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Là où le présent rencontre le passé

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Hip-hop, vulnérabilités et rapports de pouvoir : en conversation avec Lucas Charlie Rose

Plus près du soleil

Crédit photo: My vision, shared.

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie (Université de Montréal), membre du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca et co-fondateur du projet Échantillons et Lucas Charlie Rose, rappeur, fondateur du labelTrans Trenderz et militant (Black Lives Matter Montréal)

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Quelques jours avant le lancement de l’album de Lucas Charlie Rose Plus près du Soleil, et quelques jours avant la diffusion du documentaire Entends ma voix sur ICI ARTV, revenant sur les différentes positions et perspectives quant au spectacle SLAV et à son retrait de la programmation du Festival de Jazz de Montréal à l’été 2018, j’ai suggéré à Lucas Charlie Rose de discuter, de revenir sur son travail inspirant, nécessaire, et puis de penser à, ou plutôt avec la musique, le hip-hop, les lieux, les expériences noires, les mots et les manières dont ils se rejoignent. Qu’on le fasse ensemble, surtout. Il m’a reçu chez lui, dans son studio.

Lucas Charlie RoseYou scared of dogs?

Philippe Néméh-Nombré – Pas du tout. Et puis il est trop beau.

LCR – Elle va apprendre à te connaitre, elle aura compris que tu l’as vue, elle t’aura montré sa balle cinquante fois, puis elle va arrêter de japper.

PNN – Elle s’appelle Whiskey, c’est ça?

LCR – Oui. Elle va avoir cinq ans dans deux mois, mais elle agit comme un bébé! C’est ma meilleure amie. Bon, alors…

PNN – Oui, alors encore une fois, un immense merci de prendre ce temps. De prendre ce temps aujourd’hui, le temps d’en discuter, mais aussi de faire ce que tu fais. Et de le vivre, de le faire tous les jours : tu produis de la musique, tu fais aussi beaucoup de travail politique. Et puis il y a le geste politique dans ta musique, aussi, ce sont vraiment des choses très liées. Du travail, de l’investissement, de ce que j’en comprends, de ce que j’en sais, qui est d’un côté assez douloureux parce qu’il s’agit de toujours mettre en évidence les problèmes et la manière dont ils s’imbriquent, parce qu’il s’agit de dire ce qui est difficile, de dire ce qui est difficile à dire et à vivre. Mais en même temps, d’un autre côté, c’est aussi plein de possibilités parce qu’il s’agit de fissurer l’ordre « normal » des choses et de créer des futurs. On recrée similairement à travers la musique et à travers le travail politique. Comment, pour toi, ces deux trucs se complètent, interagissent, se recoupent?

LCR – Je trouve ça bizarre, le mot « politique », déjà. Quand je pense « politique », je pense Emmanuel Macron, Donald Trump, Justin Trudeau et tous les mecs qui parlent de ce qu’ils ne vivent pas, de ce qui n’a rien à voir avec eux. Je pense à tous ceux qui parlent à la place de, sans rien n’y connaitre. Moi, je parle de moi. Dans mon travail, je parle de moi. Dans mes démarches « politiques », dans le fond, je parle de mes communautés, de ce qui m’arrive et de ce qui nous arrive. Des problèmes qui entourent et traversent les communautés desquelles je fais partie. Et puis j’essaie d’aider et d’apporter mon soutien aux autres causes. J’ai simplement envie que les gens dans mes communautés mangent bien, c’est vraiment ça, je veux seulement qu’on aille mieux. Le mot « politique » est utilisé pour marquer un choix d’intérêt, est connoté de manière à pouvoir dire « je ne m’y intéresse pas » ou « la politique ce n’est pas un de mes hobbys ». Tandis que pour nous, la question ne se pose pas quand on essaie de survivre pour, simplement, vivre tranquille. C’est tout.

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Les deux neveux de Leopoldino : notes sur une famille noire au sud du Brésil (1818-1940)

Par Vinicius Furquim de Almeida, maître en histoire à la UNISINOS, São Leopoldo, Brésil[1]

Leopoldino Joaquim de Freitas [10]

Dans son édition du 22 septembre 1906, le Correio Paulistano – un des principaux journaux de la ville brésilienne de São Paulo – publiait un télégramme envoyé à partir de la ville de Santos, dans lequel on pouvait lire : « Le Dr. Leopoldo de Freitas s’est rendu dans cette ville aujourd’hui accompagné de sa mère D. Adelaide Leopoldina de Freitas, qui a embarqué sur le bateau national à vapeur Prudente de Moraes en direction sud. Dans le même bateau à vapeur se trouvait le Dr. Alcides de Freitas Cruz, frère du Dr. Leopoldo de Freitas qui revenait de Rio »[2]. Depuis son baccalauréat dans la traditionnelle Faculté de Droit de São Paulo, à la fin du XIXe siècle, Leopoldo habitait cette ville. Pour sa part, son frère, Alcides, pendant sa formation, effectuait de nombreux voyages entre leur ville d’origine, Porto Alegre, et São Paulo. Il est fort probable que leur mère, Adelaide, qui vivait comme Alcide à Porto Alegre, se rendait occasionnellement dans la ville où étudiaient ses fils.

Tentant de fuir les conflits territoriaux qui secouaient la région aujourd’hui connue sous le nom de Colonia de Sacramento, la famille Freitas a entrepris une migration, à la fin du XVIIIe siècle, qui l’a mené à s’établir à Porto Alegre où vivait à cette époque une femme noire du nom d’Estefânia Maria da Assunção. Baptisée entre 1794 et 1796[3], cette femme avait probablement été affranchie de sa condition d’esclave entre 1798 et 1802, si l’on se fie à la documentation retrouvée[4].  Estefânia Maria da Assunção, qui s’est mariée le 30 septembre 1851 avec Joaquim Pedro de Freitas, était la mère d’Adelaide et Leopoldino Joaquim de Freitas, et la grand-mère de Leopoldo et d’Alcides. Étudier cette famille noire habitant dans l’État de Rio Grande do Sul peut contribuer à la compréhension des stratégies de mobilité sociale dans un milieu imprégné par le racisme. Les parcours de Leopoldino Joaquim de Freitas et de ses neveux Leopoldo et Alcides de Freitas sont d’excellents exemples illustrant ces mobilités individuelles et familiales.

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Appel à candidature – Coordination du dossier thématique « Où sont les femmes ?»

Par le Comité de coordination du
dossier « Où sont les femmes ?»

HistoireEngagée.ca est une plate-forme de diffusion des savoirs et des connaissances historiques qui vise à rejoindre les milieux académiques et le grand public. Le dossier « Où sont les femmes ?» joue un rôle important dans la triple mission que se donne la revue, qui consiste en l’analyse de l’actualité dans une perspective historique, la participation active aux débats historiographiques et la valorisation des récits historiques mettant de l’avant les oubliés.es de l’histoire.

Publiant un dossier thématique permanent visant à contrer l’occultation des femmes des récits historiques depuis plus de deux ans, l’équipe d’HistoireEngagée.ca  souhaite poursuivre les débats sur l’histoire des femmes, du genre et des féminismes en abordant les défis et enjeux – épistémologiques, méthodologiques, archivistiques, institutionnels, etc. – propres à ces champs d’études. Nous croyons que ces histoires doivent être problématisées à l’aune d’enjeux liés aux rapports de pouvoir, notamment marqués par le genre, la « race » et les classes sociales.

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Recension : « Tout le monde parle de la pluie et du beau temps. Pas nous » de Ulrike Meinhof (Anthologie présentée par Karin Bauer)

Par Émilie Malenfant, Doctorante en histoire à Sorbonne-Université, Paris

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D’abord publiée aux États-Unis en 2008 sous le titre Everybody Talks About the Weather. We Don’t. The Writings of Ulrike Meinhof, l’anthologie éditée et introduite par Karin Bauer est désormais disponible pour le public francophone qui peut y découvrir celle qui fut l’une des plus importantes figures de la gauche allemande. Traduit en français dans un effort collaboratif souligné par l’auteure et les traductrices (Isabelle Totikaev et Luise von Flotow), le livre est publié par la maison d’édition Remue-ménage de Montréal. Si cette nouvelle édition traduite en français est presque en tout point identique à la version anglaise de 2008, elle se distingue toutefois par l’ajout d’une utile chronologie de la vie d’Ulrike Meinhof et des évènements sur lesquels elle a écrit ainsi que d’un bref lexique. Le livre s’ouvre par une courte préface d’Elfriede Jelinek, lauréate du Nobel de littérature en 2004, qui invite d’emblée le lectorat à adopter une position d’ouverture face aux écrits de Meinhof, laquelle « avait quelque chose à nous dire, quelque chose que nous aurions pu comprendre si nous l’avions voulu[1] ». S’en suit sur près de 80 pages une introduction renseignée et passionnante de Karin Bauer, professeure en études allemandes à l’Université McGill et première instigatrice de cette anthologie. Le corps de l’ouvrage est ensuite composé de 24 textes choisis d’Ulrike Meinhof, lesquels furent publiés entre 1960 et 1968. Les textes choisis, à l’exception d’un seul, parurent dans les pages de konkret, magazine radical de gauche dont Meinhof fut également la rédactrice en chef entre 1961 et 1964. Enfin, l’ouvrage comprend une postface de Bettina Röhl, fille d’Ulrike Meinhof, qui a mené des recherches approfondies sur sa mère et publié quelques titres à ce sujet, dont So macht Kommunismus Spaß en 2006. Karin Bauer précise en introduction qu’elle n’est, en tant que chercheuse, « pas d’accord avec le portrait que Röhl dresse de Meinhof et de la gauche […][2] », mais c’est peut-être justement la différence de ton et d’opinion de ce texte qui confirme toute la pertinence de le retrouver en clôture d’ouvrage (en plus du fait qu’il s’agissait d’une condition pour l’obtention des droits de publication des écrits de Meinhof).

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Entrevue avec Louise Toupin

Par Camille Robert, doctorante en histoire à l’Université du Québec à Montréal et membre du Centre d’histoire des régulations sociales

Louise Toupin au lancement de Luttes XXX photo: Carol Leigh Scarlot Harlot

Louise Toupin est politologue, enseignante retraitée de l’UQAM et chercheuse indépendante. Elle s’est engagée dans le Front de libération des femmes du Québec (1969-1971) et a cofondé les Éditions du remue-ménage en 1976. Son ouvrage Le salaire au travail ménager : chronique d’une lutte féministe internationale, 1972-1977 (Remue-ménage, 2014) a récemment été traduit en anglais chez UBC Press et Pluto Press. Elle est en outre coauteure de trois anthologies de textes de militantes féministes : Québécoises Deboutte! (1982-1983, avec Véronique O’Leary), La pensée féministe au Québec. Anthologie 1900-1985 (2003, avec Micheline Dumont), et de Luttes XXX (2011, avec Maria Nengeh Mensah et Claire Thiboutot). En octobre dernier, elle a publié Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée (2018), ouvrage qu’elle a codirigé avec Camille Robert.

Louise Toupin et Camille Robert au lancement de l’ouvrage Travail invisible photo: Chloé Charbo

Camille Robert : J’aimerais tout d’abord que vous nous parliez un peu de votre engagement dans le mouvement féministe des années 1970. Comment avez-vous rejoint le Front de libération des femmes, et quel était le contexte politique de l’époque? Quelles actions ont été les plus marquantes pour vous?

Louise Toupin : Tout d’abord, il faut dire que le mouvement portant l’épithète « féministe » n’existait pas en 1969-1970 au Québec. D’ailleurs, personne ne se disait féministe. Il y avait des associations de femmes, mais aucune ne se qualifiait de « féministe » (ni la Fédération des femmes du Québec, ni l’Association féminine d’éducation et d’action sociale, l’Afeas, fondées en 1966). C’était un mot-repoussoir. C’est le FLF, le Front de libération des femmes, qui a le premier je crois inversé le sens de ce mot, et l’a revendiqué haut et fort.

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