Par Sarah Glassford[1]

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Ce texte a d’abord été publié en anglais sur la plateforme ActiveHistory. Nous les remercions de nous laisser le publier en traduction française.

Que pensaient les enfants canadiens de la Première Guerre mondiale ? Nous savons qu’ils s’amusaient avec des jeux et des jouets inspirés par la guerre, qu’ils lisaient des récits d’aventures et se mettaient en scène dans des intrigues centrées sur la guerre, qu’ils étaient mobilisés pour amasser de l’argent pour des causes qui y étaient liées, et que, dans certains cas, ils mentaient sur leur âge dans le but de s’enrôler [2]… Cependant, il est difficile de parler de la guerre dans leurs propres mots, de savoir quelles étaient leurs pensées juvéniles, leurs émotions et l’image qu’ils en avaient. L’étude de Norah Lewis sur les lettres que des enfants envoyaient à cette époque aux périodiques canadiens destinés aux familles propose un exemple rare et précieux[3]. Toutefois, trouver dans les archives des documents non publiés rédigés par des enfants de la Première Guerre mondiale constitue un véritable défi. Les enfants écrivent relativement peu, de tels documents sont donc rares, et quand ils le font, les pages qu’ils noircissent disparaissent le plus souvent après l’enfance. D’ordinaire, peu d’écrits de ce type passent le test de « l’importance historique » et sont conservés dans les archives accessibles au public. Ceux qu’on y retrouve constituent une infime partie de fonds familiaux et sont plus susceptibles d’être découverts par hasard que dans le cadre de recherches intentionnelles.

Le récit sur la guerre de l’écolière montréalaise Kathleen Barry, écrit en 1917, est le parfait exemple de ce genre de découverte accidentelle. Rédigé dans l’un de ses cahiers d’exercices, il est conservé aux Archives provinciales du Nouveau-Brunswick, dans les documents du fonds MC3519 (fonds Janet Toole). Je l’ai trouvé alors que je traitais une nouvelle demande d’adhésion au fonds, au cours de mon stage coopératif de l’été 2017 aux archives. Le fonds MC3519 est une vaste collection familiale, composée de documents concernant Janet et Barry Toole, leurs ancêtres et leurs descendants, ainsi que d’autres proches parents. Kathleen Barry fait partie de ceux-là. Ancêtre de la famille de Barry Toole, quelques souvenirs de son enfance à Montréal et de son éducation ont été transmis de génération en génération par cette famille.

Couverture du cahier d’exercices de Kathleen Barry, élément du fonds MC 3519 (fonds Janet Toole), Archives provinciales du Nouveau-Brunswick. Photographies de Sarah Glassford, avec l’autorisation des Archives.

Seuls quelques objets scolaires du fonds donnent une idée de la petite fille qu’était Kathleen. Même l’histoire dont il est question dans ce texte est entourée de mystère. Elle est non datée, inexpliquée et non attribuée. Pourtant, son contenu ainsi que divers éléments qui s’y trouvent suggèrent qu’elle est passionnante : une fiction originale sur le thème de la guerre, écrite au plus fort de celle-ci, par une petite fille d’environ 12 ans prénommée Kathleen.

Cette histoire, intitulée Le retour de Tom, est écrite d’une main enfantine, mais lisible [transcription intégrale ci-après]. Plusieurs raisons portent à croire qu’il s’agit d’un exercice d’écriture créative réalisé au début d’une nouvelle année scolaire. Elle se trouve en effet en première page d’un nouveau cahier d’exercices de « composistion » [sic] et prend fin peu avant la dernière ligne du verso de celle-ci. Bien que sa date ne soit pas déterminée, l’exercice qui suit est daté du 5 novembre 1917. Les derniers écrits du cahier datent quant à eux du 4 juin 1918, ce qui indique qu’il a été utilisé tout au long de l’année scolaire et laisse donc supposer que l’histoire pourrait avoir été rédigée en septembre ou en octobre 1917.

Toutes les compositions du cahier comportent des corrections à l’encre rouge et sont notées, à l’exception du Retour de Tom, qui ne comporte qu’une coche rouge à la fin du texte. Cette histoire pourrait très bien être un travail de copie, dont le but aurait été de faire pratiquer la calligraphie aux enfants, mais les textes de ce type d’exercice sont plutôt extraits de poèmes ou de proses en général, sans compter qu’il semble peu probable qu’un travail de copie soit effectué dans un cahier d’exercices de composition. De plus, l’intrigue est empreinte d’une forme de fougue juvénile et le style encore immature laisse présager que ce travail est celui d’un ou d’une enfant. Plus qu’un simple travail de copie, le premier texte de ce cahier pourrait donc avoir été un exercice d’écriture libre, réalisé en début d’année scolaire. Un tel exercice donnerait ainsi à l’enseignant.e un aperçu des capacités de ses élèves et servirait de point de comparaison avec les exercices notés des mois suivants.

En réalité, l’histoire comporte deux titres : Le retour, sur la première ligne, puis, sur la ligne suivante, Le retour de Tom. Ce double titre pourrait indiquer que l’enseignant.e avait donné à ses élèves un sujet de devoir (tel que : « Écrivez une histoire sur le thème d’un retour ») ou que Kathleen avait d’elle-même commencé sa rédaction par un titre un peu vague, avant d’être plus précise. Quoi qu’il en soit, il suggère un travail en cours d’écriture plutôt que la simple copie par Kathleen du travail soigné de quelqu’un d’autre. Le cahier d’écolier ne comporte aucun autre travail sur le thème de la guerre, mais les écoles protestantes et anglophones de Montréal étaient de ferventes promotrices de la cause patriotique en temps de guerre[4]. L’analyse qui suit repose sur cette hypothèse.

Première page du cahier d’exercices de Kathleen Barry.

Pour une histoire aussi courte, Le retour de Tom donne un aperçu fascinant de la guerre, vue à travers les yeux d’une enfant, et soulève un certain nombre de questions. Le premier paragraphe, par exemple, explique que Tom, un soldat, s’en rendu dans la Somme pour « faire beaucoup de travail très difficile ». Kathleen avait parfaitement conscience que la Somme était le théâtre d’importantes batailles. Cependant, « faire beaucoup de travail très difficile » ne permet pas, par son manque de clarté, de savoir s’il s’agit d’une référence littérale à la main-d’œuvre impliquée dans des tâches telles que la marche, le creusage de tombes et le renforcement des tranchées (qui pourraient avoir été mentionnés par un ami ou par un proche parent), un euphémisme pour parler des batailles, ou encore une preuve de l’incertitude quant aux activités quotidiennes des soldats dans les tranchées.

Le troisième paragraphe montre une forme de fascination juvénile pour les objets liés à la guerre, énumérant différentes sortes d’armes et d’équipement et laissant entendre que deux d’entre eux sont des trophées. Kathleen ne trahit ni sentimentalisme ni sensibilité extrême à l’égard de la mort de soldats ennemis, et décrit allègrement le casque criblé de balles d’un Allemand ainsi qu’un morceau d’avion ennemi abattu par un pilote britannique.

Le fait le plus fascinant de cette histoire est qu’au milieu du troisième paragraphe, celle-ci laisse complètement de côté le retour du soldat Tom pour s’intéresser à une héroïne française anonyme. Après avoir présenté la « petite fille » comme le sujet d’une histoire que Tom raconte à sa mère, Kathleen semble s’intéresser davantage à l’aventure de la fillette qu’au retour de Tom. Même si elle mentionne plus tôt dans le récit un No Mans’s Land, ses connaissances sur la guerre des tranchées sont assez sommaires. L’histoire raconte que la petite fille a traversé une rivière à la nage afin d’avertir les soldats présents dans un fort que l’ennemi allait les attaquer (serait-il possible que Kathleen ait pensé à la célèbre marche de Laura Secord, qui avait parcouru 30 kilomètres à pied pour prévenir les forces armées britanniques d’une embuscade des soldats américains pendant la guerre de 1812 ?).

Mais l’invraisemblance géographique et tactique de l’aventure n’est pas la question. Ce qui, au contraire, est important, est le fait que si Kathleen donne de Tom une description assez vague, à l’image de son « travail très difficile » dans la Somme, elle détaille en revanche considérablement l’héroïsme de la fille sans nom : la rivière n’est pas simplement un gué, mais un gué « printanier », ce qui signifie qu’il est profond, rapide et par conséquent dangereux. La fillette sauve à la fois le bastion du fort et un grand nombre de soldats qui se trouvent à l’intérieur. De plus, le plan ennemi d’assiéger le fort n’est pas seulement retardé, mais il « échoue lamentablement ». Kathleen qualifie son héroïne de « fille courageuse » et précise que celle-ci obtient une médaille pour son dévouement. Tous ces détails tendent à montrer un désir d’ajouter un contenu féminin au sein d’un récit narrant des exploits intégralement masculins sur le champ de bataille pendant la Première Guerre mondiale. Peut-être même que Kathleen s’est imaginée à l’intérieur de son histoire. La fillette anonyme est assurément un exemple de « personnage féminin au caractère fort » que le public féminin du XXIe siècle affectionne.

Pourtant, même si elle s’est détournée de l’histoire de Tom et a introduit la courageuse petite fille anonyme à son récit, Kathleen est revenue aux valeurs traditionnelles edwardiennes en matière de genre. Épuisée après avoir sauvé le fort, la fillette « s’évanouit et serait morte » sans le médecin des lieux. Lorsqu’on lui remet une médaille, elle fait preuve de la modestie féminine caractéristique qu’on attend d’elle et minimise son propre héroïsme, affirmant qu’elle n’a « rien fait pour la mériter ».

Deuxième page du cahier d’exercices de Kathleen Barry.

Kathleen a-t-elle sciemment saboté son propre récit sur le soldat Tom en introduisant une fille qui éclipse l’héroïsme de ce dernier ? Ou s’est-elle soudainement et inconsciemment davantage intéressée aux aventures d’une fillette, qu’elle envisageait simplement de mentionner en cours de narration, qu’à l’histoire de son protagoniste présumé ? Avait-elle un intérêt marqué pour la guerre, ou est-ce le premier sujet auquel elle aurait pensé lorsque son enseignant.e lui a demandé une rédaction, en raison peut-être du retour au Canada d’anciens soldats blessés, dont le nombre était particulièrement élevé à l’automne 1917 ? Que savait réellement Kathleen de la guerre des tranchées et des armes capables d’un massacre industriel ?

Un siècle après que Kathleen ait écrit son histoire, ces questions demeurent sans réponse. Mais le fait d’imaginer une petite fille dans le feu de l’action laisse présager que Kathleen Barry, tout comme peut-être de nombreuses petites Canadiennes de l’époque de la Première Guerre mondiale, avait une vision plus audacieuse de ce qu’elle pourrait être en mesure de faire que celle des adultes qui l’entouraient.

Traduction : Gaëlle Varnier-Brunet

***

Return

Tom’s Return

Tom belonged to a large Scottish regiment. He had got a leave for seven days, as he went home to his mother in Scotland near Edinburgh. He had left from a little station some-where in France near the Somme and he had been doing a lot of very hard work and he certainly deserved his leave.

As Tom lived not far from the station he decided to walk to his home. He got to the house without being seen and he went to the door and rang the bell. His mother was upstairs knitting socks for her boy whom she thought was over in France. She went down to open the door and when she saw her own boy she cried “Oh Tom, my baby boy!” and then she fainted. When she came to she did not know what to do.

Tom had brought a number of funny relics from “no man’s land”. Among these was a very funny German helmet with a great number of bullets in it, and a gas mask and a piece of an ariplane [sic] that had been brought down by a British aviator and a hand grenade. He told his mother a very queer story about a little girl who saved a fort by swimming across a ford in the springtime. She saved not only a fort but also a large number of soldiers, as she had overheard some of the enemy discussing a way to surround the fort but their plan was all broken up by this brave girl.

The girl, after her swim, was ver [sic] exhausted and she fainted and would have died if there had not been a doctor in the fort. When she was quite well again, she received a medal and she did not want to take it as she said she had done nothing to deserve it.

That night Tom’s mother had a lot of the young people of the village to have a nice party in honour of Toms [sic] return.

Source : Provincial Archives of New Brunswick, MC3519 (Janet Toole), MS4 D/2 (Kathleen Barry Schoolbooks), Kathleen Barry, Form III, “Composistion” notebook, “Tom’s Return,” pp. 1-2.


[1] Sarah Glassford est titulaire d’un doctorat en histoire canadienne de l’Université de York ainsi que d’une maîtrise en bibliothéconomie et en science de l’information de la Western University. Elle travaille actuellement comme archiviste aux archives provinciales du Nouveau-Brunswick. Elle est aussi coéditrice de la série « Canada’s First World War » sur le site www.activehistory.ca.

[2] FISHER, Susan R., Boys and Girls in No Man’s Land: English-Canadian Children and the First World War (Toronto: University of Toronto Press, 2011); COOK, Tim, « “He Was Determined to Go“: Underage Soldiers in the Canadian Expeditionary Force », Histoire sociale/Social History, 41, 81 (2008), pp. 41-74; GLASSFORD, Sarah, « Bearing the Burdens of the Their Elders: English-Canadian Children’s First World War Red Cross Work and Its Legacies », Etudes Canadiennes/Canadian Studies 80 (2016): 129-50, http://eccs.revues.org/695; ALEXANDER, Kristine, « An Honour and a Burden: Canadian Girls and the Great War », édité par S. Glassford et A. Shaw, A Sisterhood of Suffering and Service: Women and Girls of Canada and Newfoundland during the First World War, Vancouver: UBC Press, 2012), pp. 173-194.

[3] LEWIS, Norah, « “Isn’t this a terrible war?’ The Attitudes of Children to Two World Wars” », Historical Studies in Education 7, 2 (1995), pp. 193-215.

[4] MILLAR, Anne et KESHEN, Jeff, « Rallying Young Canada to the Cause: Anglophone Schoolchildren in Montreal and Toronto during the Two World Wars », History of Intellectual Culture 9, 1 (2010/11), pp. 1-16.