Partir de la conscience historique des jeunes pour leur enseigner l’histoire

Jocelyn Létourneau, Fellow, Collégium de Lyon et Titulaire de la  CRC en histoire du Québec contemporain, Université Laval

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Cet article sera également publié en anglais sur ActiveHistory.ca dans le cadre d’une semaine thématique portant sur la pensée historique au Canada. Nous invitons d’ailleurs nos lecteurs à suivre les onze contributions qui seront mises en ligne au courant de la semaine, en commençant par l’introduction au dossier rédigée par Thomas Peace. 

Qui fut le premier premier ministre du Québec? En quelle année la grève de l’amiante a-t-elle eu lieu? Quel est l’évènement phare de la Révolution tranquille? Voilà trois questions auxquelles très peu de jeunes savent répondre correctement. Sur cette base, nombreux sont les observateurs qui diagnostiquent, à propos de la jeunesse contemporaine, un déficit majeur de connaissances historiques, voire un désintérêt marqué envers le passé.

S’il est faux d’affirmer que les jeunes sont indifférents à ce qui fut, il est vrai de dire que le stock de connaissances historiques qu’ils maîtrisent, sauf pour quelques-uns d’entre eux, est mince plutôt que large. En revanche, cela ne signifie pas qu’ils ne disposent pas de visions du passé qui, puissantes dans leur simplicité, les aident à s’approprier l’histoire aux fins de construire du sens qui leur soit utile dans la vie.

On pourrait dire les choses autrement : les jeunes savent sans connaître ; ils ont une vision forte de ce qui fut à défaut d’avoir une connaissance pleine de ce qui a été. Comment sait-on cela? Continuer la lecture

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Blogue : ScrapBook, plus qu’un collage…

Catherine Martin, historienne diplômée de l’Université de Sherbrooke  TechnoCatherine (twitter)

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Catherine Martin

Catherine Martin

Catherine Martin est une historienne diplômée de l’Université de Sherbrooke dont le mémoire de maîtrise, intitulé « Fourrures, eau-de-vie et absolution : réseaux sociaux, économiques et politiques à Lachine, 1670-1680 », est en cours de finalisation. Dans le cadre de ses études et des différents projets de recherche auxquels elle a participé, elle a développé un intérêt certain pour les nouvelles technologies et pour leur utilisation dans la pratique historienne et enseignante. Elle collabore depuis l’automne 2013 au site TechnoHistoire sur lequel, par le biais d’un blogue au ton accessible et aux notes humoristiques, elle tient des chroniques sur les outils numériques et l’histoire. Avec son accord, HistoireEngagée republiera régulièrement certains de ses textes.

À l’hiver 2011, j’ai donné une charge de cours à l’Université de Sherbrooke. Je donnais le cours Informatique appliquée à l’histoire dans lequel les étudiants étaient appelés à créer un site web. Sachant très bien que dès le cours terminé, certains effaceraient leur site ou iraient le modifier pour en faire autre chose, je cherchais un moyen de pouvoir sauvegarder les sites dans un format qui serait agréable à regarder et facile à corriger. Je me suis donc mise à chercher quelque chose puisque j’étais certaine que quelqu’un, quelque part, avait certainement ressenti ce besoin avant moi…

C’est à ce moment que j’ai découvert ScrapBook ! Continuer la lecture

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L’intimidation et la discrimination dans l’industrie de la construction

Jacques Rouillard, professeur au département d’histoire de l’Université de Montréal et auteur de plusieurs volumes sur l’histoire du syndicalisme québécois

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Les médias se sont scandalisés à juste titre de témoignages à la Commission Charbonneau qui ont révélé des cas de menaces et d’intimidation de dirigeants syndicaux envers des travailleurs et des employeurs. Le problème n’est pas nouveau : de pareils comportements se sont produits depuis le milieu des années 1960 à cause principalement de rivalités intersyndicales, car chaque groupe syndical cherche à placer en priorité ses membres sur les chantiers importants. Mais pour bien comprendre la source de ces conflits, il faut se référer à la dynamique particulière de cette industrie, au contexte syndical nord-américain, à la rivalité entre plusieurs organisations syndicales et à l’encadrement législatif original du secteur de la construction au Québec.

Il est fondamental pour comprendre les relations de travail dans cette industrie de mettre en relief sa nature mouvante. En effet, contrairement aux autres secteurs industriels pour qui le travail et la production s’effectuent sous un même toit, il n’y a pas de continuité des lieux de travail dans la construction. Les ouvriers changent souvent de chantiers et peuvent travailler pour plusieurs employeurs pendant la même année. Leur emploi est donc de caractère temporaire, irrégulier, soumis aux cycles économiques et aux fluctuations saisonnières. En outre, c’est une industrie où les entrepreneurs occasionnels sont très nombreux, la sous-traitance répandue, les entreprises de petite taille et leur survie souvent précaire. Plus que les autres travailleurs, les ouvriers de la construction vivent dans l’insécurité du lendemain. En 1975, un sondage commandé par la Commission Cliche révélait que pour les travailleurs de la construction, la sécurité d’emploi était le problème le plus important à régler (41,7%), bien avant les rivalités intersyndicales (18,8%). Continuer la lecture

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We Shall Overcome : la lutte contre la ségrégation à Newark, 1950-1967

Jonathan Vallée-Payette, Candidat à la maîtrise en histoire de l’UQAM

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Intervention de la police de Newark lors des émeutes de 1967. Crédis t: Donna Gialanella / The Star-Ledger

Intervention de la police de Newark lors des émeutes de 1967.
Crédis t: Donna Gialanella / The Star-Ledger

Dans la soirée du mardi 28 juillet 1964, une certaine Mme Allen organisa une assemblée de voisinage à son domicile de la rue Hunterdon dans le quartier Clinton Hill de Newark (New Jersey). Bien qu’elle en ait très certainement discuté avec ses voisins, certaines des personnes présentent eurent connaissance de l’assemblée par l’entremise d’un tract distribué par les militants du NCOFE, le Newark Committee on Full Employment. L’assemblée de voisinage portait sur la conversion d’un lot de terrain à l’abandon, au coin des rues Hunterdon et Avon, à un pâté de maisons de celle de Mme Allen. Un croquis du lot en question était reproduit sur le tract avec l’inscription « If we want these lots used for something which will help us, we all must join together[1]».  On suggère la construction d’une aire de jeux pour remplacer le lot vacant. Ce soir-là, les résidents écoutèrent les témoignages de militants rapportant leur rencontre avec l’administration municipale et discutèrent d’autres endroits où pourrait être construite une aire de jeu. Continuer la lecture

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Le modèle français de laïcité n’existe pas, ou les six laïcités françaises

Jean Baubérot, Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, Paris

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Crédits : Philippe Martin

Crédits : Philippe Martin

Dans le débat actuel au Québec sur le projet d’une « Charte de la laïcité », on  se réfère souvent à un « modèle français de laïcité », soit pour le louer, soit pour le critiquer. En décembre dernier, il en a été question lors de la rencontre au sommet entre Pauline Marois et François Hollande. Mais, le propos est resté très vague. Et dans les études qui précisent un peu ce que serait ce fameux « modèle français », seuls certains aspects de la laïcité française sont pris en compte. D’autres aspects fort importants de la réalité historique et actuelle de la laïcité en France sont ignorés. Ma thèse est donc qu’il n’existe pas un modèle français de laïcité, mais plusieurs modèles divergents ou, plus exactement, plusieurs représentations présentes chez les différents acteurs sociaux, individus et groupes. Les conflits et les tractations entre acteurs  se nouent en référence à ces représentations politico-idéologiques qui constituent autant de «sociétés idéales» au sens d’Emile Durkheim. Le dispositif idéologique, juridique et politique de la laïcité française est marqué par les rapports de force entre les partisans de ces représentations.

Ces différentes représentations ont émergé dans un processus de laïcisation qui s’est effectué dans un conflit frontal avec le catholicisme, religion d’État sous l’Ancien Régime, et régi au XIXe siècle par un Concordat entre le Saint-Siège et l’État français. Il existe alors un régime semi-officiel de « cultes reconnus » où le catholicisme, mais aussi le protestantisme et le judaïsme, voient leur clergé payé par l’État, et doivent se conformer à un certain contrôle de celui-ci. Ce système pluraliste est, cependant, surdéterminé par un conflit politico-religieux, le conflit des « deux France » qui oppose les tenants de la France nouvelle issue de la Révolution, et fondée sur les « valeurs de 1789 », à ceux de la France  traditionnelle, qualifiée de « fille aînée de l’Église (catholique) ».  Ce conflit est une source d’instabilité politique de la France de cette époque. Sous le Second Empire (1852-1870), il met aux prises certains catholiques, refusant les idéaux de la modernité,  suivant en cela le Syllabus, et  les adeptes de la libre-pensée, celle-ci pouvant se définir par le refus de toute religion organisée. Continuer la lecture

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