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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

La rébellion des Patriotes (1837-1838) : le renforcement du colonialisme de peuplement au Canada

Affiche par Orion Keresztesi, artiste et un militant, texte par Jarett Henderson, professeur agrégé au Département d’histoire de l’Université Mount Royal à Calgary, et Traduction par Laure Henri

Dans les années 1830 s’organise une lutte contre le régime colonial en place dans le Haut et dans le Bas-Canada, une lutte qui vise à instaurer un gouvernement contrôlé par les colons plutôt que par le pouvoir impérial et ses représentants, et qui donne lieu à d’importants débats, protestations publiques, menaces de violences et actes de rébellion. Bien qu’elles soient très souvent célébrées et considérées comme certains des événements les plus décisifs de l’histoire du Canada, pendant lesquels les colons opprimés se sont battus pour le droit d’intervenir dans leur propre gouvernement, il ne faut pas oublier que les rébellions de 1837 et de 1838 ont également entraîné l’instauration du cadre politique qui était nécessaire à la mise en œuvre radicale de la colonisation de peuplement en Amérique du Nord.

C’est ce que suggérait Wolfred Nelson, l’un des plus ardents défenseurs de la réforme politique, lorsqu’il affirme en 1836 : « nous ne pouvons continuer à être des sujets si on ne nous traite pas comme tels, mais plutôt comme des esclaves ». Aux côtés de Louis-Joseph Papineau et William Lyon Mackenzie, respectivement du Bas et du Haut-Canada, Nelson réclamait la liberté politique (et la liberté tout court) pour tous les colons, et plusieurs d’entre eux et elles se sont rallié·e·s à sa cause, qu’ils fussent hommes ou femmes, anglophones ou francophones, jeunes ou vieux, citadins ou campagnards, riches ou pauvres. À l’été et à l’automne 1837, des assemblées publiques réunissant des milliers de personnes eurent lieu sur tout le territoire; plusieurs des intervenants faisaient usage d’une rhétorique empruntée aux discours des révolutionnaires américains et français, ainsi qu’à ceux des réformistes britanniques. L’assemblée du 23 octobre 1837 fut le point culminant de ce mouvement : 4 000 personnes se sont rassemblées à Saint-Charles dans le Bas-Canada pour entendre Nelson et Luc Côté prononcer des discours prônant la révolte. Les premiers tirs de ce qu’on appelle généralement la Rébellion des Patriotes furent tirés un mois plus tard.

Le 23 novembre 1837, un premier groupe de 800 patriotes – car tel était le nom donné aux rebelles du Bas-Canada – s’est attaqué aux troupes britanniques postées à Saint-Denis-sur-Richelieu, au nord-est de Montréal. En décembre de la même année, des conflits armés avaient déjà éclaté à London et à Toronto dans le Haut-Canada, ainsi qu’à Saint-Charles et à Saint-Eustache dans le Bas-Canada, faisant des centaines de morts et de blessés. De nombreux villages tels que Saint-Benoît furent incendiés et pillés. En février 1838, le leader patriote Robert Nelson proclama l’indépendance du Bas-Canada, citant la brutalité du gouvernement britannique, qui « a pillé notre Trésor » et « répandu par tout le pays une armée mercenaire […] dont la trace est rougie du sang de notre peuple ». L’abolition du régime seigneurial et de la peine de mort est également annoncée par Nelson, tout comme l’octroi de droits civils aux peuples autochtones et l’usage du français et de l’anglais dans toutes les affaires publiques. Cependant, Nelson proclama aussi l’abolition du douaire coutumier ainsi que la restriction du droit de vote, accordé uniquement aux « individus de sexe masculin, de l’âge de vingt et un ans et plus ». La république idéale de Nelson est toutefois demeurée au stade de l’utopie, puisque les rebelles furent rapidement arrêtés et emprisonnés. L’habeas corpus a ensuite été suspendu au Bas-Canada et les individus perçus comme responsables par les autorités furent déportés dans les colonies pénales britanniques de l’Atlantique et du Pacifique. Samuel Lount et Peter Matthews furent exécutés publiquement.

Les revendications qui avaient servi d’impulsion à la rébellion reçurent finalement réponse dans les années 1840 lorsqu’on octroya l’autonomie au gouvernement colonial, maintenant connu sous l’appellation de « gouvernement responsable », mais, en pratique, ce droit britannique fut uniquement réservé aux hommes blancs propriétaires. Comme le rappelle l’historienne australienne Ann Curthoys, cette forme de gouvernance responsable, recommandée en 1839 par le très radical Lord Durham dans le Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique, devrait en fait être considérée comme un « manifeste pour un colonialisme de peuplement efficace ». Afin de consolider le pouvoir colonial blanc, le Rapport Durham recommandait en effet la fusion des deux Canadas (Durham utilise le terme « assimilation ») ainsi que l’accomplissement d’un ambitieux projet de délocalisation des peuples autochtones (Durham utilise l’expression « wastelands » pour désigner leurs territoires) qui devaient être remplacés par des colons anglais.

Dès les années 1850, il est devenu très clair que la rébellion avait mené à l’implantation d’une forme de gouvernance coloniale qui permettait un contrôle régional accru et au sein duquel les hommes blancs et fortunés étaient largement favorisés. La plupart des Autochtones furent activement et systématiquement exclus du processus de gouvernance, les classes populaires furent marginalisées et l’interdiction du droit de vote pour les femmes fut maintenue. À ce titre, la rébellion nous rappelle à quel point la liberté politique en Amérique du Nord ne pouvait (et ne peut toujours pas) être prise pour acquise – elle ne pouvait être obtenue qu’au prix d’immenses et de constants efforts. C’est donc une reconfiguration des frontières du régime colonial qui s’est opérée dans les années 1830 et 1840, ce qui illustre d’une part que l’autonomie gouvernementale ne permettait pas à tous les individus d’être considérés comme égaux et, d’autre part, que les exclusions à partir desquelles s’est constitué ce nouveau régime ont été cruciales dans la consolidation du patriarcat et de la suprématie blanche. En un mot, ce sont ces exclusions même qui ont concrétisé les principes de la colonisation.

Texte sur l’affiche :

Dans les années 1830, des réformistes vivant dans les colonies de peuplement britanniques du Haut et du Bas-Canada organisèrent des manifestations pour réclamer un droit de parole dans leur propre gouvernement. Ces revendications ont mené à une série de rassemblements de masse au cours desquels des centaines de personnes passèrent à l’action pour exiger la « liberté politique » « et liberty! ».

Bien qu’elle fut défaite dans la violence…

… la rébellion a pavé la voie au régime colonial « responsable ».

En fin de compte, toutefois, le droit à l’autonomie de gouvernance coloniale fut réservé aux hommes blancs propriétaires qui, pour asseoir leur pouvoir, adoptèrent des lois permettant d’exclure les femmes, les Autochtones, les travailleurs et les travailleuses de la vie politique. Les fondations du colonialisme de peuplement furent donc renforcées par le biais d’un contrôle de l’accès au territoire, de l’exploitation de la main-d’œuvre et d’une marginalisation de toute opposition à l’ordre social, politique et économique qui continuent jusqu’à ce jour. 

Biographies

Orion Keresztesi est un artiste et un militant inspiré par l’histoire de la lutte des travailleurs et des travailleuses, plus particulièrement par la manière dont ceux-ci et celles-ci ont façonné le monde dans lequel nous vivons et peuvent nous aider à faire de même aujourd’hui. Il est fier d’être membre et président de la section locale 1281 du Syndicat canadien de la fonction publique. 

Jarett Henderson est professeur agrégé au Département d’histoire de l’Université Mount Royal à Calgary (Alberta). Il s’intéresse à l’histoire des régimes coloniaux de l’Amérique du Nord britannique (Canada) au XIXe siècle et ses recherches actuelles se penchent sur la relation entre sexualité et gouvernance coloniale autonome dans le Haut-Canada des années 1830.

Pour en savoir plus

Curthoys, Ann, « The Dog that Didn’t Bark: The Durham Report, Indigenous Dispossession, and Self-Government for Britain’s Settler Colonies » dans Dubinsky, Karen, Adele Perry et Henry Yu (dir.), Within and Without the Nation: Canadian History as Transnational History, Toronto: University of Toronto Press, 2015, p. 25-48.

Ducharme, Michel, Le concept de liberté au Canada à l’époque des révolutions atlantiques, 1776-1838, Montréal : McGill-Queen’s University Press, 2010.

Greer, Allan, The Patriots and the People: The Rebellion of 1837 in Rural Lower Canada, Toronto : University of Toronto Press, 1993.

Henderson, Jarett, « Banishment to Bermuda: Gender, Race, Empire, Independence and the Struggle to Abolish Irresponsible Government in Lower Canada », Histoire sociale/Social His- tory 46, no. 92 (2013): 321-48.

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  1. Deni Lorieau

    Très intéressant.

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