HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

« Christian Rioux, ou l’art d’avoir tout compris : note critique sur l’ouvrage Une arme blanche : La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur »

Par Clint Bruce, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne

La dernière année a été chargée en dossiers d’actualité et en débats publics, souvent acerbes, sur des questions susceptibles d’interpeller le milieu de la discipline historique. Comment parler des phénomènes d’oppression dans une approche inclusive, sans reproduire les effets de ces mêmes phénomènes ? Dans quelle mesure le concept de racisme systémique aide-t-il à rendre compte de la marginalisation des groupes racisés à l’intérieur de l’expérience historique du Québec et du Canada francophone ? Faut-il déboulonner des statues des « grands hommes » du passé qui ont mené ou appuyé des politiques génocidaires ? Dans mon coin du Canada, c’est-à-dire en Acadie de la Nouvelle-Écosse, un conflit entre pêcheurs Mi’kmaq et pêcheurs commerciaux (blancs) a éclaté autour des interprétations récentes des traités du dix-huitième siècle. Autant sinon plus que jamais, nous avons la conscience que notre champ relève, suivant l’affirmation lucide de Martin Pâquet, « de la rencontre entre des agents producteurs de savoirs et des contextes d’énonciation » où « la gestion des divisions du social et la détermination d’un futur pensable » sont conditionnées par les enjeux de la diversité culturelle[1].

Comme un certain nombre de mes collègues, j’ai parfois été happé par des discussions sur les réseaux sociaux. Les circonstances liées à la pandémie aidant (il me semble), les maladresses et malentendus se multipliaient et ces échanges tournaient facilement à la dispute. Il m’est arrivé à l’occasion de me demander, sans nier l’intérêt de participer à la sphère publique au jour le jour, s’il ne vaudrait pas mieux canaliser notre énergie autrement, vers des formes d’argumentation mieux développées et plus durables.

C’est justement le défi qu’a relevé Jean-Pierre Le Glaunec en proposant cet essai qui vient de paraître chez Lux Éditeur, Une arme blanche : La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur. L’ouvrage se veut une réponse à une série de six chroniques signées l’été dernier par Christian Rioux, journaliste du quotidien Le Devoir. Du haut de sa tribune hebdomadaire, Rioux s’est attaqué au mouvement antiraciste qui a ressurgi dans la foulée de l’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis, le 25 mai 2020. Cet incident sert avant tout de prétexte à Rioux pour exposer ses griefs à l’égard des discours sur l’injustice raciale et de la planétarisation du militantisme multiculturaliste à l’américaine. Le sort du Québec – ou plutôt, d’un certain Québec – se trouve bien sûr au cœur de ses préoccupations. Dans le dernier texte de son cycle floydien, le chroniqueur déplore l’engouement des jeunes Québécois d’origine haïtienne pour le rap, qu’il impute à une influence malsaine venue des « ghettos » des États-Unis. En s’appropriant un proverbe en langue kréyòl : « Se rat kay kap manje kay[2] », il assimile la jeunesse d’origine haïtienne à une horde de rats qui est en train de dévorer de l’intérieur la nation québécoise. Ce propos et d’autres ont beau révolter par leur hideur, les prises de position de Rioux arrivent à passer pour fondées, voire pour érudites, dans la mesure où elles s’appuient régulièrement sur des travaux en histoire. C’est à cette démarche que s’intéresse Le Glaunec.

DICK MONTGOMERY ET LA PERSONNIFICATION FÉMININE AFRODESCENDANTE EN AMÉRIQUE DU NORD, 1935-1960

Raphaël Jacques, étudiant·e en études féministes et en études critiques des sexualités à l’UQAM

Des années 1920 à 1950, le jazz, l’afrodescendance et la créativité de genre représentent trois pièces d’une même unité. Dans les clubs de Detroit, de Cleveland, de Québec, de New York et de Montréal, une myriade d’artistes de personnification féminine afrodescendantes présentent leurs numéros chaque soir devant une audience enthousiaste[1]. Dick Montgomery est l’une des personnes qui, entre 1935 et 1956, participe à ce vibrant mélange de jazz, de drag et d’art[2]. Boxeuse·eur, chanteuse·eur d’opérette, danseur·euse et artiste de personnification féminine, Montgomery grandit vraisemblablement à Des Moines en Iowa au début du XXe siècle[3]. Dès 1935, elle[4] rejoint le circuit transnational du spectacle de variétés noir et sillonne les États-Unis et le Canada pour présenter ses populaires performances, dans lesquelles elle interprète avec humour une femme cisgenre issue de la classe ouvrière[5]. Par sa praxis artistique, Montgomery traverse tant les frontières nationales, raciales que genrées. Afin de rendre compte de son parcours, sa trajectoire professionnelle sera explorée en deux volets. Dans un premier temps, sa carrière à Broadway en tant que comédien·ne interprétant des rôles masculins sera survolée, jetant ainsi un éclairage sur la complexité de la négociation des racismes et des antiracismes sur scène. Dans un second temps, ses performances en tant qu’artiste de personnification féminine seront analysées avec une attention particulière aux manières dont elles se déploient à Washington, à Montréal et à New York.

Recension : Pignot, Manon. L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Paris: Anamosa, 2019

Par Benoit Gaudreault, étudiant à la maîtrise à l’Université de Montréal

Les «ado-combattant.e.s», âgés de 12 à 16 ans, véritable angle mort de la Première Guerre mondiale, sont les protagonistes du dernier livre de Manon Pignot : L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Le projet de l’historienne est de redonner de l’agentivité à ceux et celles qu’elle qualifie d’«invisibles visibles», c’est-à-dire d’absents des sources officielles, mais présents sur les photographies[1]. Bien qu’ils et elles représentent moins de 1 % des effectifs militaires durant la Grande Guerre sur les fronts de l’Ouest et de l’Est en Europe, les combattant.e.s juvéniles étaient un phénomène transculturel[2] important pour les nations impliquées dans ce conflit. Au même titre que le phénomène des embusqués qui refusent la guerre, celui de ces jeunes combattants éclaire un autre aspect de ce conflit : celui du «désir de guerre[3]» et de l’efficacité du discours de mobilisation des gouvernements. Aux confluences de la microhistoire, des études psychologiques et de l’anthropologie historique, Manon Pignot nous propose un portrait «au ras du sol[4]» de ces ado-combattant.e.s qui ne sont pas en «crise» comme on le laisse croire durant la Première Guerre mondiale, mais plutôt dans une transgression volontaire et un «désir de sens» inhérent à cet âge[5]. Pour donner une voix à ces dernier.e.s, l’historienne utilise des mémoires et des récits de guerre qu’ils et elles ont laissés[6], des archives gouvernementales (principalement françaises) et finalement des photos qui sont les éléments centraux de sa recherche, parce que ce sont elles qui font «littéralement exister le sujet[7]». Loin de simplement ornementer le texte de l’historienne, les photos ont pour Pignot une véritable fonction heuristique, elles permettent à l’historienne «d’écouter les morts avec les yeux[8]».

Un enfant à l’asile, Vie de Paul Taesch (1874-1914) : le livre dont vous êtes l’historien.ne

Par Rafael Lavergne, étudiant à la maîtrise en Histoire à l’Université de Montréal

Un enfant à l’asile, Vie de Paul Taesch (1874-1914) est un ouvrage qui multiplie les voix et regards sur la vie d’une seule personne, Paul Taesch, pour donner une vision complète et complexe de l’histoire de psychiatrie infantile de la fin du XIXe siècle en France. En partant du cas de Paul Taesch, un illustre inconnu, Anatole LeBras désenclave une histoire de la psychiatrie qui souffre d’être trop institutionnelle en faisant intervenir les humains dans son récit de l’internement asilaire. Spécialiste de l’internement dans les asiles d’aliénés dans la seconde moitié du XIXe siècle en France, Le Bras s’intéresse ici à l’histoire de la psychiatrie infantile au travers du parcours d’un enfant qui fut interné. Cette œuvre réussit à se détacher de la figure de l’aliéné comme marginalisé par excellence, cela sans tomber dans un misérabilisme pathétique. Ainsi, il en découle l’écriture d’une histoire de la psychiatrie et de l’enfance marginale qui bourgeonne de nouveauté par le renouvellement historiographique que le livre représente grâce à son côté immanquablement humain. Paul Taesch est un prétexte pour approfondir notre connaissance de la seconde vague d’intérêt de la psychiatrie française pour l’enfance[1] et d’un moyen narratif de revendiquer une nouvelle histoire de la folie qui sera le plus près possible de l’expérience des interné.e.s. Ainsi, par cette biographie à plusieurs voix, Le Bras fait entrer Paul Taesch, ce quidam qui aurait très bien pu rester à jamais inconnu, dans le récit historique, se refusant à le confiner dans son exceptionnalisme pédopsychiatrique.

L’épidémie que tout le monde a oubliée : Le choléra à Naples en 1910-1911 (partie 2)

Émigrants italiens en partance pour les États-Unis, Port de Naples, 1910 –  Touring Club Italiano, opéré par Archivi Alinari

Catherine Tourangeau, Ph. D., McGill University

L’épidémie de 1910-1911

Les plus fins observateurs avaient anticipé les débuts de l’épidémie de choléra de 1910 et 1911 longtemps avant que les premières éclosions soient détectées en Italie. L’épidémie s’était déclarée au Bengale en 1899 et avait emprunté les routes habituelles de transmission au nord comme au sud pour atteindre le Punjab, l’Afghanistan et l’Iran, puis la Russie et la Pologne. Vers 1902, l’épidémie avait également atteint Bombay et Madras et avait suivi les pèlerins du Haj à la Mecque, d’où elle s’était graduellement dispersée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La maladie cognait déjà, à ce moment-là, aux portes des empires allemand et austro-hongrois et menaçait les ports méditerranéens.

L’Italie est donc déjà sur un pied d’alerte lorsque, à l’été 1910, on note l’apparition des premiers cas d’infection chez les pêcheurs de haute mer de la région des Pouilles. Le préfet de la province de Bari met alors les autorités nationales en garde contre les conséquences économiques et politiques qui pourraient accompagner un état d’urgence. Il suggère même, pour la première fois, une politique de dissimulation partielle, notamment par l’émission de faux diagnostiques de méningite[1].

Bien que l’épidémie commence dans les Pouilles, c’est Naples qui inquiète le plus les autorités; en plus d’être la ville la plus peuplée de la péninsule, elle est aussi au cœur des échanges intérieurs et extérieurs du pays. Et surtout, c’est par le port de Naples qu’on quitte l’Italie par milliers pour migrer aux États-Unis. Les observateurs notent que si le choléra s’implante à Naples, la péninsule en entier sera bientôt aux prises avec une épidémie – sans parler des risques de transmission à bord des navires[2]. Les coûts sociaux, économiques et politiques pourraient être immenses.

Mais il est déjà trop tard. Dès septembre, le choléra atteint les ports de Naples et de Palerme : à l’automne 1910, la maladie fait quelques centaines de morts dans les deux villes. Elle perd de sa virulence à l’hiver, mais revient en force au printemps, à l’été et à l’automne 1911. En l’espace de quelques mois seulement, l’épidémie atteint les quatre coins du pays. Les autorités municipales et nationales ne restent évidemment pas inactives devant la crise sanitaire. Leur réaction évolue toutefois dans le temps; nous pouvons identifier trois grandes phases dans la gestion de la crise entre l’été 1910 et l’hiver 1911.  

La première de ces phases peut être qualifiée d’autoritaire. Au cours de l’été 1910, le gouvernement de coalition de centre-droite de Luigi Luzzatti cherche d’abord à contenir la maladie et à éviter ainsi une catastrophe nationale à l’image de celle de 1884. Le « traitement-choc » qu’envisage le premier ministre n’est pas déraisonnable sur le plan épidémiologique, mais son exécution musclée ne tient pas compte du climat social et n’obtient pas les résultats escomptés. Plutôt que d’enrayer l’épidémie, la politique de Luzzatti provoque des vagues d’anxiété et des épisodes de violence à travers le pays. Les populations vulnérables comme les Roms, les Juifs et les réfugiés, particulièrement, sont victimes de comportements discriminatoires et parfois même d’agressions physiques[3]

La deuxième phase de la gestion de la crise commence à l’automne 1910. Au mois de septembre, les ports de Palerme et surtout de Naples rapportent leurs premières centaines de victimes. Le gouvernement Luzzatti constate l’échec de sa politique et se ravise. Il accorde cette fois-ci plus de place aux experts de la santé publique; sur leurs conseils, il adopte des mesures sanitaires qui dépendent en grande partie de la collaboration populaire et conséquemment d’une communication ouverte avec le public italien. Ce qui est de prime abord une bonne idée sur les plans scientifique et épidémiologique s’avère fatal sur le plan politique. Malgré toutes les bonnes intentions de la Santé Publique, l’approche de Luzzatti ouvre la porte à la contestation politique à gauche comme à droite. Lorsque, le 25 septembre, son gouvernement déclare le port de Naples contaminé, une coalition redoutable se forme pour monter une véritable campagne « anti-choléra ». Cette coalition rassemble le conseil municipal, la chambre de commerce, le patronat et les associations de travailleurs. Elle inclut également les locandieri de Naples, ces propriétaires d’auberges pour migrants et migrantes dont les intérêts sont intimement liés à ceux de la Camorra – l’influente mafia napolitaine[4]. Sous le cri de ralliement « Naples se meurt! », la cabale anti-choléra discrédite le gouvernement et clame haut et fort que l’épidémie a été créée de toutes pièces pour tuer l’économie napolitaine au profit des villes du nord de la péninsule.

Devant les pressions de cette coalition, qui menace bientôt Rome d’une insurrection armée si la fermeture du port de Naples n’est pas levée, Luzzatti finit par céder au mois de février 1911. Malheureusement pour lui, sa décision de révoquer les mesures sanitaires est mal accueillie tant au Parlement national que dans la presse d’opposition. Le journal Avanti!, organe privilégié des socialistes, accuse le gouvernement d’avoir plié l’échine devant la Camorra : « [L]a démagogie frondeuse de 22 locandieri soutenus par la pègre napolitaine suffit pour que le gouvernement abdique aux raisons souveraines de la défense hygiénique… [5] ». Luzzatti ne se remet jamais, politiquement, d’un tel coup.

Au plus fort de l’épidémie, le gouvernement chancelant de Luzzatti est ainsi renversé et se voit remplacé par le gouvernement de centre-gauche de Giovanni Giolitti. Voulant à tout prix éviter le sort de son prédécesseur, ce dernier entend contrôler la gestion de la crise sanitaire d’une main de fer. Lorsque les cas se multiplient rapidement au printemps, la politique gouvernementale est claire : il faut préserver l’ordre social et la vitalité économique de Naples et de l’Italie à tout prix, et ce même si cela implique de manipuler l’information communiquée au public.

Pour parvenir à ses fins, Giolitti centralise la campagne anti-choléra du gouvernement à Rome et mobilise les ressources de l’État pour mettre en œuvre une ambitieuse politique du silence. Ses intentions, telles qu’articulées dans une missive à Rocco Santoliquido, son Directeur Général de la Santé Publique, ne pourraient être plus claires : « Le sérieux de la situation qui se développe à Naples … demande le déploiement énergique et ininterrompu de tous les moyens à votre disposition. Il est essentiel, quel qu’en soit le coût, d’enrayer l’infection. En même temps, ce travail doit s’effectuer sans aucune publicité non essentielle … Le but est d’obtenir et de maintenir le plus grand secret possible[6] ».

Comment le gouvernement italien peut-il contrôler l’information qui circule au pays et à l’international? Ainsi que le suggère Giolitti à Santoliquido, les autorités entendent y arriver par tous les moyens. Pour attirer l’attention de la population loin des considérations sanitaires, par exemple, le gouvernement joue la carte du pain et des jeux et promeut avec pompe les célébrations qui entourent le 50e anniversaire de l’unification du pays. Du même coup, les forces gouvernementales discréditent les sources qui semblent indiquer la présence d’une crise sanitaire ou qui critiquent trop vertement les politiques gouvernementales. Dans certains cas, les autorités ont même recours aux pots-de-vin et au chantage – ou encore à des moyens de répression plus musclés impliquant la police. 

Les résultats ne sont pas difficiles à observer : on les trouve, en fait, dans le silence des sources.

La presse est si bien muselée que dans son ensemble elle reste remarquablement silencieuse sur le sujet du choléra en 1911; la seule exception notable est l’Osservatore romano, le journal du Vatican. Thomas Mann, auteur de Mort à Venise et témoin de l’épidémie de 1910 et 1911, note avec justesse qu’il est impossible pour ses protagonistes d’obtenir des nouvelles de l’épidémie en lisant les journaux. C’est dans la presse étrangère, spécialisée et généraliste, que l’on peut suivre les progrès de l’épidémie : le Lancet et le British Medical Journal, notamment, et le New York Times. Toutefois, ces publications manquent d’informations fiables pour étoffer leurs articles. Seules quelques publications osent critiquer ouvertement l’approche de la crise sanitaire de Giolitti – et encore, bien tièdement vu le manque d’informations fiables.

Au Parlement, à Rome et à l’Hôtel de Ville de Naples, des discussions et des débats ont bien lieu à propos de mesures de santé publique et hygiénique. Le mot « choléra » est, toutefois, pratiquement tabou : il est évacué de toutes les conversations et de toutes les communications officielles. Un silence similaire s’observe dans les archives des hôpitaux et des cimetières. Alors que les livres comptables suggèrent que ces institutions reçoivent un plus grand financement qu’à l’habitude en 1911, les documents officiels ont  été manipulés de façon à dissimuler la surmortalité de 1910-1911. Certaines morts n’ont certainement pas été comptabilisées; d’autres ont été attribués à une pathologie vague, ou encore à une autre maladie – tout pour cacher les cas répétés de choléra.

Les associations scientifiques et les journaux médicaux emboitent également le pas des autorités civiles et des hôpitaux et cimetières. Pendant toute l’année 1911, l’Académie royale de médecine de Naples n’aborde ni le choléra ni la santé publique dans ses rencontres. L’Igiene moderna de Gêne et le Giornale della Reale Società Italiana d’Igiene de Milan, les principales publications spécialisées en santé publique au pays, adhèrent sans équivoque à la position de Giolitti. Le journal de la Société royale d’hygiène proclame même que l’état de la santé publique italienne est excellent et suggère que ceux qui croient autrement sont coupables de « diffamation sanitaire[7] ». Même les scientifiques semblent avoir été muselés.

Peut-on donc affirmer que la politique de dissimulation et de déni orchestrée par Giolitti et ses collègues est un succès? Force est d’admettre que le gouvernement italien parvient généralement à ses fins. Pourtant, malgré toutes les ressources et les énergies investies, rien n’est entièrement sans faille.

Les sources américaines, moins compromises que les sources italiennes, sont particulièrement éloquentes. Lorsque des cas de choléras sont détectés dans le port de New York, la santé publique américaine enquête et découvre que les malades sont originaires de Naples. Les autorités sanitaires confrontent alors le gouvernement de Giolitti, qui propose une entente à l’avantage de tous. Pour des motifs avant tout économiques, les autorités américaines respecteront la politique de dissimulation du gouvernement italien. En contrepartie, elles insistent pour que des mesures sanitaires robustes soient adoptées. De son côté, le gouvernement italien s’engage à fournir aux Américains des bulletins réguliers sur les progrès de l’épidémie. En réalité, comme on le sait, ces bulletins sont tronqués; ils ne reflètent en aucun cas l’ampleur de la crise sanitaire ou son évolution dans le temps.

Le Docteur Henry Geddings, spécialiste de la santé publique associé au consulat américain de Naples, s’indigne de la conduite du gouvernement italien[8]. Giolitti ignore néanmoins les avertissements répétés de Geddings, qui ne mâche pas ses mots dans sa correspondance avec le gouvernement américain : « [L]es autorités italiennes, par leur politique de retardement, de tromperie et d’évasion des provisions de la Convention de Paris, sont responsables de l’introduction du choléra aux États-Unis et du trouble, de l’anxiété et des dépenses qui y sont associées[9]».

Conclusion

Cet article n’est en rien une invitation aux théories du complot. Il vise plutôt à souligner la facilité avec laquelle les autorités publiques peuvent tomber dans l’autoritarisme en temps de crise sanitaire et à mettre en lumière l’importance des communications saines et ouvertes avec le public. La politique du silence mise en place par le gouvernement de Giovanni Giolitti à partir du printemps 1911 accomplit certes son but premier. Elle évite au premier ministre d’avoir à gérer une crise politique et sociale majeure et préserve son régime du stigma associé aux épidémies de choléra depuis le 19e siècle. Pourtant, cette politique est un échec retentissant sur les plans médicaux et démocratiques.

La dissimulation de la vérité se traduit par une mortalité élevée, qui s’élève peut-être à 32 000 âmes en moins de deux ans[10]. Sans trop s’avancer, il y a fort à parier que ce nombre aurait été moindre si le gouvernement et la Santé Publique avaient été honnêtes avec la population et s’ils avaient mis en place des mesures sanitaires efficaces sur la base de données exactes.  Le bilan de la gestion de crise du gouvernement Giolitti n’est pas plus reluisant sur le plan démocratique. La politique du silence privilégié par les autorités nationales a sans aucun doute bafoué la liberté de presse et d’expression de la population italienne, en plus de violer les traités internationaux sur la gestion des épidémies. Dans le long terme, la gestion de la crise sanitaire de 1910 et 1911 peut aussi avoir contribué à miner la stabilité d’un État italien toujours fragile au début du 20e siècle. Elle a ainsi pu participer au processus d’émiettement de la vie démocratique qui s’est soldé, en 1922, par la marche de Mussolini sur Rome[11].


Pour en savoir plus

[1] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p.238-239.

[2] Le Chirurgien Général américain, Walter Wyman, note à cet effet : « from the moment of the appearance of cholera in Bari and the rest of Apulia, the more or less rapid infestation of Naples … became a foregone conclusion” Cité dans Snowden, Naples in the Time of Cholera …, p. 236.

[3] La tendance à blâmer une épidémie sur un bouc émissaire remonte à loin. Voir par exemple Samuel K. Cohn, « Pandemics : Waves of Disease, Waves of Hate from the Plague of Athens to AIDS”, History Journal, Vol. 85, No. 230 (2012), pp. 535-555.

[4] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 272-291.

[5] Avanti!, 6 mars 1911.

[6] Santoliquido est cité dans Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 306. Ma traduction.

[7] « Atti della Camera : sulla sistematica denigrazione sanitaria dell’Italia », Giornale della Reale Società d’Igiene, volume 33 (1911), pp. 126-127; « Cose d’attualità: le condizioni sanitarie del nostro paese”, Giornale della Reale Società d’Igiene, volume 33 (1911), pp. 410-411.

[8] Geddings était par ailleurs particulièrement bien placé pour comprendre la stratégie du gouvernement Giolitti : il avait été aux premières loges de l’épidémie de peste bubonique qui avait frappé San Francisco en 1900-1901.

[9] Missive du Dr H. Geddings au Chirurgien-Général des États-Unis, le 8 août 1911, citée dans Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 325.

[10] Les sources italiennes ne font état que de 2 ou 3 milliers de morts en 1910 et 1911; pour le pays entier, les calculs de Snowden suggèrent plutôt entre 14 et 16 000 morts pour l’année 1911, et un conservateur 18 000 pour la période 1910-1912. Certains observateurs estiment que le chiffre pourrait monter jusqu’à 32 000. Le nombre réel, impossible à vérifier en raison de l’état des sources, se situe probablement entre les deux extrêmes. Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 329. 

[11] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 367.

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