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Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

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La connaissance de l’histoire est-elle héréditaire?

Par Michel Dahan, Université de Montréal

L’excellent documentaire Briser le code (hyperlien vers : https://briserlecode.telequebec.tv/), présenté sur les ondes de Télé-Québec le 29 janvier dernier, m’a immédiatement rejoint. Fabrice Vil y parle avec finesse des enjeux liés au racisme. Il y déplore le fait que les personnes racisées ou autochtones, en raison de leurs différences, sont contraintes de modifier leurs attitudes et leurs comportements pour se fondre dans la majorité québécoise sans déranger. Le documentaire dénonce les dynamiques souvent inconscientes et subtiles qui leur rappellent au quotidien qu’ils et elles ne sont pas membres à part entière de la société.

Briser le code m’a permis de porter un nouveau regard sur mon expérience personnelle. Il faut dire que je ne suis pas né ici. Pourtant c’est tout comme. Mes parents ont choisi de s’installer à Montréal alors que je n’avais que deux ans. J’ai grandi ici et je connais ce pays beaucoup mieux que celui qui m’a vu naître.  Ce documentaire m’a permis de mettre des mots sur une réalité sournoise et difficile à décrire, même pour moi. Il m’a aussi fait prendre conscience que ce que j’ai vécu en grandissant était partagé par des milliers de Québécois.es. Au-delà des nombreux enjeux de société que ce documentaire permet d’éclairer, ma réflexion s’est surtout portée sur son application dans mon milieu professionnel. Il soulève de nombreuses questions pour la communauté historienne et pour tous ceux et celles qui travaillent dans les domaines de l’histoire et du patrimoine.

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Ts’Peten 1995*

Affiche et texte : Gord Hill

Traduction : Florence Prévost-Grégoire

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 officiers et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison.

Durant le siège, qui commence à la mi-août, la GRC coupe toutes les communications des défenseur·euse·s. Les médias corporatifs rapportent seulement la version des événements vue par la police. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’elle a elle-même qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Certains conseils de bande du nord de Secwepemc ont collaboré avec la police et ont publiquement dénoncé les défenseur·euse·s, légitimant du même coup l’opération policière.  

Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules blindés Bison, déclenchant par la suite une longue fusillade durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Wolverine, un aîné Secwepemc, réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. Étonnamment, seulement une personne – un défenseur touché par une balle tirée par un policier – est blessée.

Le lendemain, un tireur d’élite de la GRC ouvre le feu sur un défenseur non armé qui se promenait dans une zone « interdite de tir », affirmant que l’intéressé portait une tenue de camouflage et une arme. Le procès révèle pourtant que la personne en question n’était pas armée.

La GRC filme la plupart de ses activités et de ses réunions et utilise les enregistrements à des fins de formation pour les futures opérations contre les Autochtones. C’est lors d’une de ces réunions que le porte-parole des médias de la GRC, Sergent Peter Montague, déclare que « les campagnes de diffamation sont notre spécialité ». La GRC accumule aussi beaucoup de vidéos de surveillance filmées par des avions survolant le siège.

La GRC invente des accidents de tir pour justifier le déploiement de véhicules blindés Bison. Ils vont même jusqu’à tirer sur leur propre véhicule et à prétendre que des patrouilles policières sont attaquées par des défenseur·euse·s. Aucune image de ces accidents n’a jamais été retrouvée et les défenseur·euse·s disent n’avoir jamais mené une telle attaque.

Le Nouveau Parti Démocratique, le parti politique provincial au pouvoir supposément « progressiste » a autorisé les interventions policières. C’était pour eux un moyen de gagner l’appui d’électeurs et d’électrices mécontent·e·s et de détourner l’attention qui était mise sur de nombreux scandales de corruption qui avaient ébranlé leur réputation.

Tout au long du siège, le gouvernement et les forces de l’ordre ont démonisé les défenseur·euse·s en les présentant comme les membres d’une secte, des « squatteurs » et des terroristes. Ils ont présenté leurs demandes comme étant absurdes. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières n’avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées, une idée largement partagée dans les communautés autochtones à travers la province (dont la majorité du territoire reste à ce jour des terres autochtones non cédées).

Texte sur l’affiche :

Souverainistes, pas terroristes

Cette terre n’est pas à vendre

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 membres des forces de l’ordre et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison. Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules Bison, déclenchant par la suite une longue défenseur·euse·s durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Un aîné Secwepemc réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’ils ont eux-mêmes qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées.

Biographie 

Gord Hill est un membre de la nation Kwakwaka’wakw de la côte du Nord-Ouest. Écrivain, artiste et militant, Gord est impliqué dans la résistance autochtone, anti-coloniale et les mouvements anti-capitalistes depuis plusieurs années. Il utilise souvent le pseudonyme Zig Zag.

Pour en savoir plus

Hill, Gord, The 500 Years of Resistance Comic Book, Vancouver : Arsenal, 2010.

Hill, John Boncore, The Autobiography of Dacajeweigh/Splitting the Sky: From Attica to Gustafsen Lake, Chase, BC : John Pasquale Boncore, 2001.

Lambertus, Sandra, Wartime Images, Peacetime Wounds: The Media and the Gustafsen Lake Standoff. Toronto : University of Toronto Press, 2004.

Swilto, Janice G.A.E., Gustafsen Lake: Under Siege: Exposing the Truth Behind the Gustafsen Lake Stand-Off, Peachland, BC : TIAC Communications Ltd., 1997.

 

 

*Cet article a originalement été publié le 3 décembre 2019

L’occupation de Sir George Williams

Affiche par Lateef Martin; Texte par Funké Aladejebi; Traduction par Marie-Laurence Rho

Le 29 janvier 1969, près de 200 étudiant·e·s universitaires se sont barricadé·e·s dans le centre informatique du 9e étage du Henry F. Hall Building de l’université Sir George Williams à Montréal (maintenant connue comme l’université Concordia). Ce mouvement, qui a marqué le début d’une occupation de deux semaines pour protester contre le racisme, a abouti à une intervention de la police anti-émeute. Celle-ci a évacué de force les manifestant·e·s hors du bâtiment et les a arrêté·e·s le 11 février 1969. Par le temps que l’occupation de Sir George Williams (à laquelle on réfère souvent comme une « affaire » ou une « émeute ») se termine, 97 personnes, dont des étudiant·e·s noir·e·s et des étudiant·e·s blanc·he·s, avaient été arrêtées et l’université avait subi des dommages matériels s’élevant à 1 million de dollars. La manifestation et les conséquences qui en sont découlées ont créé une rupture avec le mythe d’harmonie raciale au Canada. L’occupation de Sir George Williams demeure la plus importante des occupations étudiantes de l’histoire du pays.

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L’affaire Sir George Williams dans la presse étudiante universitaire*

Par Marie-Laurence Rho, UQAM

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Lendemain d’émeute, février 1969. Source : Archives de l’Université Concordia.

À l’hiver 1969, des étudiants antillais de passage à Montréal dans le cadre de leurs études ont occupé, avec leurs alliés blancs, le centre informatique de l’Université Sir George Williams à Montréal. Cette occupation a été orchestrée afin de protester contre des manifestations de racisme s’étant produites au sein même de l’université. Le présent article propose de questionner la façon dont a été reçue cette mobilisation anti-raciste par les étudiants universitaires des campus de la métropole dans le contexte des «années 68» où le militantisme étudiant est exacerbé, non seulement au Québec, mais à l’échelle globale également.

Mots clés : Montréal; les «années 1968»; militantisme; militantisme noir; Black Power; presse étudiante; mouvement étudiant; université

Les «années 68», période d’activisme politique ayant touché les campus universitaires de plusieurs villes du monde entre 1967 et 1969, incarnent un mouvement global dont les expressions locales s’inscrivent dans des contextes nationaux singuliers. Cet article vise justement à étudier l’un des épisodes du militantisme propre au mouvement soixante-huitard montréalais: l’affaire Sir George Williams. Nous tâcherons de montrer comment ce mouvement d’activisme s’inscrit dans le contexte militant québécois et montréalais des années soixante et comment son étude permet de complexifier le portrait du militantisme des «années 68» à Montréal.

Soulignons d’abord que les rares travaux en histoire qui se sont intéressés au phénomène des «années 1968» à Montréal intègrent, sans grande surprise, la dimension du militantisme pour les droits linguistiques[1]. Effectivement, dans le contexte montréalais des années 1960, un discours engagé, largement axé sur les droits linguistiques de la majorité francophone, se consolide. Avec l’émergence des mouvements sociaux de la décennie et l’affirmation d’un néo-nationalisme à l’échelle du Québec, la protection de la langue française mobilise plus que jamais une quantité significative de militants. À cet effet, selon Marc V. Levine, ce sont les institutions scolaires qui, dans le contexte montréalais de la fin des années soixante, deviennent la pierre angulaire du mouvement pour les droits linguistiques. En ce qui concerne les écoles primaires et secondaires, le libre choix des parents à envoyer leurs enfants à l’école en français ou en anglais commence à poser problème à la population francophone lorsque, dans la période d’après-Deuxième Guerre mondiale, l’arrivée d’un nombre croissant d’immigrants qui envoient majoritairement leurs enfants à l’école anglophone laisse présager la mise en minorité des francophones à Montréal[2]. À cet effet, pensons ici à l’épisode de la crise linguistique de Saint-Léonard, qui a mené à un affrontement autour de la question de la langue d’enseignement dans les écoles primaires de Saint-Léonard entre les parents francophones et les parents d’origine italienne de cette municipalité de l’île de Montréal. D’un autre côté, dans le cas des universités de la métropole ; le déséquilibre entre le nombre d’institutions anglophones (Sir George Williams et McGill) et francophone (Université de Montréal) pose la question de l’égalité des chances d’accès aux études supérieurs pour les francophones qui réclament la création d’une seconde université de langue française. C’est justement dans ce contexte que l’opération McGill français a mobilisé différents groupes d’étudiants et de travailleurs sur le campus de l’Université McGill, à l’hiver 1969, pour réclamer la conversion de cette institution anglophone et bourgeoise en une université populaire de langue française. Dans une moindre mesure, le mouvement d’occupation des cégeps de la région métropolitaine d’octobre 1968, bien qu’ayant été porteur de revendications allant au-delà du facteur linguistique, était lui aussi ancré dans une rhétorique nationaliste et anti-impérialiste assez critique des structures de pouvoir, fréquemment associées à l’élite anglo-saxonne.  Dans ce contexte, il apparaît essentiel de ne pas négliger le poids du militantisme pour les droits linguistiques à Montréal dans la consolidation du mouvement soixante-huitard, dont les action politiques sont principalement centrées autour des institutions scolaires de la métropole .

De son côté, l’affaire Sir George Williams, dont il sera question ici, s’inscrit dans le militantisme pour les droits civiques à Montréal plutôt que dans la foulée des revendications pour les droits linguistiques. Or, à notre avis, ce mouvement d’occupation peut et doit faire également partie des événements pris en compte dans le chantier historiographique du mouvement soixante-huitard montréalais. C’est en ce sens que cet article, en incluant les militants de Sir George Williams à une étude de cette période de l’histoire de la métropole, permet de faire la lumière sur des dimensions encore inexplorées par l’histoire des «années 68» à Montréal.

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Anne Clare Cools

Par Christine Chevalier-Caron, doctorante en histoire à l’UQAM et chercheuse à Histoire, femmes, genre et migration

À l’initiative des professeures Magda Fahrni et de Yolande Cohen, un projet de vignettes biographiques subventionné par le Réseau québécois en études féministes a été lancé. La biographie d’Anne Clare Cools s’inscrit dans ce projet visant à restituer aux femmes la place qui leur revient dans l’histoire. Cools a pris activement part aux mobilisations aujourd’hui appelées l’Affaire Sir George William. L’’occupation s’étant terminée un 11 février, nous vous proposons de rencontrer cette femme qui fut, aussi, la première sénatrice noire du Canada.

Anne Clare Cools est née le 12 août 1943 à la Barbade, alors colonie britannique. Sa mère, Rosie Gordon Miller est femme au foyer, et son père, Lucius Unique Cools, est pharmacien. Dans son milieu familial, l’éducation, le civisme et le devoir social sont valorisés[1]. En 1957, bien que l’immigration antillaise au Canada soit encore un phénomène marginal, Anne, âgée de 13 ans, et sa famille émigrent à Montréal.

Anne C. Cools intègre l’école secondaire Thomas D’Arcy McGee, située au 220, avenue des Pins Ouest, où elle est la seule étudiante noire. Après ses études secondaires, au début des années 1960, elle s’inscrit à l’Université McGill en travail social. Des mouvements sociaux, dont le Black Power, présents surtout aux États-Unis, se déploient aussi à Montréal, particulièrement au sein de groupes d’étudiants.es Noirs.es fréquentant les universités anglophones et entretenant des liens avec le reste de la diaspora. En 1965, Anne C. Cools participe à la création d’une importante organisation militante de personnes originaires des Caraïbes, le Caribbean Conference Committee[2] (CCC). Faisant partie du « noyau politique de gauche du groupe[3] », elle organise avec le Comité des conférences plusieurs fois par année pour faire connaitre l’histoire de la région, mais aussi dans le but de transformer la politique aux Caraïbes. Dans les années 1960, elle est la seule femme occupant un poste important au sein du CCC.

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