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Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Le tourisme halal, c’est quoi ? Retour sur son implantation en France

Par M. Morad BKHAIT, candidat au doctorat en sciences des religions, UQÀM, département de sciences des religions

Introduction

Depuis les soulèvements arabes de 2011 et la croissance de la population musulmane en Europe, une nouvelle classe sociale musulmane et des habitudes de consommation émergent. En effet, cette classe sociale bénéficie d’un plus grand pouvoir d’achat grâce à l’accès des jeunes générations à des emplois qualifiés et mieux rémunérés (comparés aux premières générations). Ceci a ouvert la voie à un nouveau commerce à l’international : le tourisme halal. Cette tendance, encore peu exploitée en France, est devenue ailleurs dans le monde l’une des activités les plus rentables dans le secteur du tourisme. On l’explique avec un accroissement des croyant.es soucieux.ses de pratiquer assidûment leur religion, l’islam, à travers le monde en respectant des normes établies en majeure partie par les traditions prophétiques de Mahomet (hadiths). Du moyen de transport aux activités proposées par l’hôtel, toutes sont examinées minutieusement pour les vacances halals.

Le concept du halal qualifie aujourd’hui une action dans l’acception marchande du terme. Employé pour la consommation de viande égorgée en accord avec la loi islamique, le halal étend le cadre de la licéité et de ses limites à plusieurs actions quotidiennes des musulman.es.

Le «halal» vient de l’arabe, qui signifie « permis », « licite ». Un acte est qualifié de licite dès lors qu’il ne pèse sur lui aucune prohibition islamique formelle. Dans les manuels de droit musulman, halal (licite) correspond à une des cinq catégories de l’action (avec l’illicite, l’obligatoire, le recommandé, le réprouvé). La racine de halal produit aussi son antonyme le haram (traduit par illicite, mais aussi sacré). Pour cela, le mot dépasse donc le cadre simpliste de la nourriture. Il inclut les interdits sexuels, ceux liés à l’espace sacré comme La Mecque, la chasse, la finance et la guerre pendant les quatre mois sacrés du calendrier musulman. Le concept est initialement issu de certains versets du Coran (en Sourate 2, verset 168 ou Sourate 5, verset 88 [Hamidullah, 1963).

Halal, retour sur un terme et une pratique équivoque :

Concernant l’espace alimentaire des musulman.es, il consiste jusque dans les années 80 à l’application du verset suivant :  » Vous sont permises, aujourd’hui, les bonnes nourritures. Vous est permise la nourriture des Gens du Livre, et votre nourriture leur est permise. »  (Sourate 5, 5). Ainsi les nourritures purifiées des « Gens du Livre » – c’est-à-dire généralement les Juifs et les chrétiens –sont permises aux musulman.es, à l’exception du porc.

Avec la diaspora formée à travers l’immigration du milieu du XXe siècle en France, la communauté musulmane va progressivement faire référence à un islam en décalage avec les pratiques du pays d’origine, un islam largement fantasmé. En effet, en l’absence d’institutions reconnues dans les affaires religieuses, les pratiques et les rituels chez les immigrées sont davantage basés sur des notions rudimentaires de la religion, mais aussi sur un référentiel hybride. L’enquête de Traoré (2015) avance que « la religion acquière une plus grande importance pour les migrants, les institutions religieuses jouant un rôle de soutien spirituel et affectif pour ces derniers qui étaient déjà religieux notamment dans leurs pays d’origine[1] ».

La principale cause d’immigration en France a longtemps été l’immigration économique. Elle est due au besoin français de main-d’œuvre depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à une période récente. Nous pouvons aussi mentionner les décolonisations et l’élargissement des communautés culturelles et religieuses dans le paysage français. Initialement gouvernés comme des individus en transit, ou de séjour temporaire sur le territoire, le regroupement familial en 1970 permet de rassembler des foyers en France ou de régulariser des mineurs. Ainsi, les générations suivantes participent en tant que citoyens français aux mutations sociales, politiques et religieuses du pays. Le décloisonnement des minorités et les pratiques de groupes religieux minoritaires commencent à questionner les pouvoirs publics.

De ce fait, nous savons que les primo-arrivants, par la qualité provisoire de leur résidence en France s’affranchissaient de plusieurs pratiques (jeûne du mois sacré de Ramadan compris). Le regroupement familial instauré dans les années 70, combiné aux nouvelles générations de musulman.es français.es, développera une identité spécifique à cette diaspora, parfois reconnue ni par le pays d’origine ni par le pays d’accueil. Dans les années 90, ce sont les chaines satellitaires de langue arabe et les ouvrages issus des centres de diffusion du Golfe qui feront élargir l’orthopraxie (ce qui est en conformité avec les rites prescrits) des musulman.es à l’étranger et par la même occasion élargir l’électorat de l’islamisme politique.

Recension de l’ouvrage de Mary Anne Poutanen : Une histoire sociale de la prostitution : Montréal, 1800-1850

Une histoire sociale de la prostitution | les éditions du remue-ménage

Amélie Dufresne, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal

Le présent ouvrage, publié en 2021, offre une traduction française de Beyond Brutal Passions : Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal parue en 2015. Cette édition arrive à un point nommé, puisque la pandémie de la COVID-19 a considérablement aggravé les inégalités sociales, y compris la marginalisation des travailleuses du sexe[1]. Cette publication permet d’enrichir notre compréhension de la prostitution hétérosexuelle à Montréal pour la première moitié du XIXe siècle. Mary Anne Poutanen y analyse principalement les interactions des femmes justiciables avec leurs familles, la société et les représentants de la justice. À l’instar de plusieurs autres historiennes étudiant le travail du sexe, l’autrice se penche sur les femmes accusées de prostitution pour retracer leurs parcours, et non simplement sur les lois ou les positions morales de la société face à ce commerce. L’agentivité des femmes accusées de prostitution tient une place centrale dans cet ouvrage. L’historienne soutient en effet que le comportement sexuel jugé hors norme de ces femmes était, en fait, l’expression de leur agentivité qui se voyait réprimée par leur famille, leurs voisins et les policiers. Grâce à l’utilisation de sources très variées telles que des documents d’archives judiciaires, des recensements, des journaux, des registres paroissiaux et la base de données du programme de recherche en démographie historique, l’autrice parvient à construire une histoire de la prostitution qui se concentre principalement sur les femmes, la sexualité et le pouvoir judiciaire.

Les Mongols : les derniers des barbares?

Jérémy Le Blanc-Gauthier, Doctorant à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal

En ces temps où tous et toutes semblent consciencieux tant de leur image que de la représentation de l’altérité – tous et toutes sont soucieux de ne pas réduire l’Autre à des stéréotypes ou des clichés – est-il possible que la représentation historique des Mongols échappe à cette prudence? Il semble qu’en effet il est toujours possible de réduire l’histoire des Mongols – et celle des groupes ethniques associés à cette histoire – à l’image du barbare. Cette réduction va plus loin que la vulgaire association du terme «mongol» à l’idiotie et la folie, elle impose une écriture de l’histoire centre et est-asiatique où les Mongols sont les porteurs de toutes choses négatives, violentes et cruelles. En effet, la richesse culturelle de cet espace du globe reste encore enfouie sous cette image des Mongols sanguinaires. Peut-être est-il venu le temps de réviser la compréhension historiographique de ce peuple et de cet espace géographique?

C’est dans le cadre d’une charge de cours m’étant confiée[1] que je dus côtoyer – et enseigner – la matière suivante qui synthétise le paradigme des Mongoles barbares :

L’invasion Mongole (sic)

L’empire Mongol (sic) […] dont le fondateur, Gengis Khan (1155-1227) n’était pas musulman, a débuté avec la prise de la Sibérie Méridionale en 1207 É.C. […] On ne considère pas cet empire comme musulman, même si certains de ces (sic) dirigeants sont devenus musulmans. Ces derniers ont instauré et pratiqué un islam à la mode nomade, soit un islam rigide, orthodoxe et peu ouvert, provoquant la décadence d’un islam plus ouvert et conciliant. À leur arrivée, ces conquérants faisaient des razzias dans toutes les villes et détruisaient ce qui en faisait la beauté et la richesse. Par exemple, des villes très prospères telles que Baghdad et Hamadan (en Perse) furent détruites et leurs bibliothèques brûlées. Dans le cas de Hamadan, des dizaines de milliers de livres calligraphiés à la main (un travail long et couteux) furent brûlés en une nuit. L’empire Mongol (sic) fut le deuxième plus grand empire de toute l’histoire de l’humanité pour ce qui est de la superficie. Durant quelques siècles, une version rigide et non tolérante de l’islam a perduré, restreignant les musulmans à une vision étroite et guerrière de l’islam[2].

Voilà que la violence et l’orthodoxie rigide médiatiquement associées à l’islam seraient en fait un héritage des empires mongols qui ne sont, ici, pas considérés comme musulmans[3]. Le nomadisme serait même synonyme de rigidité et de fermeture (oubliant que l’islam s’est formé dans un contexte caravanier?). S’il ne s’agit pas d’orientalisme tel que conceptualisé par E. Saïd[4], reconnaissons qu’il y a tout de même là un renvoi à l’altérité pour ce qui a trait aux maux associés à l’islam : les Mongols y font figure de boucs émissaires. Sans nier, ni même relativiser, la violence et les destructions de l’expansion des khanats mongols, le durcissement de l’islam au temps des invasions serait plus le fait de la rencontre avec une altérité hostile qu’une réforme imposée par cette dernière.

Décès de Lucie Dagenais (1933-2021)

Texte publié par Cory Verbauwhede, Simon Tremblay-Pepin, Saïdeh Khadir, Lorraine Dagenais et Simon Turcotte sur le blogue du CHRS

Lutter et assumer notre pouvoir collectif

Le 8 novembre dernier, la syndicaliste et féministe Lucie Dagenais nous a quittés discrètement. Le Québec perdait ainsi sans le savoir l’une des plus ardentes défenderesses de son système public de santé et de services sociaux. Elle a commencé son militantisme à une époque où la gauche participait, notamment via le mouvement syndical, à déterminer l’orientation politique de la société. Sa vision d’une gauche qui peut gagner et agir pour transformer le monde pourrait inspirer les personnes qui luttent contre l’injustice aujourd’hui.

Recension : « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de recontres, d’Ani Kuni à Kiuna, d’Emanuelle Dufour

Léanne Vo, étudiante en enseignement primaire et diplômée en histoire et en études autochtones

« C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna est une invitation à la rencontre des peuples autochtones, en commençant par un tête-à-tête avec soi-même dans le but de prendre conscience de notre place dans l’histoire. Emanuelle Dufour nous offre une bande dessinée autobiographique et collaborative, concrétisée dans le cadre de son projet doctoral en recherche-création à l’Université Concordia. À travers une démarche introspective et grâce à un assemblage riche de témoignages, elle s’intéresse à la (non) rencontre entre Québécois.es et Autochtones. Les illustrations poignantes et réfléchies révèlent que les rares contacts avec les peuples autochtones sont souvent artificiels et indirects. Dans la culture populaire, dans les médias et à l’école étaient transmises – et le sont souvent encore – des représentations misérabilistes des Premiers Peuples, ce qui a participé à maintenir invisibles leurs luttes et leur existence contemporaines.

En tant que future enseignante, je considère qu’il est de ma responsabilité de briser la tendance à généraliser les réalités autochtones et à les réduire à un passé lointain. Je veux sensibiliser les jeunes aux beaux comme aux moins beaux moments de notre histoire afin de les conduire vers le dialogue et de les faire contribuer à la réconciliation. Ainsi, la BD de Dufour se présente comme un outil pédagogique des plus pertinents pour commencer l’autochtonisation des cours d’univers social, étant donné que les manuels scolaires (ou plutôt le ministère de l’éducation) tardent à emboiter le pas.

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