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Là où le présent rencontre le passé

L’antisémitisme et l’hospitalité canadienne et québécoise

 

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal et Philippe Néméh-Nombré, candidat au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal

Suite à l’attentat qui a eu lieu à la synagogue Tree of life de Pittsburgh samedi dernier, et alors que le premier ministre Justin Trudeau s’apprête à présenter les excuses officielles du gouvernement pour son refus d’admettre les réfugiés.es judéo-allemands.es se trouvant à bord du navire Saint-Louis en 1939, de nombreuses discussions sur l’antisémitisme ont émergé dans l’espace public. Exception faite des chroniques du Journal de Montréal où les sentiments antijuifs et l’antisémitisme sont couramment attribués à la gauche antiraciste, divers animateurs.rices, journalistes et commentateurs.rices ont soutenu que le Canada avait traditionnellement été une terre d’accueil pour les communautés juives. Et pour en rajouter, certains d’entre eux et elles ont même été jusqu’à exprimer leur surprise quant au soutien que les Musulmans et Musulmanes ont manifesté à l’égard des populations juives. Considérant nos recherches respectives sur l’histoire juive, l’antisémitisme et la multiplicité des formes d’oppression au Canada et au Québec, nous n’avons pas seulement été surpris.e par la tenue de ces propos inexacts, mais aussi profondément choqués.es par la déresponsabilisation qu’ils traduisent et par les assomptions qui sous-tendent l’étonnement quant à la solidarité exprimée par les communautés musulmanes. Il nous apparait donc essentiel de revenir sur la présentation du Canada comme une terre d’accueil, distorsion significative qui s’inscrit dans une falsification de l’histoire permettant aux Québécois.es et aux Canadiens.nes de banaliser l’antisémitisme propre à la société dans laquelle ils et elles vivent et de s’en déresponsabiliser.

Bien que la représentation du Canada comme une terre d’accueil est une idée généralement admise dans le récit historique dominant et dans l’imaginaire collectif, elle trahit une lecture sélective, sinon erronée de l’histoire et participe non seulement de la construction d’une identité québécoise et/ou canadienne faussement irréprochable, mais aussi de la reproduction de l’exclusion et de la marginalisation. De la même manière qu’il apparait impératif de rappeler que les prétentions d’hospitalité canadienne et québécoise carburent notamment à la suppression d’un passé esclavagiste, ou encore se fondent sur le mythe d’une colonisation qui aurait été « douce », nous croyons nécessaire de souligner qu’au Québec comme au Canada l’hostilité à l’égard des Juifs et Juives a de profondes racines qui transparaissent encore aujourd’hui.

L’image ainsi façonnée d’un Canada et d’un Québec accueillants repose sur l’effacement calculé de nombreuses démonstrations, politiques et attitudes hostiles à l’endroit des Juifs et des Juives tout au long de notre histoire. Rappelons par exemple que la présence juive en Nouvelle-France demeurera illégale jusqu’à la conquête britannique, et que l’institutionnalisation de cette hostilité ira jusqu’à l’interdiction de séjour pour les Juifs et les Juives tandis que les autres autorités européennes au nord des colonies espagnoles – quoique partageant des sentiments résolument antijuifs – tolèrent leur présence de même que l’expression de la judéité. Pourtant, si cette discrimination préfigure et annonce une attitude générale qui s’installera au cours des siècles qui suivront, que l’on pense par exemple à l’interdiction pour les Juifs de siéger à l’Assemblée législative du Bas-Canada, il semblerait que les historiens et les historiennes ont préféré, plutôt que d’examiner cet héritage trouble, retenir qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le Canada a accueilli de nombreux.ses Juifs.ves est-européens.nes qui fuyaient les pogroms. Or, là encore, il y a distorsion. Il est ainsi primordial de noter que l’accueil d’immigrants.es et de réfugiés.es de confession juive à cette époque – ne représentant jamais plus de 4% de l’immigration totale – n’est pas une réalité continue et n’a pas empêché à l’antisémitisme de se déployer, voire de se développer. Par ailleurs, l’installation de milliers de Juifs.ves venus.es d’Europe de l’Est n’est pas le simple fait d’un gouvernement soucieux du bien-être de ces communautés : les institutions juives nord-américaines et ouest-européennes ont dû exercer des pressions constantes et assurer, avec leurs propres moyens et réseaux, l’accueil de ces migrants.es. En réaction à cette croissance démographique des communautés juives principalement à Montréal et à Toronto, une méfiance et opposition non-négligeables se sont d’ailleurs consolidées au Québec et au Canada. On peut penser, par exemple, à l’allocution du journaliste Joseph É. Plamondon présentée à l’Association Catholique de la jeunesse canadienne-française en 1910, dans laquelle il suggère de faire face à la « menace » juive en révoquant leurs droits et en les excluant du pays, ou aux intenses débats qui ont eu cours entre la Commission des écoles protestantes du grand Montréal et la Commission des écoles catholiques sur la prise en charge de l’éducation des enfants juifs.

Au Québec, cette tension devient plus évidente encore dans l’entre-deux-guerres et se structure pour l’essentiel de manière défensive ; elle est fortement influencée par une crainte qu’ont les élites politiques canadiennes-françaises d’assister à une dilution démographique. Durant cette période, on observe une multiplication des actes d’hostilité à l’égard des populations juives en fonction de cette méfiance, et une succession d’efforts soutenus pour circonscrire leur place dans les sociétés canadiennes et québécoises : quotas d’étudiants.es juifs.ves dans les universités, harcèlement, boycotts de commerces juifs, éditoriaux à la défense de la foi et de la nation notamment dans le journal Le Devoir ou encore, mobilisations pour restreindre l’accès des Juifs et Juives à certaines fonctions et professions. À cela s’ajoute également des manifestations beaucoup plus violentes d’antisémitisme qui tendent à reprendre les rhétoriques racialistes et nazies qui trouveront un écho inquiétant au Québec : association du judaïsme au communisme, rassemblements et publications de journaux antisémites tel que Le Goglu du journaliste Adrien Arcand et fondation, par ce même Arcand, d’un parti politique ouvertement nazi.

C’est dans ce contexte qu’au début des années 1930, pour une rare fois, les actions du gouvernement canadien répondent aux volontés des élites canadiennes-françaises – dont l’antipathie à l’égard des Juifs et Juives sous-tend notamment les arguments anti-conscription  –, alors que l’État fédéral ferme graduellement ses frontières aux populations juives, sans égard à leur origine géographique. Cette fermeture des frontières atteint son apogée quelques années plus tard, au moment même où le régime nazi commettait les pires exactions envers les communautés juives d’Europe. Nous en avons des exemples bien précis.

En 1939, le navire Saint-Louis quitte l’Europe avec plus de 907 réfugiés.es juifs.ves fuyant le nazisme. Après avoir traversé l’Atlantique, le bateau s’arrête dans différentes villes d’Amérique du Sud, à Cuba, puis aux États-Unis : rien à faire, à chaque fois, l’entrée leur est refusée. Le Canada apparait alors comme le dernier espoir, la seule option restante. Malgré le fait que le gouvernement canadien est pleinement conscient de la situation européenne, le Saint-Louis est refoulé :, l’équipage et les passagers.ères sont contraints.es de retourner en Europe. Près du tiers des passagers.ères perdront la vie au courant des années qui suivent. Et il ne s’agit pas d’un malheureux épisode isolé. Le niveau d’immigration au Canada n’a jamais été aussi bas que pendant la Seconde Guerre mondiale : ce sont tout au plus 500 Juifs.ves qui ont pu s’établir au Canada entre 1939 et 1945. En refusant l’accès à son territoire, le Canada s’est fait complice d’un régime antisémite.

Par ailleurs, si l’atrocité du Saint-Louis ne détonne pas exactement de l’attitude plus générale du gouvernement canadien à cette époque, il serait également faux d’y voir une insensibilité, une inaction et une hostilité exclusivement canadiennes ou « fédérales »; la séparation des pouvoirs entre paliers gouvernementaux n’empêche pas des correspondances frappantes entre des tendances et stratégies politiques en apparence antagonistes. Les exemples de ces proximités discursives ne manquent pas, mais certains sont particulièrement remarquables (et rappellent – durement – les débats politiques contemporains), dont les manipulations antisémites adossées au discours xénophobe et nationaliste de Maurice Duplessis en 1943. Alors qu’il se trouve en pleine campagne électorale, le chef de l’Union nationale, percevant l’immigration comme une menace à la « race canadienne-française », s’enorgueillit d’avoir mis la main sur une lettre annonçant la venue de 100 000 réfugiés.es d’Europe centrale. Duplessis, qui qualifie cette missive de « providentielle », assure qu’elle a été signée par un homme du nom de H-L. Roscovitch, et adressée au Rabbin J. Schwartz et à l’International Zionist Brotherhood. Bien que la majorité des journaux de l’époque diffusent cette nouvelle sans en vérifier l’authenticité, le quotidien The Gazette fait exception et en dévoile la fausseté  :  Roscovitch n’existe pas plus que l’International Zionist Brotherhood. La supercherie ainsi révélée, pourtant, ne suffira pas à désamorcer les intentions qui la sous-tendaient; de nombreux Québécois et Québécoises continuent de nier la réalité, dont la Société Saint-Jean-Baptiste qui lance une pétition anti-immigration ensuite déposée par le député Wilfrid Lacroix à l’Assemblée nationale.

Ces épisodes d’antisémitisme qui traversent l’histoire canadienne et québécoise ne peuvent qu’indiquer que nous nous sommes construit un récit historique présentant faussement le Canada comme une traditionnelle terre d’accueil pour les communautés juives. Malheureusement, cette conception de l’histoire reste dominante et vient supporter la bienveillance projetée dans la couverture et l’analyse faites par divers médias de l’attentat commis à la synagogue Tree of life. Ceux-ci, par ailleurs, ne se sont pas non plus encombrés des statistiques alarmantes quant à la hausse de crimes anti-juifs et antisémites au Québec au cours des cinq dernières années (ces crimes ont par exemple doublé entre 2013 et 2014), des sondages récents démontrant clairement la méfiance et la distance de la majorité à l’égard des communautés juives surtout au Québec, ou encore des cinq synagogues canadiennes (dont deux à Montréal) ayant été la cible de messages d’une violence inouïe en décembre 2017.

La suppression discursive de l’antisémitisme historique et contemporain au Canada et au Québec n’est cependant pas la seule opération qui permet de projeter l’image d’une bienveillance imperturbée. Au mois d’avril dernier paraissait en France un manifeste « contre le nouvel antisémitisme » déplaçant, entre autres choses, la responsabilité des attitudes, gestes et crimes antisémites sur le compte des communautés musulmanes en faisant miroiter le spectre de la menace civilisationnelle d’un « antisémitisme musulman », et en déplorant notamment que « la bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif ». Si l’exemple est séminal, il ne faut pas chercher bien loin au Québec pour relever des discours ancrés dans pareille recette efficace de déresponsabilisation du groupe dominant, solidification de ses frontières ethniques et racialisation de valeurs dites « loin de nous ». Que l’on pense par exemple aux interventions indénombrables sur l’inadéquation fondamentale des communautés musulmanes avec « notre égalité des sexes », discours qui a pris des proportions sans précédent à l’occasion des débats sur le projet de Charte des valeurs québécoises en 2013. Ou que l’on se souvienne des débats d’Hérouxville.

C’est une logique similaire qui nous apparait être à la base de la surprise occasionnée par la solidarité musulmane et qui facilite la circulation d’une histoire canadienne et québécoise falsifiée. De la même manière qu’un journaliste de TVA s’étonnait du « terrorisme inversé » lors du tragique attentat à la mosquée de Québec, la très grave marginalisation et l’exclusion continuellement réaffirmée des communautés musulmanes de l’identité et des valeurs dites collectives a permis à certain.es journalistes de s’étonner de la solidarité musulmane exprimée durant les derniers jours. Si notre intention était d’abord et avant tout d’opposer au mythe d’un Canada historiquement accueillant son passé (et son présent) traversé d’antisémitisme structurel et culturel, nous sommes également d’avis que tout le sérieux du combat contre l’antisémitisme doit inconditionnellement être mené et pensé en lien avec les divers rapports de pouvoir qui s’imbriquent et se renforcent dans nos sociétés.

En toute compassion et solidarité avec les victimes, communautés et diasporas juives ici comme ailleurs, il est nécessaire de dénoncer la déresponsabilisation et les discours prétendant au mieux à l’extériorité de l’antisémitisme (notamment restreint aux communautés musulmanes) et au pire à son inexistence dans le passé et le présent du Canada et du Québec.

 

 

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  1. Bernard Dionne

    Bonjour,
    Il est pertinent de rappeler le passé antisémite au Canada. Mais, sauf l’affaire du Saint Louis, vous ne donnez que des exemples québécois et, pour le Québec, que des exemples tirés du milieu francophone. Or McGill pratique une sévère discrimination à l’égard des Juifs, de même que les hôpitaux anglophones, ce qui force la communauté à créer le Jewish hospital en 1934. De plus, les milieux d’affaire WASP sont ouvertement antisémites, sans compter que le PNSC d’Arcand compte plus de membres à l’extérieur de la province et que de nombreux autres groupes nazis pullulent au Canada-anglais (Betcherman, The swastika and the maple leaf, notamment).Ce qui ne doit pas occulter la forte présence antisémite dans les élites canadiennes-françaises; ce n’est pas pour rien que la seule synagogue à voir le jour à Québec est incendiée le jour de son inauguration, en 1942 sauf erreur. J’aborde ces questions dans mon prochain roman à paraître chez Fides en mars, Les grandes noirceurs.
    Cordialement,
    Bernard Dionne, PhD

  2. Philippe Néméh-Nombré

    « quotas d’étudiants.es juifs.ves dans les universités, harcèlement, boycotts de commerces juifs, éditoriaux à la défense de la foi et de la nation notamment dans le journal Le Devoir ou encore, mobilisations pour restreindre l’accès des Juifs et Juives à certaines fonctions et professions. »

  3. Bernard Dionne

    Le paragraphe commence par « Au Québec, cette tension devient plus évidente encore… » et il ne contient que des exemples québécois, placés sous l’angle des craintes des élites politiques canadiennes-françaises, Le Devoir est le seul journal cité et les 5 dernières lignes de ce même paragraphe portent sur le Québes seul. Ne croyez-vous pas que vos lecteurs en conclueront que, malgré le fait que le mot canadienne soit mentionné, c’est au Québec que le problème domine ? Or, c’est faux, l’antisémitisme a sévi autant dans le Canada anglais. Fournissez une demi-douzaine d’exemples (« No dogs, no jews allowed » à Toronto…) et votre démonstration sera plus crédible.

  4. Philippe Néméh-Nombré

    « Durant cette période, on observe une multiplication des actes d’hostilité à l’égard des populations juives en fonction de cette méfiance, et une succession d’efforts soutenus pour circonscrire leur place dans les sociétés canadiennes et québécoises : […] »

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