« Historiennes, deboutte! » : recension du livre de Micheline Dumont « Pas d’histoire, les femmes! Réflexions d’une historienne indignée »*

Ève-Marie Lampron, militante féministe et historienne

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Ancienne et fière membre du collectif féministe radical Les Sorcières, un collectif d’actions et de réflexions contre le patriarcat, le capitalisme et l’État, Ève-Marie Lampron milite et travaille dans le mouvement des femmes depuis le début des années 2000. Elle vient de compléter un doctorat en histoire à l’Université de Montréal, et elle s’intéresse aux réseaux intellectuels féminins et à l’histoire du féminisme. Avec ce bagage militant et académique, nous lui avons demandé de lire le dernier ouvrage de Micheline Dumont. Voici, sa critique.

DUMONT, Micheline. Pas d'histoire, les femmes ! Réflexions d'une historienne indignée. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2013, 223 p.

DUMONT, Micheline. Pas d’histoire, les femmes ! Réflexions d’une historienne indignée. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2013, 223 p.

Au cours de sa longue et prolifique carrière, Micheline Dumont, pionnière de l’histoire des femmes au Québec, a eu l’occasion de livrer plusieurs réflexions sur sa discipline. En 2001, elle avait notamment publié « Découvrir la mémoire des femmes : une historienne face à l’histoire des femmes », ouvrage rassemblant des contributions s’étalant de 1983 à 2000. Mme Dumont récidive aujourd’hui avec « Pas d’histoire, les femmes! », titre évocateur à double sens. Ce livre constitue un cohérent mélange de productions nouvelles et de textes écrits ou parus dans divers médias entre 1989 et 2012.

D’entrée de jeu – et à notre grande joie! – Micheline Dumont donne le ton du propos militant de l’ouvrage, en le « dédi[ant] […] aux jeunes historiennes et historiens, pour que la révolution continue ». Dans le contexte de la perpétuation de « l’ordre patriarcal » (p. 129), l’auteure n’hésite pas à affirmer que « nous [les femmes] sommes en marche depuis plus de 150 ans contre l’injustice, l’humiliation et l’exploitation qui continuent de frapper la moitié de l’humanité » (p. 202).

Or, cette « révolution reste encore à faire » (p. 14), Micheline Dumont démontrant l’intégration inexacte, partielle, mais surtout l’occultation de l’histoire des femmes au Québec. Si ce « champ [est] pourtant très bien labouré », l’ampleur des œuvres d’historiennes recensées et mises en valeur par l’auteure le prouvant, « leurs travaux ne sont guère consultés ou cités dans les écrits qui foisonnent en ce moment » (pp. 10-11). Dénonçant l’androcentrisme des intellectuels, relayé par la culture populaire, Mme Dumont dénote la construction d’une mémoire masculine de l’histoire, qui ne positionne pas les femmes en tant que sujets actifs de celle-ci. La parution de « L’histoire du Québec pour les nuls » d’Éric Bédard, dans laquelle un nombre infime de femmes sont mentionnées, en constitue d’ailleurs un exemple récent.

L’ouvrage se révèle également être un outil pour les militantes, qu’elles soient historiennes ou non, rassemblant des faits troublants et utiles dans toute conversation qu’une féministe pourrait avoir avec des personnes réfractaires à son analyse. L’auteure rappelle, recherches à l’appui, que c’est le Parti Patriote qui a souhaité retirer le droit de vote aux femmes dans les années 1830 (p. 29), que le mythique évènement de « brûlage de brassière » n’a jamais eu lieu (p. 95) ou que le spectre du prétendu « matriarcat québécois » est brandi depuis belle lurette (p. 107). Micheline Dumont souligne aussi qu’historiquement, la laïcité n’est pas garante de respect des droits des femmes (pp. 46-50) et qu’il est commode – voire hypocrite – pour certains de proclamer l’égalité des sexes soi-disant « non-négociable » au Québec dans le contexte du débat sur les accommodements raisonnables (pp. 175-176), alors que celle-ci reste à faire. Qui plus est, l’auteure démontre que l’ambivalence des femmes en politique à se réclamer du « label » féministe ne date pas d’hier. Il en va de même de problématiques présentées comme « nouvelles » – c’est-à-dire imputables aux méchantes féministes – par la droite, telles que la « féminisation » des écoles et autres principaux éléments discursifs du masculinisme, certains étant visibles dès le XVIIIe siècle (p. 135). Les tentatives médiatiques de séparer les féministes « modérées » des « radicales » (p. 106) s’inscrivent également au cœur d’une stratégie patriarcale vieille de quelques décennies.

Les analyses présentées par Micheline Dumont, qu’il s’agisse d’articles parus en 1989 ou écrits en 2013, se caractérisent par leur actualité. L’historienne y aborde en filigrane des débats féministes frappants de contemporanéité, tels que les avantages et inconvénients de l’utilisation du concept de genre (p. 14), la place des femmes dans les mouvements radicaux ou révolutionnaires mixtes, ou les écueils posés par l’appropriation du discours féministe par certains hommes, l’auteure affirmant ironiquement : « c’est bien connu : les hommes, quand ils sont féministes, le sont beaucoup plus que les femmes! » (p. 125). Elle mentionne également la participation du Front de libération des femmes du Québec à une « manifestation pour protester contre le ‘règlement anti-manifestation Drapeau-Saulnier’ » (p. 37) en 1969, alors que des centaines de féministes ont été arrêtées lors du printemps érable et de ses suites, en vertu de dispositions semblables.

J’oserais qualifier de jouissives les rectifications d’erreurs historiques flagrantes commises par des chroniqueurs et chroniqueuses de droite. À Lysiane Gagnon qui prétend que le féminisme serait né avec la Révolution tranquille, Micheline Dumont émet un bref et efficace rappel des cent cinquante ans – voire davantage – d’histoire du mouvement. Celle-ci questionne également l’aptitude des médias à rendre compte des luttes des femmes, affirmant que « tout en prétendant à l’objectivité, les médias nous présentent souvent la version émotive de la subjectivité masculine » (p. 129), phrase qui est appelée à faire école.

Micheline Dumont avoue, d’entrée de jeu, nous livrer des « coups de gueule », expression qui pourrait – à tort – laisser croire à des textes d’opinion plus ou moins appuyés. Or, c’est tout le contraire : chaque affirmation de l’auteure prend assise sur des exemples issus de la recherche historique, sans que ceux-ci ne soient lourds ou ne coupent la lecture. Par ailleurs, tous les articles – à l’exception d’un seul (très court) qui porte sur la mesure des taux d’alphabétisation en histoire – se caractérisent par leur grande accessibilité, tant pour les non-historien-ne-s que pour le public en général.

C’est donc dire que Micheline Dumont se fait un devoir de redonner voix aux actrices de l’histoire. Elle livre ici un véritable manuel d’autodéfense, utile tant aux féministes qui souhaiteraient utiliser l’histoire dans leur militance, qu’aux historiennes qui tentent, encore et toujours, de mettre en lumière les paroles et mouvements des femmes. L’exemple de Mme Dumont et celui de tant d’autres démontre d’ailleurs que ces deux rôles – militante et historienne – peuvent être réunis en la même personne, pour notre plus grand bonheur. Oserais-je conclure en affirmant que l’auteure et son ouvrage me rendent fière de ma discipline (l’histoire) et de mon mouvement (le féminisme)? Manifestement, oui.

*Pour en savoir davantage à propos du lancement de ce livre, nous vous invitons à visionner ce court reportage.

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