attribuée à la fausse croyance selon laquelle les filles ne sont pas présentes dans les archives, ou bien que leur expérience ne soit pas pertinente dans le cadre temporel étudié. L’autrice pallie ce manque grâce aux nouveaux « outils analytiques » (p.5) qui proviennent de divers champs historiques tels que l’histoire des femmes afro-américaines et l’histoire de l’enfance. L’analyse de Chatelain est teintée des travaux de l’historienne Darlene Clark Hine sur les stratégies employées par les femmes noires pour évoluer dans la sphère publique malgré l’existence de traumas profonds et de pensées intrusives chez ces dernières (p.6). Considérant que l’identité et l’existence des jeunes filles noires sont un danger pour leur sécurité dans les États du Sud, les théories de Clark Hine sont essentielles dans l’analyse de Chatelain.

Qui sont ces filles ?

Chatelain démontre que son ouvrage s’inscrit dans les Girlhood Studies grâce à une question posée dans son introduction : est-ce qu’un âge particulier peut délimiter la fin de la jeunesse et le passage à l’âge adulte chez les jeunes filles noires? De nombreuses historiennes telles que Rachel Devlin et Miriam Brunnell-Forman (p.181) se sont penchées sur la construction de l’imaginaire de la jeunesse féminine aux États-Unis. Cet imaginaire est créé culturellement et varie constamment selon les composantes identitaires qui transforment l’expérience de l’agente historique. Chatelain définit les jeunes filles noires à travers trois variantes : les discours législatifs provenant des représentant·e·s de la protection de l’enfance, l’âge de consentement (qui varie entre 14 et 18 ans dépendamment des États) et les rapports de présence scolaire obligatoires.  Les protagonistes de l’ouvrage de Chatelain ont donc 18 ans ou moins, ne sont pas mariées et dépendent de leurs parents ou d’institutions encadrantes afin de subvenir à leurs besoins (p.14). Chatelain reconnaît toutefois qu’elle ne croît pas à l’existence d’une définition rigide sur la jeunesse féminine noire, particulièrement sur la question de l’âge de consentement.

Les promesses de la Première Grande Migration sur le vécu des jeunes filles noires : scolarisation, revendications et déceptions

Les raisons qui poussent les familles afro-américaines du Sud à migrer vers le Nord sont variées. Or, Chatelain précise qu’il serait faux de croire que l’expérience des jeunes filles noires dans le Sud n’est pas prise en considération dans la décision de partir. Au contraire, c’est parfois une mauvaise expérience qui motive la bulle familiale à migrer. Chatelain donne un exemple concret de ce constat grâce à un article de journal publié au sein du très populaire Chicago Defender. L’archive datant de mai 1910 révèle les conditions précaires des jeunes filles noires dans le Sud des États-Unis ; une nounou de seulement 10 ans est emprisonnée après avoir supposément empoisonné un bébé de 3 mois et un bambin de 2 ans (p.7). Cet exemple illustre les limites des réglementations législatives pour les filles, qui se retrouvent jugées sévèrement en dépit de leur jeune âge. À la lumière de cet article, Chatelain déduit trois problématiques qui provoquent la migration : les jeunes afro-américaines qui vivent dans les états sudistes n’ont pas d’encadrement scolaire, elles intègrent le monde du travail à un jeune âge et elles se retrouvent dans des situations d’extrême vulnérabilité, délaissées par des institutions censées les protéger (p.7).

Les quatre chapitres de South Side Girls guident lea lecteur·ice à travers l’expérience migratoire des jeunes filles noires et de leurs familles, qui espèrent que le Nord leur procurera les conditions nécessaires à l’épanouissement et à la sécurité des Afro-Américain·e·s.  La recherche de Chatelain se distingue par la réinterprétation de sources variées afin que l’expérience et la voix des filles transparaissent davantage. Outre la présence de photos des actrices à l’étude qui humanisent l’argumentaire de Chatelain, la voix des Afro-Américaines transparaît dans divers milieux de la société chicagoane. Un exemple est la Amanda Smith Industrial School for Colored Girls. Chatelain utilise l’autobiographie de la directrice de cette institution, Amanda Smith, afin d’observer comment l’expérience de vie de cette dernière contribue à la création d’un discours propre sur la jeunesse féminine noire ; discours qui sera par la suite enseigné aux jeunes filles (p.39). Chatelain utilise des articles du Chicago Defender pour démontrer l’agentivité des Afro-Américaines lors de la Grande Dépression. Pourtant, ces articles méprisent les revendications des jeunes afro-américaines et mettent l’accent sur les opportunités qu’elles ratent à travers l’agitation qu’elles causent dans la ville (p.124,126,127). Lorsqu’il est question des déceptions des jeunes filles face à leurs attentes suite à la migration, Chatelain réinterprète les réponses des Afro-Américaines grâce aux entrevues réalisées par Edward F. Frazier dans son ouvrage The Negro Family publié en 1932(p.150).

South Side Girls est rédigé d’une main de maître par son autrice, qui fait preuve d’une incroyable habileté à faire parler ses sources pour fournir un récit poignant sur l’expérience des jeunes filles migrantes à Chicago. Chatelain laisse toute la place à la perspective des jeunes filles noires sur ces institutions plutôt que de se lancer dans des interprétations empiriques qui auraient pu invisibiliser la particularité de leur expérience. South Side Girls est donc un ouvrage versatile, qui s’inscrit dans divers champs historiographiques : l’histoire des filles, l’histoire des migrations et l’histoire des Afro-Américain·e·s.

Historiens et historiennes en confinement

Par le Comité de rédaction

Alors qu’en mars dernier, nous vivions pour la toute première fois un confinement généralisé, nous avions lancé un appel à contribution ayant pour titre : « Historiens et historiennes en quarantaine ». Au départ, notre initiative visait surtout à ce que des historiens et historiennes se saisissent de notre plate-forme pour s’exprimer au sujet de la crise et ses multiples impacts. Vous êtes plusieurs à y avoir répondu en nous proposant des textes passionnants. Près d’un an plus tard, nous souhaitons répéter l’expérience alors que, malgré certaines apparences, la situation a changé à plusieurs niveaux : les connaissances scientifiques au sujet du COVID-19 ont énormément progressé, des vaccins ont été développés, encore plus d’inégalités ont été visibilisées et/ou exacerbées, les mesures ont été relâchées pour ensuite être resserrées, les mouvances complotistes ont gagné en popularité. La liste est longue. Nous vous sollicitons donc à nouveau!

L’argument de l’extrême : réflexion sur la rhétorique de l’Holocauste dans les médias en temps de pandémie

Marie-Dominique Asselin, Stagiaire postdoctorale au Polish Center for Holocaust Research à Varsovie, oursière postdoctorale pour la Fondation pour la mémoire de la Shoah à Paris

Les faits : Les anti-masques et les complotistes

Alors qu’en 2020 la pandémie de Coronavirus atteignait le Canada, la vie de tous et chacun a été abruptement transformée. De mars à juin Depuis le mois de mars, une grande partie du Québec a connu un confinement drastique que la population a somme toute accepté de bonne foi. Pendant trois mois, les Québécois sont restés à la maison, ont fait du télétravail, les enfants, l’école à distance, sans garderie. La fatigue a fini par faire son œuvre en même temps que les consignes de la santé publique se sont durcies : rassemblements interdits, déplacement entre région déconseillés, port du masque obligatoire dans les lieux publics clos. De façon surprenante, c’est ce dernier point qui a fait couler le plus d’encre. Plusieurs manifestations ont eu lieu à Montréal, à Québec, à Trois-Rivières et même devant la maison du directeur de la santé publique pour dénoncer les mesures mises en place par Québec qui, selon les manifestants, vont à l’encontre de la chartre des droits et libertés du Québec. Au-delà des manifestants anti-masques, il y a ceux et celles qui ne croient tout simplement pas à la Covid 19. Ces complotistes vont même jusqu’à clamer que la pandémie n’est qu’une invention des gouvernements afin de contrôler les populations et utilisent une rhétorique plus que dramatique pour tenter de faire valoir leur point. Dans la rue, comme sur l’Internet, les slogans et les images choquantes qui comparent la gestion de la pandémie à Hitler, aux Nazis et à l’Holocauste deviennent le point central de leur argumentation.  Parmi ces métaphores, il y a la comparaison du gouvernement Legault au Troisième Reich.

Ce processus de réflexion, par lequel la comparaison avec Adolf Hitler, et plus particulièrement avec la mise en place d’un régime visant à exterminer les populations juives, dans le but d’illustrer et/ou de dénoncer la sévérité d’un évènement ou de politiques gouvernementales, n’est pas neuf. Face au recours fréquent à ce type de réflexion comparative, des universitaires en sont venu à développer une théorie connue comme étant le Point Godwin (Godwin’s law). Michael Godwin, un juriste américain, constata dans les années 1990 que « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1 ».[1] Cette forme d’argument survient généralement lorsqu’un des interlocuteurs manque d’argument, justement, et se veut un point de rupture avec le débat en question. Je suis forcée de constater que, si dans les années 1990 le Point Godwin trouvait sa source dans une conversation agonisante, aujourd’hui, il arrive dans les balbutiements de certains débats. Dans l’état actuel des choses au Québec, et plus généralement en Amérique, la comparaison au nazisme est monnaie courante. Bien que la comparaison soit un élément de rhétorique justifiable, il ne faut pas comparer, comme le veut l’adage, des pommes à des oranges. Il n’est pas question ici de condamner l’utilisation de l’Holocauste comme comparant dans l’absolu[2], mais plutôt de chercher à comprendre pourquoi ce type de réflexion est erroné. Pour y arriver, nous devrons d’abord faire un peu d’histoire. Les prochaines pages tenteront de déboulonner quelques mythes entourant Hitler, les Nazis et les symboles qui y sont attachés. Cet article ne cherche donc pas à prendre position dans le débat actuel entourant les mesures sanitaires mises en place par Québec, mais bien de démontrer l’irrecevabilité de tels arguments dans la sphère publique grâce à une approche historique. Plus largement, ce texte se veut une réflexion sur la place de l’enseignement et de la connaissance de l’Holocauste dans notre système éducatif et dans les débats publics.

Le port de l’étoile de David et les Juifs durant l’Holocauste

Plusieurs comparaisons ont été faites durant les derniers mois pour dénoncer les mesures mises en place par le gouvernement québécois afin de contrer la pandémie de Covid-19.  Le premier ministre, François Legault a, bien évidemment, été comparé à Adolf Hitler. L’analogie la plus fréquente sur les réseaux sociaux en temps de pandémie est celle du port du masque obligatoire imposé par le gouvernement Legault qui est comparé à l’obligation faite aux Juifs d’arborer l’étoile de David sous le régime nazi. De 1939 à 1945, l’Allemagne nazie s’était donnée pour mission d’éliminer toute trace de la judéité européenne. Pour que l’extermination planifiée de millions de Juifs soit possible, il fallait avant tout que les Nazis créent un sentiment d’altérité au sein de la population allemande et celle des pays occupés à l’endroit des juifs.ves. L’une des premières mesures mises en place fut le marquage des Juifs. Avant même de les séparer de la société par la création de ghettos et de les envoyer dans les camps, les Allemands imposèrent le port de l’étoile de David à tous les Juifs âgés de 12 ans et plus. La raison était simple, il fallait pouvoir identifier le Juif, l’autre, le différent, bref, l’ennemi. [4] À première vue, il y a une légère ressemblance entre les deux : le couvre-visage, comme l’étoile, est un élément qui modifie l’apparence physique et qui est imposé par les autorités à la population. Dans les deux cas, le non-respect de cette imposition peut entrainer des conséquences – la mort chez les Juifs qui omettaient de le porter, se voir montrer la sortie du lieu, au mieux, ou une amende, au pire, dans le cas du manquement au port du masque. Au-delà des degrés de pénalités inégales, la comparaison entre le port de l’étoile de David imposé par les Nazi et le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés non seulement ne tient pas la route, mais est grossière et indécente. Durant la Seconde Guerre mondiale, le marquage des Juifs servait à identifier l’ennemi et à le différencier des autorités et des autres membres de la communauté.  Au-delà du port de l’étoile de David, les Nazis utilisèrent plusieurs formes de marquage pour identifier les êtres indésirables. À Auschwitz, par exemple, les prisonniers juifs portaient l’étoile de David, les homosexuels étaient affublés d’un triangle rose, les prisonniers politiques du triangle rouge alors que les criminels se distinguaient par un triangle vert.[5] L’idée derrière tous ces symboles était de compartimenter les individus en sous-groupes, de les lier par le plus petit dénominateur commun. Ce marquage servait évidemment à ce que les dirigeants allemands puissent reconnaître les prisonniers, mais aussi à les diviser afin de conserver un plus grand contrôle sur ces derniers. Aujourd’hui, au Québec, le port du masque est obligatoire pour tous : civils comme travailleurs de l’État. Le port du masque, que l’on soit d’accord ou non avec son imposition ou son efficacité, n’est pas une façon de diviser la société ou de marquer certains individus. Bien au contraire, si le but du masque est avant tout sanitaire, l’effet qu’il produit est plutôt d’uniformiser la société – y compris les travailleurs de l’État – plutôt que de stigmatiser un groupe en particulier.

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