HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé – ISSN 2562-7716

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Anne Clare Cools

Par Christine Chevalier-Caron, doctorante en histoire à l’UQAM et chercheuse à Histoire, femmes, genre et migration

À l’initiative des professeures Magda Fahrni et de Yolande Cohen, un projet de vignettes biographiques subventionné par le Réseau québécois en études féministes a été lancé. La biographie d’Anne Clare Cools s’inscrit dans ce projet visant à restituer aux femmes la place qui leur revient dans l’histoire. Cools a pris activement part aux mobilisations aujourd’hui appelées l’Affaire Sir George William. L’’occupation s’étant terminée un 11 février, nous vous proposons de rencontrer cette femme qui fut, aussi, la première sénatrice noire du Canada.

Anne Clare Cools est née le 12 août 1943 à la Barbade, alors colonie britannique. Sa mère, Rosie Gordon Miller est femme au foyer, et son père, Lucius Unique Cools, est pharmacien. Dans son milieu familial, l’éducation, le civisme et le devoir social sont valorisés[1]. En 1957, bien que l’immigration antillaise au Canada soit encore un phénomène marginal, Anne, âgée de 13 ans, et sa famille émigrent à Montréal.

Anne C. Cools intègre l’école secondaire Thomas D’Arcy McGee, située au 220, avenue des Pins Ouest, où elle est la seule étudiante noire. Après ses études secondaires, au début des années 1960, elle s’inscrit à l’Université McGill en travail social. Des mouvements sociaux, dont le Black Power, présents surtout aux États-Unis, se déploient aussi à Montréal, particulièrement au sein de groupes d’étudiants.es Noirs.es fréquentant les universités anglophones et entretenant des liens avec le reste de la diaspora. En 1965, Anne C. Cools participe à la création d’une importante organisation militante de personnes originaires des Caraïbes, le Caribbean Conference Committee[2] (CCC). Faisant partie du « noyau politique de gauche du groupe[3] », elle organise avec le Comité des conférences plusieurs fois par année pour faire connaitre l’histoire de la région, mais aussi dans le but de transformer la politique aux Caraïbes. Dans les années 1960, elle est la seule femme occupant un poste important au sein du CCC.

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Remédiation linguistique au Western Development Museum : réponse aux appels à l’action n° 43 et n° 67 de la Commission Vérité et Réconciliation

Par Kaiti Hannah

Note de l’autrice : Certaines parties de ce billet ont à l’origine été publiées sur WDM.ca. Elles sont reproduites avec l’autorisation des auteurs et du Western Development Museum (WDM). Le WDM est le musée d’histoire humaine mandaté par la province de la Saskatchewan.

Note du comité éditorial : Ce texte est d’abord paru sur Active History dans sa version originale anglaise. Nous vous en proposons une traduction, réalisée par notre équipe.

Construction du WDM de Saskatoon, le 18 février 1972
WDM George Shepherd Library 10-E(e)-8

Le langage est important. Les mots que nous choisissons d’utiliser dans notre interprétation historique doivent être inclusifs, précis, respectueux, actuels et significatifs. Le langage se transforme aussi avec le temps – ce qui était perçu comme une trame narrative acceptable par le passé ne l’est souvent plus aujourd’hui. À mesure que de nouvelles recherches sont publiées et que l’engagement et les attentes du public évoluent, les musées doivent adapter leurs approches d’interprétation du passé. Les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, parues en 2015, ont souligné le pouvoir que les mots et le langage ont sur la perception et la compréhension que nous avons du monde qui nous entoure, et la façon dont les mots influencent notre interaction et nos relations avec les autres.

De nombreuses personnes perçoivent les musées comme des lieux d’autorité historique, mais les musées ne sont pas neutres. L’ensemble des personnes qui participent à l’élaboration des expositions, des gens qui la soutiennent financièrement au personnel de recherche, des conservateurs et des conservatrices à l’équipe de conception de l’exposition, ont leurs propres préjugés et perspectives qui teintent le produit final, même si tous et toutes tentent de rester neutres. Le positionnement est inévitable, mais il doit être reconnu, et il peut être atténué par la collaboration avec divers groupes, en reconnaissant et en affirmant un large éventail de perspectives.

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Domination en crise

Par Zénaïde Berg, Martine El Ouardi et Anne Morais

On a d’autres préoccupations que de jouir de nos privilèges

Kery James, Vivre ou mourir ensemble, 2019

Philippe Lorange, étudiant en philosophie politique à l’Université de Montréal, signait le 31 janvier dernier, avec l’appui d’une soixantaine de personnes, son « Manifeste contre le dogmatisme universitaire ». Nous en avons produit une brève analyse critique, publiée dans Le Devoir, respectant un maximum de 5000 caractères et tentant également d’édulcorer notre pensée afin de la rendre acceptable pour cette plateforme. Le présent texte se veut donc être une extension de notre première analyse : il s’agit en fait, en quelque sorte, de notre propre manifeste, et non d’une réponse, comme l’a été notre précédent billet. Nous souhaitons aussi attirer l’attention vers le contexte sociopolitique présent de manière plus globale : notre texte s’inscrit dans ce contexte, et pas seulement dans une logique argumentative avec les tenants de la droite réactionnaire que sont Lorange et ses pairs. À noter que nous écrivons ce texte en nos noms personnels et n’engageons que nous à son adhésion.

Le « Manifeste contre le dogmatisme universitaire » postule que la « gauche » monopolise les lieux de pouvoir; qu’elle contrôle le monde, tant la société au sens large que l’académie; et que les théories et épistémologies critiques submergent les autres théories dans les milieux universitaires. Notre objectif a d’abord été de démontrer la fausseté de ces affirmations, ce que nous avons fait dans notre lettre ouverte. Nous proposons à présent de soulever la malhonnêteté derrière la mobilisation du concept de liberté d’expression, qui occulte les rapports de pouvoir sous-tendant les discours hégémoniques; et de reconnaître que le manque de représentation des groupes minoritaires n’est pas qu’à constater, mais aussi à combattre. Ces propositions nous mènent donc vers une orientation profondément militante du rôle des sciences sociales, pour laquelle nous prenons position. En d’autres termes, nous postulons que l’heure du débat est largement dépassée, et doit laisser la place à des changements structurels significatifs, afin d’espérer contrer les diverses violences auxquelles les groupes minoritaires sont exposés.

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Lettre collective en réponse officielle au « Manifeste contre le dogmatisme universitaire »

* Cette lettre a initialement été publiée dans Le Devoir le samedi 1er février 2020 avec une liste réduite de signataires.

Texte collectif *

Un ensemble d’étudiant·e·s a rédigé un manifeste, publié le 30 janvier dernier, dans lequel il s’oppose à ce qu’il nomme le « dogmatisme universitaire ». Également membres de la communauté universitaire, nous estimons que l’argumentaire présenté par ce groupe est problématique à plusieurs égards. Nous proposons donc une réponse critique à un texte qui amalgame des concepts laissés sans définition et des affirmations tenant de l’idéologie, manifestement dans l’idée de discréditer les sciences sociales et « la gauche progressiste ».

Réduire les sciences sociales à une idéologie nous semble nier le caractère rigoureux des disciplines désignées. De plus, la représentation de ces disciplines comme étant « colonisées » par des tendances « anglophiles » est fallacieuse en soi : les auteurs français occupent une place importante dans les plans de cours, de même que, rappelons-le, les hommes blancs. Ainsi, désigner les professeur·e·s de sciences sociales comme des « amateurs de l’intersectionnalité» nous semble entièrement hors propos, étant donné que les épistémologies et théories critiques prennent peu, sinon aucune place dans les cours de baccalauréat et même dans les séminaires – sans parler des théories produites par des femmes et/ou des personnes racisées. Les auteurs de la lettre disent donc se situer à contre-courant d’une hégémonie de gauche qui aurait le monopole de l’institution académique, alors que dans les faits, cette affirmation ne tient pas la route.

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Se rappeler du 75e anniversaire de l’internement des Japonais·es

 Chris Robertson(Affiche), Lorene Oikawa (Texte), Florence Prévost-Grégoire (Traduction)

Au premier regard, la photo sur cette affiche semble être le simple cliché d’un groupe de travailleurs (le grand-père de l’artiste est l’homme avec des lunettes au centre de la première rangée). Cette image est pourtant unique parce qu’elle est une des rares photographies d’hommes Canado-Japonais qui, en 1942, ont été retirés de leurs familles et ont été forcés de travailler sur des projets d’autoroutes à travers le Canada. 2017 marque le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, elle marque aussi le 75e anniversaire de l’internement des Canado-Japonais·es.

En 1942, le gouvernement canadien identifie 22 000 Canado-Japonais·es (dont plus de 75% étaient citoyen·ne·s canadien·ne·s) comme « étranger ennemi ». En réponse à l’attaque du Japon sur Pearl Harbor en 1941, le Canada déclare la guerre au Japon. Peu de temps après, le gouvernement relocalise des Canadien·ne·ss d’origine japonaise qui vivent sur la côte ouest vers des camps d’internements situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres endroits au pays. La GRC ferme aussi des écoles canado-japonaises et des journaux de langue japonaise. Afin de payer l’internement, le gouvernement saisit et vend les terres, les propriétés et les possessions des Canado-Japonais·es et cela, sans l’autorisation des propriétaires et à une fraction de leur valeur d’origine.

Dans la période avant l’internement, les gens de descendance japonaise, comme les Autochtones et les autres groupes racialisés, font face à beaucoup de racisme. Vers la fin du 19e siècle, la main-d’œuvre bon marché motive l’embauche de travailleurs japonais. On attire les travailleurs en leur faisant croire qu’ils feront un coup d’argent et auront d’excellentes conditions de vie. Ils viennent donc travailler dans l’industrie de la pêche, de l’exploitation minière, de la foresterie et dans la construction de chemins de fer. Avec l’argent qu’ils économisent, ils se lancent dans l’agriculture ou en affaires. Malgré leur contribution, plusieurs colons blancs voient en eux une menace. Le gouvernement canadien implante donc plusieurs politiques racistes, incluant la restriction de l’immigration japonaise et du droit de vote des Canado-Japonais. Lorsque le Canada déclare la guerre au Japon, il n’est pas difficile de convaincre les Canadien·ne·s que les gens d’origine japonaise sont des « étrangers ennemis » qui devraient être internés et même déportés.

Le 16 janvier 1942, le Canada crée une « zone protégée » d’une largeur de 100 miles sur la côte ouest de la Colombie-Britannique. Un mois plus tard, à partir du 26 février, les Canado-Japonais·e·s sont forcé·e·s de quitter leurs maisons à moins de 24 heures d’avis. On dit aux familles qu’elles peuvent prendre avec elles deux valises, mais elles ne sont pas informées de la longueur de leur séjour. Près de 8000 personnes sont détenues au parc Hastings avant d’être envoyées dans des camps d’internement dans les villes fantômes de la Colombie-Britannique entre mars et septembre 1942.

Dans les camps, plusieurs familles vivent dans des tentes ou dans des cabanes construites avec des matériaux inadéquats. Plusieurs se retrouvent sans l’homme de la famille alors que ce dernier est envoyé ailleurs pour construire des autoroutes en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario. Les hommes qui prennent la parole pour dénoncer l’injustice dont ils sont victimes, notamment ceux qui organisent des arrêts de travail dans les camps, comme Geiki, sont envoyés dans des camps de prisonniers à Angler en Ontario. Certaines familles, pour rester ensemble, sont envoyées dans des fermes de betteraves à sucre en Alberta et au Manitoba où on manque de main-d’œuvre.   

Juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement force les Canado-Japonais·es à déménager dans l’est du Canada ou à retourner au Japon. Des 4000 qui acceptent de retourner au Japon, près de la moitié était née au Canada. Alors que la guerre se termine officiellement en 1945, le gouvernement attend jusqu’en 1949 pour permettre aux Canado-Japonais·es de revenir sur la côte ouest. Cela dit, rien n’attend les Canado-Japonais·es dans l’ouest. Ils et elles doivent recommencer à zéro.

Des années après la reconstruction de leur communauté, plusieurs Canado-Japonais·es ont commencé à partir de 1980 à s’organiser officiellement pour obtenir réparation. En 1988, le gouvernement fédéral offre finalement des excuses officielles pour ses actions durant la guerre et promet qu’une telle chose ne se reproduira plus jamais.

Pourtant, après le 11 septembre 2001, plusieurs Canado-Japonais·es ont une impression de déjà-vu alors qu’ils et elles voient les musulman·ne·s se faire étiqueter de « terroristes » et ce, sans preuve à l’appui. L’augmentation de l’intolérance envers les immigrant·e·s et la hausse de l’islamophobie au Canada et partout sur la planète sont inquiétantes alors que le discours utilisé est similaire à ce qui a été dit à propos des Canado-Japonais·es en 1942. Cela est inacceptable. Aujourd’hui, la communauté canado-japonaise continue de s’exprimer contre le racisme et de travailler avec d’autres communautés pour partager leur histoire et prévenir de nouvelles injustices.

Texte sur l’affiche :

Le retrait forcé et l’emprisonnement de Canadien·ne·s d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale constituent une autre série d’événements profondément racistes de l’histoire du Canada. Quelque 22 000 citoyen·ne·s et résident·e·s canadien·ne·s ont été forcé·e·s de quitter leur domicile de la côte ouest du Canada, sans aucune accusation ni procédure officielle, et ont été exilé·e·s dans des camps situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres régions du pays. De plus, le gouvernement fédéral a dépouillé ces citoyen·ne·s de leurs biens et de leurs terres, puis a fait pression pour qu’ils et elles acceptent la déportation ou l’exil dans l’est après la fin de la guerre. Soixante-quinze ans se sont écoulés depuis que le Canada a qualifié les Canadien·ne·s d’origine japonaise « d’étrangers ennemis ». Nous célébrons le 75e anniversaire pour faire la lumière sur ces évènements et honorer les survivant·e·s.

Biographies

Chris Robertson est un graveur qui consacre son travail à raconter sa propre histoire et à partager les choses qui lui tiennent à cœur et à permettre aux gens, par le biais de la gravure, de partager leurs histoires et de donner aux autres le pouvoir de créer. C’est ce qu’il considère comme vital pour le futur et le plus aidant pour la communauté locale et ailleurs.

Lorene Oikawa est une activiste qui parle et écrit des histoires sur ses passions, les droits humains et son héritage culturel. Elle est une yonsei, Canadienne de quatrième génération, dont la famille a migré du Japon dans les années 1800 et en 1906.

Pour en savoir plus

Adachi, Ken. The Enemy That Never Was: A History of the Japanese Canadians. Toronto: McClelland and Stewart, 1976.

Enomoto, Randy, ed. Honouring Our People: Breaking the Silence. Burnaby, BC: Greater Vancouver Japanese Canadian Citizens’ Association, 2017.

Miki, Roy. Redress: Inside the Japanese Canadian Call for Justice. Vancouver: Raincoast Books, 2004.

Price, John. Seventy Five Years is Long Enough. Victoria, BC: University of Victoria, Centre for Asia-Pacific Initiatives, 2016. https://www.uvic.ca/research/centres/capi/assets/docs/MMP_Price_Working_Paper_v2.pdf.

Roy, Patricia. The Oriental Question: Consolidating a White Man’s Province, 1914-41. Vancouver: UBC Press, 2003.

Stanger-Ross, Jordan, Nicholas Blomley, and The Landscapes of Injustice Research Collective. “‘My land is worth a million dollars’: How Japanese Canadians contested their dispossession in the 1940s.” Law and History Review 35, no. 3 (August 2017): 711-751.

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