La saga des héritiers de Louis Cyr*

Serge Gaudreau, historien

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Il y a un siècle, le 10 novembre 1912, Louis Cyr s’éteignait. La mort de celui qui, à son apogée, était considéré comme l’homme le plus fort au monde, survient au cœur d’une période creuse pour les concours d’haltérophilie qui peinent à intéresser le public. Loin de ranimer la ferveur, la rivalité entre ceux qui se proclament ses héritiers contribue au contraire à accélérer la disparition de cette fragile tradition qui se confirme au cours des années 1920.

Louis Cyr. Image tirée de l'ouvrage Les rois de la Force d'Edmond Desbonnet, p. 465.

Louis Cyr. Image tirée de l’ouvrage Les rois de la Force d’Edmond Desbonnet, p. 465.

Une petite page d’histoire se tourne au cours de l’année 1900 alors que le célèbre Louis Cyr annonce publiquement qu’il renonce à son titre de champion du monde des hommes forts pour le céder à son ami et compagnon de tournée, Horace Barré[1].

Champion du monde des hommes forts ! Le titre paraît prétentieux. Pourtant, Cyr le revendique avec une légitimité qui est reconnue non seulement dans le pays où il a vu le jour, le 10 août 1863, mais également aux États-Unis et en Angleterre où il a eu la chance de faire la démonstration de sa puissance[2].

Les victoires de Cyr sur les hommes forts de son temps et les marques établies durant son règne n’appartiennent pas qu’à la légende. En février 1900, une publication américaine, le New York Clipper, considère que le colosse de Saint-Jean-de-Matha, où il réside en 1900, détient plus d’une quinzaine de records du monde, homologués en bonne et due forme[3]. Parmi eux, on peut souligner celui du développé à une main de 273 livres et un quart (19 janvier 1892) et celui du soulevé de terre, lui aussi d’une seule main, qui est de 987 livres (8 mai 1896).

Louis Cyr continuera d’exhiber sa force jusqu’au tournant du XXe siècle. Miné par la maladie, il perd toutefois graduellement ses moyens, un déclin particulièrement en évidence lors des matchs peu concluants qu’il livre à Otto Ronaldo, ainsi qu’à Herman Smith, entre 1899 à 1901. Bien qu’il soit encore dans la trentaine, Cyr, selon les mots de son biographe Paul Ohl, est indiscutablement « au crépuscule de sa glorieuse carrière »[4].

Des héritiers sans panache

Horace Barré.

Horace Barré.

Son dauphin, Horace Barré, possède lui aussi une réputation enviable. Après avoir défait de peine et de misère Ronaldo, le 26 novembre 1900, certains n’hésitent pas à lui prédire un long règne. Âgé de 28 ans, le natif de Saint-Henri, qui fait près de 6 pieds et, en forme, pèse environ 285 livres, a à son actif une série de levers qui méritent le respect.

Mais selon les observateurs du temps, Barré ne serait pas animé d’une grande flamme pour la compétition. Ses meilleurs efforts, il les garde pour les démonstrations ou les tournées qu’il affectionne de façon particulière. Sa renonciation au titre de champion du monde, qu’il annonce en avril 1902, n’en constitue pas moins une surprise[5]. Elle crée aussi un vide, une rupture avec la tradition de force qui fait la fierté des Canadiens français. Enorgueillis par la domination de Louis Cyr, ceux-ci en sont venus à considérer le titre de champion du monde comme leur propriété exclusive.

Il faut dire que l’admiration qu’éprouvent les Canadiens français envers les hommes forts dépasse l’intérêt qu’ils portent à ce moment aux autres sportifs. Il s’agit pour eux d’une question d’histoire, de racines. Comme l’écrit le docteur Joseph-Pierre Gadbois dans les pages de La Presse, en mars 1906:

C’est la force physique de nos aïeux qui leur a permis d’explorer ce continent en tous sens, de le développer, de fonder les groupes, de les défendre contre les attaques. Aujourd’hui que la force des machines remplace en grande partie la force de l’homme, nous avons encore un respect profond, une admiration sincère pour nos hommes forts. Ils représentent pour nous le type idéal de la race : de là notre révérence[6].

L’héritage abandonné par le « gros Horace » est vite revendiqué par un autre homme fort : Hector Décarie. Quelques jours après l’annonce de la « retraite » de Barré, ce jeune lion, lui aussi de Saint-Henri, manifeste le désir de garder au Canada le titre de champion du monde[7].

La stature du prétendant de 22 ans ne soutient pas la comparaison avec celle d’un Cyr ou d’un Barré : il ne mesure que 5 pieds 7 pouces et pèse environ 190 livres. De plus, il n’a vraisemblablement aucune expérience de la compétition, si ce n’est sa conquête du titre de « champion canadien » de tir au poignet quelques années auparavant contre « l’invincible Chapleau », dans une cour d’hôtel du carré Chaboillez[8].

Hector Décarie, photographie tirée du livre Les rois de la force d'Edmond Desbonnets, p. 362.

Hector Décarie, photographie tirée du livre Les rois de la force d’Edmond Desbonnets, p. 362.

Qu’à cela ne tienne, dès le mois de mai Décarie somme Horace Barré de lui consentir un match pour le titre. Son défi restant sans appel, il tente de justifier ses prétentions en affrontant successivement Otto Ronaldo, le 18 mai 1903, le Québécois J.E. Rousseau, le 25 janvier 1904, et Albert Auvray, un mastodonte de 263 livres, le 5 décembre 1904, lors de matchs d’haltérophilie.

Comme le démontre Paul Ohl, il s’agit, au mieux, d’une opposition suspecte[9]. Cette campagne peu reluisante, teintée de plusieurs controverses, fait néanmoins les manchettes d’une presse francophone plutôt complaisante et visiblement soucieuse de voir émerger un nouveau champion canadien-français.

Décarie n’en reste pas là. Parallèlement à ses matchs, il se livre à une véritable guerre ouverte contre « le clan Barré » (Barré et Cyr), guerre dont l’arme principale est la plume et le champ de bataille les pages sportives des quotidiens francophones montréalais.

Devant le refus de Barré d’accepter ses conditions, Décarie modifie sa stratégie. À partir de 1903, il s’attaque à Cyr. Petit à petit, le ton révérencieux qui caractérise ses premières lettres prend une tournure plus agressive. En décembre 1903, Décarie qualifie la cible de ses pointes « d’homme fort d’autrefois »[10].

La perspective d’une collision entre Décarie et Cyr demeure malgré tout improbable. Ce dernier n’est plus en état de faire de la compétition, ce qu’attestent des lettres de ses médecins rendues publiques en janvier 1904[11]. C’est d’ailleurs au nom de Barré que Cyr lance un défi à Décarie, à la suite de la victoire de ce dernier contre Auvray.

La confrontation entre Décarie et Barré tarde à se concrétiser. À Décarie, qui s’évertue à proposer le système des points pour déterminer un vainqueur – un tour égale un point – , Barré oppose celui du total des livres qui est habituellement en vigueur lors des concours de force.

Au centre de cette controverse se trouve le back-lift, une spécialité de Cyr et de Barré consistant à se placer sous une plate-forme et à soulever sur le dos la plus grande charge possible. Grâce aux poids considérables qu’il implique, ce tour peut à lui seul décider de l’issue d’un match, ce qui explique la réticence des adversaires de Cyr et Barré à l’accepter. C’est ce à quoi Otto Ronaldo faisait allusion, en août 1900, lorsqu’il déclarait après son match contre Cyr que : « les tours devraient être de la nature de ceux qui conviennent à un athlète et non un éléphant »[12].

La polémique sur le système de pointage est-elle le seul obstacle empêchant la tenue d’un match ? En avril 1905, Décarie, plus iconoclaste que jamais, lance en tout cas un ultimatum à la face de Cyr : affronte-moi ou dit que tu n’es plus le roi[13].

Une transition suspecte 

En décembre 1905, les choses commencent à bouger. Le 26, Cyr se livre à son tour au jeu de la provocation. Il déclare que Décarie ne veut pas un match, mais « de la réclame gratuite dans les journaux afin d’attirer la clientèle » à son hôtel de Saint-Henri[14].

Pendant la période des Fêtes, une entente verbale est conclue entre les deux hommes. Le 14 janvier, les contrats sont signés. Ils prévoient un enjeu de 500 dollars et un partage des recettes sur la base de 65% au gagnant et de 35% au perdant (50-50 en cas de match nul). Plus important sur le plan sportif, le concours prévoit huit tours dont le gagnant sera déterminé au total des points, et non des livres. Cette concession de Cyr à Décarie a vraisemblablement été l’élément clef des négociations.

Malgré ses 42 ans, l’ancien champion du monde reprendrait le collier avec entrain. Considérant que le dernier match « officiel » de Cyr remonte à mai 1901, contre Otto Ronaldo à Lowell, et que la maladie a depuis sapé ses ressources, le vent de l’opinion publique semble toutefois souffler du côté du jeune Décarie. En revanche, le nom Cyr conserve sa magie et, à mesure que les comptes-rendus élogieux arrivent de son camp d’entraînement, une partie du public se surprend à lui accorder, une fois de plus, sa faveur.

Le choc entre Décarie et Cyr a tous les ingrédients d’un classique. Le jeune et le vieux. L’héritier et le roi. Pendant deux mois, La Presse joue cet angle à fond. L’espace accordé aux préparatifs du match rivalise même temporairement avec celui consacré à la lutte professionnelle qui fait les belles soirées du parc Sohmer, situé à proximité du quartier Sainte-Marie.

« Louis Cyr, le champion des hommes forts du monde », par  A.J. Rice, Laprés & Lavergne. Image tirée  de Le Monde illustré, vol. 15, no 780 (15 avril 1899), p. 789.

« Louis Cyr, le champion des hommes forts du monde », par A.J. Rice, Laprés & Lavergne. Image tirée de Le Monde illustré, vol. 15, no 780 (15 avril 1899), p. 789.

Malgré cela, le 26 février au soir, il n’y a qu’une foule estimée à 4 000 personnes au pavillon du parc Sohmer pour assister à ce que l’on a baptisé, de façon un peu prématurée, le « match du siècle ». Le tapage médiatique n’est donc pas venu entièrement à bout des réticences, l’endroit pouvant accueillir un public beaucoup plus nombreux.

Cette fois, il semble que ce sont les absents qui ont eu raison. Loin de la lutte épique qu’on leur avait fait miroiter, les spectateurs doivent se contenter d’un concours banal, dénué de grands exploits. Ce qui était prévisible dans le cas de Cyr, à des années-lumière de sa meilleure forme, mais qui est plutôt décevant de la part d’un Décarie dans la fleur de l’âge. Sous les yeux de l’arbitre Raphaël Ouimet, chaque concurrent réussit à conserver son avantage, gagnant « ses » tours et concédant ceux de son adversaire, dans certains cas sans même risquer une réponse.

Il en va ainsi jusqu’au dernier tour. Tirant de l’arrière quatre tours à trois, Cyr met fin au duel en supportant sur son dos un poids de 2 879 livres. Bien qu’en deçà de ses performances antérieures – il a déjà fait 4 337 livres de cette façon ! –  , cet effort lui assure le huitième et dernier tour. Au grand désarroi des spectateurs, le soi-disant match du siècle se solde par une nulle.

Ce résultat semble satisfaire les deux concurrents. En faisant le calcul des livres soulevées, les partisans de Cyr peuvent soutenir que leur homme n’a pas encore son égal. Pour sa part, Décarie peut affirmer qu’il a tenu tête au roi Cyr et qu’il a donc la légitimité pour porter, à son tour, le titre de l’homme le plus fort au monde.

Le petit discours que Cyr tient au terme de la soirée aurait fait quelque peu oublier les « cries of fake » qui ont émergé d’une partie de la foule pendant le concours[15]. Mais le déroulement du match et son dénouement, quelque peu prévisible, sont mal reçus par les amateurs. Si La Patrie fait un reportage plutôt positif de la rencontre, Le Canada souligne de son côté que « quelques récriminations se firent entendre »[16]. La Presse va plus loin, parlant d’une « déception pour le public » et ajoutant avec cynisme que ce sont quelques morceaux de musique « qui furent réellement la plus belle partie du programme »[17].

Au cours des jours suivants, des témoins de la soirée font parvenir des lettres de plainte, remettant en question le niveau des performances et le mérite de ces affrontements. En critiquant le travail des organisateurs, certains amateurs égratignent également au passage les deux compétiteurs puisque ce sont eux qui ont établi les règles et récolté les recettes.

Hector Décarie plaide la maladie pour défendre sa prestation. La légitimité de son titre mondial demeure néanmoins contestée. Elle l’est ici, par ceux qui ont assisté au match. Elle l’est également en Europe. William Garnet, de l’Association des hommes forts de l’Empire britannique, écrira en effet, en mai 1922, qu’aux yeux des Européens Cyr est demeuré le champion jusqu’à sa mort, en 1912[18]. Par la suite, ceux-ci ont reconnu Arthur Saxon, puis Carl Swoboda.

De toute évidence, le titre que réclame Hector Décarie a une portée restreinte, une envergure locale et non mondiale.

Les protagonistes du match du 26 février tirent malgré tout profit de leur nouvelle relation et c’est ensemble que Cyr et Décarie entreprennent une courte tournée aux États-Unis, en avril 1906. Affaibli par la maladie, qui le fait passer de 365 à 271 livres, Cyr doit par la suite ralentir la cadence de ses activités[19].

 Sa sanction royale demeurera avec Décarie. Lorsque ses Mémoires sont publiés dans La Presse en 1908, l’ex-champion décrit son rival de février 1906 comme étant « certainement l’athlète le plus fort maniant des haltères à l’heure actuelle »[20]. Un jugement qu’aucune performance de Décarie ne permet pourtant d’appuyer.

Pour que celui-ci puisse revendiquer l’héritage de Louis Cyr chez les Canadiens français, il doit même écarter un homme de son chemin : Horace Barré. Il faut trois ans et de laborieuses négociations avant que les frères ennemis de Saint-Henri en viennent finalement aux prises, le 19 avril 1909. Mais même précédé d’un battage considérable dans La Presse, le « Championnat du monde » entre Barré et Décarie ne « lève » pas. Moins de 1 000 personnes se déplacent pour y assister.

 Le scepticisme du public est palpable. Il ne s’adresse pas tant à Décarie et Barré les athlètes qu’à Décarie et Barré les négociateurs, presque les comploteurs. Afin de préserver leur réputation, ceux-ci se sont entendus sur une formule de match pour le moins saugrenue : une série de tours au total des points et une autre au total des livres.

 Si à court terme le compromis s’avère profitable pour les deux – Décarie gagne aux points, Barré aux livres – , à long terme le match Décarie-Barré ne fait que renforcer un préjugé en voie de s’enraciner chez les amateurs de sport : celui que les haltérophiles sont assis confortablement sur leur réputation et qu’ils sont plus forts pour parler que pour agir.

Il ne se passe rien dans les années suivantes pour atténuer ce sentiment. À l’exception de son « match » contre l’homme fort-lutteur professionnel George Hackenschmidt, le 15 mars 1911, Décarie consacre son temps à des démonstrations qui, de son propre aveu, sont moins exigeantes et plus lucratives.

Même si d’autres hommes forts évoluent sur la scène montréalaise, leurs rares matchs suscitent peu d’intérêt. La situation est telle que, lorsque Louis Cyr décède le 10 novembre 1912, la fragile tradition des concours de force – tradition qui reposait en grande partie sur ses larges épaules ! –  donne l’impression de rendre l’âme avec lui.

Ils manient l’haltère…et la plume

À défaut d’avoir des matchs à se mettre sous la dent, le public va étancher sa soif pour les tours de force en se tournant vers de nouveaux athlètes qui lui offrent des démonstrations étonnantes.

La première a lieu le 13 janvier 1913. Elle implique Wilfrid Cabana, un policier de 24 ans qui exécute au théâtre Français un dévissé à une main de 281 livres. Techniquement, le geste est nettement différent du développé record de Louis Cyr. Toutefois, il semble confirmer le statut d’aspirant vers lequel lorgne Cabana depuis le 19 avril 1911, date à laquelle il a fait parler de lui pour la première fois en soulevant 275 livres.

Victor Delamarre, lors de son célèbre dévissé.

Victor Delamarre, lors de son célèbre dévissé.

Mais il y a plus. Le 2 avril 1914, c’est au tour de Victor Delamarre, un constable de 25 ans, de stupéfier les 1 300 personnes réunies au théâtre Arcade en dévissant de la main gauche un haltère pesant 309 livres et demie. Pulvérisant l’effort de Cabana, cet exploit frappe aussi l’imagination parce qu’il est l’œuvre d’un homme qui ne pèse qu’environ 154 livres, soit la moitié de la masse soulevée.

On pourrait penser que ces performances permettraient de relancer l’engouement pour les concours de force. Ce n’est pas le cas. D’une part, les journaux accordent très peu d’espace à ces soirées. Quelques paragraphes, tout au plus, sauf dans La Presse où l’on va un peu plus loin.

D’autre part, un certain scepticisme entoure ces « records » et leurs auteurs. Les plus sceptiques sont les hommes forts eux-mêmes. Méfiants, Décarie et Cabana multiplient les lettres dans les journaux, défiant Delamarre de répéter son lever devant leurs yeux incrédules. Celui-ci leur répond en maintes occasions, alimentant une correspondance volumineuse, parfois amusante, mais qui n’aboutit à rien sur le plan sportif.

Désireux de ne livrer un match qu’à leurs conditions, les trois hommes montrent peu d’empressement à donner suite à leurs provocations. Ils se contentent plutôt de faire l’étalage de leur force lors de démonstrations, une formule leur permettant de s’illustrer chacun à leur façon.

Wilfrid Cabana fait fureur avec son « tour de l’automobile », un exercice qui consiste à faire le pont avec les bras et les jambes et à supporter une plate-forme sur laquelle circule pendant quelques secondes une voiture avec un ou plusieurs passagers. Ce tour lui apporte une telle notoriété qu’en 1917 un garage lui fait cadeau d’une Chevrolet de l’année afin qu’il l’utilise au cours de sa tournée[21].

Delamarre a également son répertoire. Très loquace sur scène, le « Samson de lac Bouchette » épate son auditoire en utilisant la force phénoménale de ses doigts, en s’attelant un cheval avec lequel il grimpe dans un poteau et en se livrant à une série de poses musculaires.

Véritable bête de scène, Delamarre effectue plusieurs tournées. Le 14 février 1922, quelques milliers de Montréalais paient entre 50 cents et 2 dollars pour le voir en action au théâtre St-Denis. Les comptes-rendus que La Presse – « Un Samson moderne qui s’affirme » – et Le Devoir – « Une véritable farce » – font de cette soirée démontrent cependant qu’il ne fait pas l’unanimité[22]. Les détracteurs de Delamarre tournent notamment en dérision son refus de laisser le public peser ses poids et le fait qu’il ne s’est jamais mesuré, sur une scène, à un autre homme fort de renom.

Les observateurs s’entendent aussi pour dire que les prestations en solo n’ont pas la même dimension que les affrontements entre haltérophiles. Aussi, quand Hector Décarie met finalement son titre en jeu contre Wilfrid Cabana, le 21 janvier 1918, le sport trouve un second souffle. La victoire décisive de Cabana et la volonté qu’il exprime d’être un champion actif redonnent espoir à ceux qui s’intéressent encore aux concours de force.

Cet engouement sera de courte durée. Après être venu à bout de l’Américain Antone Matysek, le 15 septembre 1919, Cabana succombe lors de son match-revanche contre Hector Décarie (24 février et 2 mars 1920). Se considérant lésé par une décision de l’arbitre, le champion défendant refuse même de se présenter pour le deuxième soir de la compétition, préférant recourir aux tribunaux pour retrouver son titre. Cabana sera finalement débouté le 22 février 1922[23].

Derniers sursauts

Cette fin décevante pave la voie à une série d’affrontements qui achèvent de détruire la crédibilité des hommes forts. Il y a bien quelques concours mis sur pied, avec des athlètes un peu moins connus. Mais les matchs prometteurs entre haltérophiles de bon niveau, comme celui entre Wilfrid Cabana et Wilfrid Latour (17 mai 1921) ou celui entre Hector Décarie et Arthur Giroux (28 août 1922), s’avèrent des flops. D’autres s’éternisent inutilement en  palabres sur des points techniques, se terminant souvent devant une fraction de la foule qui était sur place au début de la soirée.

Parmi les coups encaissés par le public, de moins en moins nombreux à assister aux concours, celui asséné par la confrontation Wilfrid Cabana-Victor Delamarre, le 6 septembre 1922, est probablement le plus fatal. Appuyé par une publicité délirante, le choc entre l’ex-champion et l’homme fort de lac Bouchette devait faire salle comble et relancer l’intérêt pour l’haltérophilie. Il n’en est rien. Au lieu des 10 000 spectateurs prévus, seulement quelques milliers se pointent au Colisée de Québec. Voyant que les promoteurs ne peuvent même pas lui garantir 1 500 des 5 000 dollars qu’ils s’étaient engagés à lui verser, Cabana, qui est pourtant dans l’enceinte du Colisée, refuse de monter sur la scène[24]. Delamarre a beau offrir de faire ses tours pour l’honneur, le fiasco est total.

Au cours des dernières années, plusieurs disciplines sportives ont réussi à se doter de structures centralisées qui ont favorisé l’adoption de règles uniformes et cohérentes. Ce qui a permis, entre autres, une exploitation plus méthodique de leur potentiel commercial. Ce n’est pas le cas des concours de force qui, laissés aux intérêts égoïstes des athlètes, semblent condamnés à l’échec.

Des promoteurs montréalais l’avaient compris quelques années auparavant. Ils tentèrent donc de mettre sur pied une grande compétition, comprenant des tours sérieux et reconnus, ouverte à tous les hommes forts.

C’est ainsi que les 22, 23 et 25 avril 1918, le dynamique sportif Léo Dandurand – le futur propriétaire du Canadien de Montréal – avait organisé un tournoi d’envergure réunissant six haltérophiles, dont Hector Décarie et Arthur Dandurand. Même si les recettes furent timides, la formule avait du bon. Marquée par des démonstrations du gagnant Décarie et de l’Américain Warren Travis, la soirée de clôture du 25 avril a même donné à un public ravi l’espoir que cet événement revienne sur une base annuelle.

Léo Dandurand (1956). Fonds Gabriel Desmarais.

Léo Dandurand (1956). Fonds Gabriel Desmarais.

Une autre initiative du genre, en janvier 1920, connaît des ratés. L’absence de Cabana et Décarie, les deux hommes forts les plus en vue du moment, a une incidence directe sur le nombre de spectateurs. Échaudés par la durée du concours qui se termine à 3 heures 40 du matin, ceux-ci sont peu nombreux à se présenter pour la deuxième séance qui a lieu le 27 janvier.

Lorsque la troisième et dernière soirée de la compétition prend fin sans que les épreuves soient terminées, les organisateurs décident de suspendre les activités du tournoi. Il faudra attendre plus d’un an, soit le 23 février 1921, pour que Wilfrid Latour soit couronné champion.

Est-il possible de descendre plus bas ? Il semble que oui. Au tournoi de la Fédération canadienne des poids et haltères du 16 mai 1923, un seul concurrent s’inscrit : Arthur Giroux. Malgré le mérite des tours qu’exécute ce colosse plein de bonne volonté, la coupe qui lui est remise ne suffit pas à masquer l’ironie de la situation. Elle a été gagnée sans opposition !

L’évidence saute aux yeux : les concours de force ont fait leur temps. Désabusés, plusieurs observateurs n’hésitent pas à en rendre responsable la mesquinerie des héritiers de Louis Cyr.

Paru dans La Presse du 18 novembre 1924, l’extrait qui suit résume bien la frustration qui habite les amateurs d’haltérophilie :

Les hommes forts ont tout fait pour tuer le sport qu’ils pratiquent et ils n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes si le public au lieu de se porter en foule à leurs exhibitions, reste chez lui ou va ailleurs. Que les hommes forts commencent par agir sérieusement à forcer avec les poids au lieu de s’escrimer avec la plume pour s’attaquer dans les journaux, et l’attitude du public changera peut-être[25].

Forts en gueule les virtuoses de l’haltère ? Sûrement. Mais à travers les commentaires faits à leur endroit, on sent aussi la difficulté qu’a le public à faire la transition entre une vision idéalisée du sport et son côté mercantile.

Hector Décarie fait preuve d’honnêteté lorsqu’il déclare en avril 1923 : « Je suis prêt à rencontrer tout homme au monde, mais je veux forcer pour de l’argent, et non pas pour la gloire ou pour m’amuser seulement[26]. » On peut tout de même imaginer le ressentiment que suscitent ses propos chez ceux qui ont mis les leveurs de poids sur un piédestal.

C’est pourtant là que se situe le cœur du débat. Les hommes forts de haut niveau ne tiennent pas plus à s’esquinter pour la gloire que les joueurs de hockey ou de base-ball. Or, il est pour eux beaucoup plus avantageux de monnayer leur réputation lors de démonstrations que lors de matchs qui, advenant une défaite, peuvent s’avérer coûteux en terme de prestige et, en bout de ligne, de revenus. Ce qui explique en grande partie leur désintérêt pour la formule des concours. Sans incitatif financier substantiel, comme les salaires que versent les équipes professionnelles de hockey ou de base-ball, il n’y a pas de raison pour que Décarie, Cabana, Delamarre ou les autres acceptent de monter sur la même estrade et de mettre leur « titre » en jeu, indépendamment de sa valeur réelle.

Un des derniers concours de force, celui qui oppose Arthur Giroux au champion olympique mi-lourd de 1920, le Français Ernest Cadine (14 avril 1924), aurait pu apporter un éclairage fort intéressant sur la valeur réelle des champions canadiens-français. Malheureusement, la blessure à l’épaule qui paralyse Giroux à partir du deuxième tour ne  lui permet pas de donner sa pleine mesure.

Fin des matchs entre hommes forts canadiens-français, donc ? À quelques exceptions près, oui. Un certain intérêt pour la force perdurera, entretenu par Philippe Fournier, un autre hercule de petit gabarit, et le gros Eugène Caouette. Puis Delamarre, véritable phénomène de longévité, continuera encore longtemps de donner des démonstrations avant que les six frères Baillargeon ne se fassent connaître à leur tour.

« Gardez-vous en forme pour l'avenir... ». Le lutteur Yvon Robert est mis en vedette dans une publicité de la Brasserie Molson en 1995.

« Gardez-vous en forme pour l’avenir… ». Le lutteur Yvon Robert est mis en vedette dans une publicité de la Brasserie Molson en 1945.

Mais c’est la lutte et la boxe qui font les manchettes et c’est vers ces disciplines que les jeunes colosses, attirés par la perspective d’une carrière sportive, tendent à se tourner. Nés 15 ou 20 ans auparavant, les Elzéar Rioux, Yvon Robert ou Léo Lefebvre auraient peut-être été tentés de marcher dans les traces de Louis Cyr. Au moment où ils atteignent l’âge de faire des choix, l’haltérophilie n’a toutefois rien à offrir de comparable aux cachets que reçoivent les boxeurs et les lutteurs. De plus, la notoriété des leveurs de poids n’arrive pas à la cheville de celle des Jack Dempsey, Strangler Lewis ou Henri Deglane, idoles d’un continent qui vit à l’heure du sport-spectacle auquel les concours de force n’ont jamais vraiment réussi à s’adapter.

*Ce texte est inspiré d’une publication antérieure de l’auteur, parue sur le site Sport et Société.


[1] La Presse, 24 novembre 1900, p. 17.

[2] Paul Ohl, Louis Cyr : une épopée légendaire, Montréal, Libre Expression, 2005, 632 pages.

[3] L’article du New York Clipper est traduit dans La Presse du 10 février 1900, p. 3. Voir aussi Paul Ohl, op. cit., p. 575-584.

[4] Paul Ohl, op. cit., p. 439.

[5] La Presse, 16 avril 1902, p. 3.

[6] La Presse, 21 mars 1906, p. 3.

[7] La première lettre parue à ce sujet dans La Presse date du 23 avril 1902, p. 3.

[8] On fait mention du tir au poignet Décarie-Chapleau à plusieurs endroits, notamment dans Édouard-Zotique Massicotte, Athlètes canadiens-français : recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Beauchemin, 1909, p. 267.

[9] Paul Ohl, op. cit., p. 450-471.

[10] La Presse, 29 décembre 1903, p. 3.

[11] La Presse, 26 janvier 1904, p. 3.

[12] La Presse, 4 août 1900, p. 3.

[13] La Presse, 15 avril 1905, p. 3.

[14] La Presse, 26 décembre 1905, p. 3.

[15] The Montreal Daily Star, 27 février 1906, p. 2.

[16] Le Canada, 27 février 1906, p. 10.

[17] La Presse, 27 février 1906, p. 3.

[18] La Presse, 16 mai 1922, p. 8.

[19] La Presse, 30 mars 1907, p. 3.

[20] Louis Cyr, Mémoires de l’homme le plus fort du monde, Montréal, VLB, 1980, p. 272. Ces mémoires ont été publiés dans La Presse à partir du 8 février 1908.

[21] La Presse, 26 mai 1917, p. 16.

[22] La Presse, 15 février 1922, p. 6; Le Devoir, 15 février 1922, p. 7.

[23] La Presse, 23 février 1922, p. 8.

[24] La Presse, 19 septembre 1922, p. 14.

[25] La Presse, 18 novembre 1924, p. 18.

[26] La Presse, 21 avril 1923, p. 36.

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