Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’UQAM, et membre du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca, et Pascal Scallon-Chouinard, membre du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca

Version pdf

Crédit : Daniel Chodusov (Flickr).

Avec la nouvelle année déjà bien amorcée, l’occasion est belle de proposer à nos lecteurs et à nos lectrices une troisième chronique éditoriale et une rétrospective des publications des derniers mois à HistoireEngagee.ca.

Dans un article paru récemment sur le site Affaires universitaires, l’historien Thomas Peace rappelait que le site ActiveHistory.ca, le « grand frère » anglophone d’HistoireEngagee.ca, avait été lancé « à une époque où on avait visiblement grand besoin de l’avis des spécialistes de l’histoire publique, mais qu’on les consultait rarement. » Hors de l’enceinte universitaire, l’histoire peut en effet s’avérer un formidable outil d’analyse et de compréhension des réalités sociales, culturelles, économiques et politiques contemporaines. Approcher les débats et les enjeux actuels avec une perspective historique permet bien souvent de s’offrir le recul nécessaire à leur compréhension et à leur contextualisation.

Cela est d’autant plus vrai à une époque où l’information est diffusée et partagée à une vitesse effarante, parfois même au détriment de sa validité. Désignée « expression de l’année 2017 » par le dictionnaire Collins, la « fausse nouvelle » (fake news) a sans aucun doute fait partie de la réalité médiatique des derniers mois. Si TVA Nouvelles s’est récemment fait prendre en flagrant délit de sensationnalisme à la suite d’un reportage présentant de fausses informations concernant des demandes qui auraient été formulées par les dirigeants de deux mosquées situées près d’un chantier à Montréal, Christine Chevalier-Caron a su démontrer, dans un texte publié à la fin de décembre, que ce type de situation ne constitue pas une nouveauté et qu’elle tend, aujourd’hui comme hier, à susciter des manifestations d’intolérance à l’endroit de communautés religieuses. Preuve de la pertinence et de l’intérêt de sa démonstration, son texte a été sélectionné comme « Article en vedette » du mois de janvier sur le site de la Société historique du Canada. Le racisme et ses manifestations contemporaines ont également été le sujet d’une contribution issue de notre collaboration avec ActiveHistory.ca. À la veille du combat de boxe très médiatisé qui a opposé Floyd Mayweather Jr. à Conor McGregor le 26 août dernier, un texte d’Angie Wong et de Travis Hay s’est en effet intéressé à la notion de race dans l’histoire de la boxe, soutenant que la frénésie partisane qui découle d’un tel spectacle tend à mettre en scène les espoirs de la population blanche — incarnés par un combattant négligé (souvent blanc) qui doit faire face à un combattant techniquement favori (souvent noir). Il est pertinent de rappeler cette forme de racisme historique — tout spécialement en plein Mois de l’histoire des Noirs.es. Il convient de s’interroger, à cette occasion, sur les façons dont l’histoire des populations et des communautés noires est représentée et est écrite. Dans cette perspective, Christine Chevalier-Caron a réalisé une entrevue avec le rappeur Webster qui lui a parlé de sa perception du rap comme un moyen de diffuser et de démocratiser l’histoire des minorités culturelles dans le contexte nord-américain, notamment des communautés noires. S’intéressant à la poursuite du projet d’Histoire générale de l’Afrique de l’UNESCO, Pascal Scallon-Chouinard a d’ailleurs illustré, dans un article paru en septembre, que l’histoire africaine a longtemps été présentée négativement par les historiens européens, et qu’elle continue bien souvent à être dévaluée et à être victime de représentations erronées. En outre, le racisme est toujours bien senti dans certaines régions du continent africain, et les situations qui en découlent sont parfois tragiques sur le plan humain, comme l’illustre le texte publié par Bocar Niang à la suite de la diffusion, en novembre, du reportage bouleversant de CNN qui présentait la vente aux enchères d’esclaves noirs en Libye.

Loin de ne toucher qu’au continent africain, le contexte colonial a aussi été le sujet de quelques contributions portant sur l’histoire et les représentations des Autochtones au Canada. Dans le contexte des célébrations entourant le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, plusieurs initiatives se sont organisées pour rappeler le passé et l’héritage colonial du pays. En août dernier, Crystal Fraser, Dachan Choo Gèhnjik, et Sara Komarnisky nous proposaient, par le biais de l’article 150 actions de réconciliation pour les 150 derniers jours de « Canada 150 », une série d’actions pouvant contribuer au processus de réconciliation avec les populations autochtones du Canada. Même si les célébrations du 150e anniversaire du Canada sont maintenant closes, ce guide d’actions reste plus que pertinent pour les non-autochtones voulant réfléchir à leurs relations avec les Autochtones. Dans une perspective similaire, en nous offrant son appréciation de sa visite de l’exposition Shame and Prejudice, de Kent Monkman, Sean Carleton a rappelé la pertinence et l’importance de confronter la vision historique mise de l’avant dans le cadre des célébrations de Canada 150 afin de « radicalement transformer les 150 prochaines années de relations Autochtones-Colons. »  Re-visiter le récit colonial a également été l’objectif d’Adèle Clapperton-Richard, qui s’est rendue au Musée des Beaux-Arts de Montréal et au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui pour visiter l’exposition Il était une fois… le Western et pour assister à la pièce de théâtre Le Wild West Show de Gabriel Dumont. Au-delà des critiques (la pièce de théâtre, lorsque présentée au Centre national des arts, a essuyé des accusations d’appropriation culturelle), ces deux représentations de l’histoire de l’Ouest permettent de « montrer des mythes, de les critiquer, de jouer avec des codes », indiquait Adèle en conclusion de son texte. Cette leçon, sans aucun doute, pourrait plus globalement s’appliquer à l’histoire autochtone au Québec et au Canada. Au terme de la table ronde du dernier congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française, à laquelle notre nouvelle collaboratrice Cassandre Roy-Drainville a assisté pour en dresser un compte-rendu, il était d’ailleurs possible de « constater que l’intégration de l’histoire autochtone au sein du milieu universitaire, de l’enseignement de l’histoire et de la commémoration pose [toujours] de nombreux défis aux historiens et historiennes. » C’est assurément l’une des voies que souhaiterait explorer l’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca au fil des prochains mois, soit par le lancement d’un dossier thématique sur les enjeux et l’histoire autochtones, et par le développement de partenariats avec d’autres groupes, à l’image de ce qui nous a permis de participer à la révision française de la dernière affiche présentée par le Graphic History Collective dans le cadre de Remember – Resist – Redraw, un projet collaboratif visant à promouvoir, par le biais de l’image artistique et de l’écriture, l’art, l’activisme et une autre vision du Canada tel qu’il nous est généralement présenté aujourd’hui.

Ces publications nous mènent inévitablement à réfléchir sur la faible prise en compte des communautés noires et des populations autochtones dans l’histoire québécoise et canadienne, et sur les stratégies à adopter pour renverser ces tendances. Toutefois, il est important de rappeler que ces débats ne concernent pas exclusivement la production du savoir historique, mais également l’enseignement de l’histoire. Adèle Clapperton-Richard nous a d’ailleurs proposé l’article Mise en récit et explication historique dans l’enseignement de l’histoire au Québec : enjeux épistémologiques et perspectives critiques dans lequel elle procède à une analyse critique des différentes dimensions du débat médiatique sur l’enseignement de l’histoire, particulièrement vif depuis la réforme de l’éducation de 2006. Déplorant que les enjeux épistémologiques soient relégués au second rang au profit des questions identitaires, Adèle alimente ce débat – dans lequel l’histoire-récit et l’histoire scientifique sont présentées comme deux opposés inconciliables – en dépassant son caractère binaire. Par ses réflexions, l’auteure propose des pistes pour tous ceux et toutes celles qui souhaitent renouveler les savoirs historiques en y incluant les grands.es oubliés.es de l’histoire.

Toujours en ce qui concerne l’importance de faire pénétrer dans l’histoire ceux et celles qui en ont été écartés.es, Cory Verbauwhede s’est entretenu avec l’historienne Louise Bienvenue au sujet de son projet Mémoires de Boscoville. Posant la question : «  Pourquoi se rappelle-t-on de telle chose et oublie-t-on telle autre chose? », l’historienne nous rappelle comment l’histoire orale s’avère être un moyen pertinent de rendre visible ceux et celles qui ont été écartés.es de l’histoire. Le projet Mémoires de Boscoville s’avère être un pertinent exemple de la portée qu’a l’histoire orale, et contribue incontestablement au développement de l’historiographie de la juridisation de la jeunesse au Québec en mettant de l’avant les vécus et mémoires des principaux.les concernés.es.

Dans ce même ordre d’idées, plusieurs publications de l’automne 2018 ont pour objectif de restituer aux femmes la place qui devrait leur revenir dans l’histoire tout en alimentant les réflexions sur l’histoire des femmes comme discipline autonome. Dans le cadre de notre dossier thématique « Où sont les femmes? », dont l’objectif principal est de produire et diffuser l’histoire des femmes, Christine Chevalier-Caron nous a proposé un article sur l’accès des Marocaines de confession musulmane à l’éducation à l’époque coloniale, et plus particulièrement sur la constitution de lieux d’enseignement alternatifs pour filles mises en place par des militants.es et intellectuels.les. À partir de cette étude, elle démontre l’impact de cette éducation sur la consolidation d’une identité nationale qui a mené les premières diplômées à prendre part à la lutte anticoloniale, et à la revendication d’un accès à l’éducation pour toutes les Marocaines. Pour sa part, Louise Bienvenue nous propose un article portant sur la première femme à être entrée à la Société historique de Montréal : Marie-Claire Daveluy. Dans cet article, l’auteure ne se contente pas de simplement redonner ses lettres de noblesse à Daveluy, alors qu’elle porte un regard critique sur ce que l’histoire a décidé de retenir du parcours de cette femme. Portant à réfléchir sur la double exclusion des femmes de l’histoire, à la fois comme actrices de celle-ci, et en tant qu’historiennes, ce court article contribue à penser l’histoire des femmes en fonction de ces deux dimensions.

Bien que nous ne pouvons pas nier les avancées considérables quant à la place des femmes en histoire, la tenue d’une table ronde dans le cadre du Congrès annuel de l’Institut histoire de l’Amérique française autour de la thématique Les défis de l’historien dans l’espace public, où les femmes brillaient par leur absence, nous a rappelé que les historiennes ont encore d’importants défis à relever, notamment celui de faire entendre leur voix. En réaction à cet évènement – qui ironiquement a eu lieu en plein mois de l’histoire des femmes – Adèle Clapperton-Richard et Camille Robert nous ont livré une réflexion dans laquelle elles identifient trois pièges à éviter lorsque l’on fait de l’histoire des femmes. En ce sens, leur texte s’avère être un guide pertinent pour ceux et celles voulant s’initier à l’histoire des femmes. Leur article n’est pas sans rappeler la pertinence de notre dossier « Où sont les femmes? », visant à penser et diffuser l’histoire des femmes.

Alors que l’insatisfaction des Québécois et des Québécoises quant au ministre de la Santé, Gaëtan Barrette, semble avoir pris des proportions sans précédent au courant des dernières semaines, l’historien Alexandre Klein nous a récemment proposé l’article La fin de la biopolitique? Les transformations contemporaines de la santé publique. Partant du fait que la santé est un enjeu central des sociétés contemporaines, et, pour reprendre ses mots, « un objet politique à part entière », il s’intéresse aux transformations des relations entre santé, économie et politique depuis trois siècles. Cet article permet de réfléchir aux débats touchant les questions actuelles de santés publiques à la lumière de l’histoire.

Sur un tout autre registre, soulignons la contribution de Yakov Rabkin, alors qu’il nous proposait, en novembre dernier, une réflexion pertinente au sujet de la Déclaration de Balfour, à l’occasion du 100e anniversaire de sa publication. Dans La Déclaration Balfour : contexte et conséquences, l’historien s’intéresse au contexte entourant la publication de cette lettre en définissant en quoi consiste l’idéologie politique sioniste, puis interrogeant ses liens avec l’antisémitisme, le judaïsme et la chrétienté. Par ses réflexions, il révèle la pluralité des opinions des Juifs.ves quant à l’établissement d’un foyer national juif, et présente la concrétisation du projet sioniste, soit la création de l’État d’Israël, comme la principale conséquence de cette déclaration. Cet article, qui se conclut avec une pertinente dénonciation du colonialisme israélien, fournit des clés essentielles permettant de mieux saisir certains aspects du conflit israélo-palestinien.

La discipline historique, tant en ce qui trait à sa méthode que l’épistémologie qui lui est propre, est marquée par ses forts caractères androcentrique et occidalocentrique. Malgré les efforts de nombreux historiens et de nombreuses historiennes critiquant la domination masculine et la blanchité de la discipline, la lutte pour une histoire inclusive est encore à mener. Devant ces constats, l’équipe d’HistoireEngagee.ca ne cesse de multiplier les efforts afin de renverser ces tendances, et souhaite poursuivre ses réflexions critiques sur cette discipline dans laquelle ses membres ont décidé d’œuvrer. Nous constatons qu’il ne s’agit pas simplement d’inclure dans l’histoire toutes celles et tous ceux qui en ont été occultés.es, mais – aussi et surtout – de se questionner sur la manière de les inclure, les sources à utiliser, les méthodes à adopter, et à notre manière de mettre ces pans de l’histoire en récit. En ce sens, les membres d’HistoireEngagee.ca vous invitent à prendre part à une découverte des histoires méconnues. Tandis qu’à l’automne, l’effervescence mémorielle menait à des « déboulonnages » fort médiatisés, on a en effet entendu se lever des voix inquiètes d’assister à ce qu’elles percevaient comme un « effacement de l’histoire »; nos publications de cette saison ont cependant bien montré que de larges pans de l’histoire ont déjà été effacés et n’attendent qu’à être (re)découverts. Entre histoire des dominés.es et histoire critique des dominants, il s’agit de faire revivre la complexité et la pluralité du passé, et ainsi montrer que l’histoire ne se résume pas à celle qui, à un moment précis, occupe l’espace public.