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Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Raconter mon histoire avec des mots et des objets*

Par Grace Acan

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Voici le quatrième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Quand je repense à la façon dont tout a commencé, je constate à quel point le dicton commun « un problème partagé est un problème à moitié résolu » est vrai. Partager une histoire comme la mienne n’est pas facile. Il faut du temps et du courage. Lorsque je me suis échappée de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) après huit ans de captivité, je ne pouvais pas le faire. Il m’a fallu des années et la parution d’un livre (A Lone Way Gone:Memoirs of a Boy Soldier), écrit par Ishmael Beah, pour que j’envisage cette possibilité.

En lisant l’histoire d’Ishmael Beah, je me suis mise à réfléchir aux avantages qu’il y a à partager son histoire. En tant qu’enfant soldat pendant la guerre civile en Sierra Leone, Ishmael Beah a traversé bien plus de difficultés que je ne l’avais imaginé. Il a affronté et fui de nombreux dangers sur la ligne de front des conflits armés. Quand j’ai comparé cela à ma propre expérience de la guerre en Ouganda, j’ai compris pourquoi on disait que j’étais une civile vivant parmi les soldats. Mon expérience de la captivité dans la LRA était similaire à celle de Beah, mais aussi très différente. J’ai réalisé que je devais partager ma propre histoire.

La femme la plus dangereuse du monde a vécu au Canada

Affiche et présentation : David Lester
Traduction :
Florence Prévost-Grégoire

Par une chaude journée de printemps à Christie Pitts, à Toronto, sous un ciel couvert, des familles se détendent sur des couvertures en mangeant des sandwiches. Un camion est stationné devant un rassemblement de près de 1000 personnes. Une grande bannière, « MAY DAY 1939 » flotte dans le vent alors que l’anarchiste Emma Goldman, que le directeur du FBI J. Edgard Hoover a déjà qualifié de « femme la plus dangereuse de l’Amérique », s’adresse à la foule :

Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections. Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges. Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous dépassons nos ‘droits démocratiques’. Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis de l’hôtel de ville. 

Emma Goldman est née en 1869 dans une famille juive à Kaunas, en Lituanie. Fuyant les pogroms en Europe, elle immigre aux États-Unis en 1885 et s’engage dans le mouvement anarchiste. Déportée en 1919 à cause de son implication dans les mouvements anti-guerre, en exil en Europe pendant plusieurs années, Goldman s’installe finalement au Canada en 1939. Elle n’en était pas à sa première visite au pays : elle avait déjà vécu au Canada deux fois et avait fait le tour du pays à plusieurs reprises. Elle use alors de ses compétences oratoires extraordinaires pour développer un mouvement anarchiste actif. Ses conférences sur divers sujets ont inspiré des foules de passionné.e.s au Canada.

Durant la dernière année de sa vie, elle lutte avec la mélancolie de ne pas voir son ‘bel idéal’ se réaliser. Malgré qu’elle trouve Toronto mortellement ennuyante, elle persiste. Goldman encourage des anarchistes locaux à s’organiser et elle fonde avec eux le Libertarian Group . L’organisation planifie des manifestations anti-fascistes, supporte les réfugiés de la guerre civile espagnole et tient des groupes de discussion hebdomadaires.

Quand le Canada s’engage dans la Seconde Guerre mondiale, cinq membres du Libertarian Group  sont arrêtés et accusés de violer la loi sur les mesures de guerre (pour possession de documentation anti-guerre). Goldman, qui a alors 69 ans, prend en charge les collectes de fonds et organise la défense des accusés. Pour Goldman, il s’agissait là d’une question de liberté d’expression et de liberté civile qui affectait tous les Canadiens.

Les accusés sont déclarés innocents, mais deux d’entre eux, dont l’italien Arthur Bortolotti, doivent être déportés. En retournant en Italie, Bortolotti risquait cependant une mort certaine sous le régime fasciste de Benito Mussolini. Goldman décide donc de solliciter l’aide d’activistes partout à travers la planète. À Winnipeg, elle tient des réunions publiques organisées par Arbeiter Ring et les Industrial Workers of the World. Elle rencontre aussi le leader du Co-operative Commonwealth Federation, J.S. Woodsworth, qui lui promet d’informer le gouvernement fédéral de la situation. La GRC garde un œil sur tous les mouvements de Goldman : « RCMP AGENT 302 : Le cercle des ouvriers compte un certain nombre de Juifs aisés, qui ont fourni les fonds permettant à EMMA GOLDMAN de se rendre à Winnipeg. » On ordonne tout de même à Bortolotti de quitter le pays, mais la campagne acharnée d’Emma conduit finalement le premier ministre Mackenzie-King à arrêter l’ordre.

À l’hiver 1940, Goldman est victime d’un ACV qui paralyse le côté droit de son corps et la laisse incapable de parler. Elle meurt dans son appartement sur Vaughn Road à Toronto le 14 mai 1940. Un service funéraire est organisé au Labour Lyceum sur l’avenue Spadina, avec une foule si grande qu’elle débordait dans la rue.

La longue histoire de la protestation sociale au Canada est souvent laissée de côté dans l’histoire officielle. Emma Goldman s’inscrit dans cette tradition radicale. J’ai lu son autobiographie quand j’étais adolescent et j’ai ensuite joint le journal anti-autoritaire de Vancouver, Open Road (1957-1990), qui était le nom original du journal de Goldman, Mother Earth. J’ai créé une affiche sur Goldman pour Open Road qui a été distribuée partout sur la planète. 40 ans plus tard, j’ai créé cette seconde affiche. Tel est le pouvoir de l’histoire, se souvenir et comprendre. Les actions courageuses d’Emma Goldman continueront de nous mettre au défi et d’inspirer nos propres combats pour la justice sociale au Canada et autour du monde.

Biographie

David Lester est le guitariste du duo métal underground Mecca Normal. Son affiche de la figure anti-guerre Malachi Ritscher a été incluse dans l’édition 2014 de la Biennale de Whitney. Il est l’auteur et l’illustrateur de The Gruesom Acts of Capitalism et du roman graphique The Listener. Il travaille présentement à une biographie graphique sur Emma Goldman.

Pour en savoir plus

Griffin, Frederick, « Emma Goldman, Toronto’s anarchist guest », Toronto Star Weekly, December 31, 1926.

Marshall, Peter, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, London : HarperCollins, 1992.

Moritz, Theresa et Albert Moritz, The World’s Most Dangerous Woman: A New Biography of Emma Goldman, Vancouver, BC : Subway Books, 2001.

Note: Certains détails de ce texte proviennent du fond Emma Goldman de Bibliothèques et Archives Canada, à Ottawa.

Texte sur l’image

« Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections.

Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges.

Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous avons dépassé nos ‘droits démocratiques’.

Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis des hôtels de ville. »

  • Emma Goldman s’adressant à la foule à Toronto au rassemblement de mai en 1939. L’anarchiste la plus notoire au monde a vécu et travaillé partout au Canada en parlant des problèmes concernant les droits des travailleurs et des travailleuses, du contrôle des naissances, du fascisme, de la liberté d’expression, des arts et de la révolution sociale. Elle est décédée à Toronto en 1940.

Partager, guérir, militer

Par Evelyn Amony

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Voici le troisième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Une grande partie de ma vie a été marquée par des hauts et des bas, et je sais qu’elle continuera ainsi. À l’âge de 11 ans, presque 12, j’ai été enlevée par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) – un groupe de rebelles qui a combattu le gouvernement ougandais pendant plus de 20 ans. Avant mon enlèvement, je vivais avec mes parents et j’allais à l’école à Gulu, une petite ville du nord de l’Ouganda. J’ai été séparée de ma famille et retenue en captivité pendant plus de dix ans. Comme beaucoup d’autres personnes enlevées, j’ai été emmenée au Soudan du Sud où je vivais dans un camp de la LRA. Et, comme beaucoup d’autres filles, j’ai été forcée d’épouser un commandant et de mettre au monde des enfants.

J’ai échappé de justesse à la mort en 2005, lorsque j’ai été capturée avec mon nouveau-né dans une embuscade militaire par l’armée ougandaise. La jupe verte que je portais ce jour-là est exposée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) de Winnipeg, au Manitoba. On y voit les trous des balles qui ont effleuré mon corps lorsque j’ai levé les bras, en tenant mon bébé au-dessus de ma tête.

L’assurance-chômage : sécurité du revenu ou sécurité publique

Par Jérémie Dhavernas, Mouvement Action-Chômage de Montréal

Grande marche pour l’emploi en 1983
Crédit : Yves Huneault

Avec la Prestation canadienne d’urgence (PCU), le gouvernement Trudeau lançait le 6 avril dernier un nouveau régime de remplacement de revenu, une première depuis la création de l’assurance-chômage en 1940. Si ces deux mesures répondaient à des crises économiques (passées ou anticipées), l’on doit aussi garder en tête qu’elles sont de puissants outils de régulation sociale.

En effet, la PCU a été d’abord été présentée comme une réponse humaniste à la crise. Le communiqué de presse du ministère des finances annonçant la mesure avançait notamment : « Dans des périodes difficiles comme celle?ci, les Canadiens ne devraient pas avoir à choisir entre protéger leur santé et continuer à soutenir leur famille. Nous avons bien pris conscience de la situation, et nous sommes là pour eux. »[1]

Cette posture morale va traditionnellement de pair avec la préoccupation de l’État de freiner toute atteinte potentielle à l’ordre public. Si, à la fin du 19e siècle, la pensée libérale abandonne peu à peu ses thèses sur la dégénérescence morale des démuni.es comme cause de leur pauvreté, elle considère toujours cette même dégénérescence comme une de ses conséquences majeures[2]. Par l’assistance sociale, on réhabilite ainsi l’activité économique des plus pauvres, tout en les empêchant d’en venir à des moyens illégaux ou violents pour assurer leur survie.[3]

« Ododo Wa » : Recherche et communication de connaissances difficiles*

Par Annie Bunting, avec Patricia Trudel

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Voici le deuxième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Nous considérons souvent la recherche universitaire comme un retour en arrière. Elle documente le passé et collecte des données sur des expériences vécues. En travaillant avec le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), notre partenariat financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) – Esclavage conjugal en temps de guerre : Partenariats pour l’étude de l’esclavage, du mariage et des masculinités (ECtG) – a pu diffuser ses recherches de façons créatives. Mobiliser cette recherche et ces expériences vécues en tant qu’« histoire active » est une démarche orientée vers l’avenir. Elle permet de donner vie aux données et de rejoindre des publics nouveaux et variés.

L’exposition temporaire Ododo Wa : Filles en temps de guerre, conçue par Isabelle Masson du MCDP, et la version itinérante de l’exposition sont ancrées dans les expériences de Grace Acan et d’Evelyn Amony, qui ont toutes les deux survécu à leur enlèvement par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) en Ouganda dans les années 1990. Elles sont aujourd’hui chercheuses et militantes dans le nord de l’Ouganda et ont collaboré étroitement au projet ECtG et avec le MCDP sur Ododo Wa. L’exposition donne vie à leur expérience en captivité et d’unions conjugales forcées d’une manière qui informe le public et transforme sa compréhension de la situation des femmes en temps de guerre. Le développement efficace d’une exposition de cette nature nécessite des choix judicieux en matière d’orientation, de récits, d’objets, d’images et de films; il est également essentiel d’établir des relations de confiance significatives entre toutes les parties concernées et de planifier des méthodes de communication nuancées dans différents lieux.

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