Par Marie-Pier Tardif, Université du Québec à Montréal / Université Lumière-Lyon-2

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Au dix-neuvième siècle français, nombreuses sont les femmes de lettres qui s’engagent activement dans la presse anarchiste en collaborant autant à des périodiques à vocation propagandiste, qu’à des revues d’orientation anarchiste associées à l’avant-garde littéraire. Malgré une production textuelle massive, elles n’ont encore aujourd’hui qu’une faible visibilité au sein de l’historiographie littéraire de l’anarchisme. Force est de constater que seule une approche épistémologique du genre peut permettre d’interroger la place qu’elles ont réellement occupé dans la vie culturelle de l’anarchisme en problématisant, d’un même coup, les paramètres traditionnels qui en ont jusqu’à présent structuré le récit historique. Dans un premier temps, il s’agit de dresser un état des lieux de l’historiographie littéraire de l’anarchisme afin de comprendre les modalités d’exclusion à partir desquelles les femmes ont été écartées du discours dominant. Dans un deuxième temps, il s’agit d’aborder les défis méthodologiques qu’entraîne l’adoption d’une telle perspective critique au regard de la recherche documentaire sous-jacente à l’étude de la presse anarchiste.

Mots-clés : presse anarchiste ; histoire des femmes ; approche du genre ; historiographie littéraire de l’anarchisme

Introduction

Depuis les années 1990, les études littéraires s’intéressent à l’histoire du mouvement anarchiste sous l’angle des pratiques d’écriture qui ont assuré son rayonnement dans la culture française. Généralement centrées autour de la fin du dix-neuvième siècle, période associée à un âge d’or de l’anarchisme[1] en raison de la vigueur politique et de la visibilité médiatique qu’il acquiert, ces recherches explorent le nouage inédit qui s’opère entre le fait littéraire et le mouvement anarchiste au sein de la sphère culturelle. En marge des disciplines de l’histoire et de la sociologie, le développement de cette frange de l’histoire littéraire a contribué à mettre au jour l’articulation étroite entre littérature et anarchisme en les étudiant comme des réalités socioculturelles hautement imbriquées. Décloisonnant ainsi la perception jusqu’alors entretenue vis-à-vis du mouvement anarchiste, en tant que phénomène proprement politique, celle-ci a ouvert un nouveau champ d’investigation universitaire en examinant comment leur rencontre a participé à la configuration d’un nouvel espace de signification collective, ancré dans un imaginaire politique, social et culturel commun[2]. Sans vouloir remettre en doute la pertinence des recherches qui ont été menées dans le domaine des études littéraires sur l’anarchisme, il importe toutefois de s’interroger sur le peu d’intérêt qu’elles ont jusqu’à présent accordé aux femmes, qui semblent à première vue totalement absentes de cette mouvance. Un consensus tacite laisse effectivement entendre que les femmes de lettres n’auraient contribué au développement d’une sous-culture journalistique anarchiste que de manière tout à fait anecdotique. Or leur présence organisée et collective au sein du mouvement anarchiste, qui s’exprime notamment avec force lors de la Commune de Paris en 1871[3], invite à repenser la place qu’elles ont pu réellement occuper au sein des milieux lettrés de l’anarchisme.

À la lumière des études en histoire des femmes, ayant déjà contribué à retracer l’engagement politique de femmes qui ont mis leurs écrits et leurs actions au service de la lutte révolutionnaire[4], il est logique de se demander où sont les femmes dans l’histoire littéraire de l’anarchisme. La piste de réflexion que je propose dans le cadre de cet article est tirée de ma thèse en études littéraires intitulée « Ni ménagères, ni courtisanes : les femmes de lettres dans la presse anarchiste en France (1885-1905)[5] ». Le but de cet article consiste à offrir des solutions méthodologiques concrètes pour saisir un objet d’étude jusqu’alors inexploré, soit la place et la production textuelle des femmes de lettres dans la presse anarchiste française. Je souhaite d’un même coup présenter les résultats actuels de ma recherche, qui sont en cours de rédaction depuis leur traitement sous forme de base de données. Dans un premier temps, je vais clarifier ce que j’entends par « femmes de lettres », « anarchismes » et « histoire littéraire », concepts complexes qui peuvent évidemment poser problème s’ils ne sont pas adéquatement définis. Je me pencherai ensuite sur l’état actuel de l’historiographie littéraire de l’anarchisme et sur les manières dont il est possible d’en renouveler l’angle d’approche. Je poursuivrai ma démonstration en explicitant les enjeux et les défis méthodologiques soulevés par l’histoire littéraire des femmes et, plus particulièrement, par l’histoire littéraire des femmes dans la presse anarchiste. Je terminerai enfin en démontrant comment l’approche épistémologique du genre peut réussir à concilier les problèmes posés par l’historiographie dominante, ancrée dans une sorte d’universalisme masculin, et une histoire des femmes qui fait parfois l’économie d’une étude plus globale des rapports sociaux de sexe. Au terme de cet article, j’espère être en mesure de fournir des outils pertinents pour réfléchir collectivement à la mise en œuvre d’une histoire littéraire des femmes soucieuse de renouveler le discours dominant.

Remarques préliminaires

Avant de plonger dans le vif du sujet, il convient d’abord d’apporter quelques précisions à propos des termes employés dans le cadre de ma démonstration. La pensée anarchiste étant elle-même réfractaire à toute entreprise d’autodéfinition doctrinale, j’ai tenté d’éviter de porter des jugements d’ordre idéologique susceptibles d’exclure les femmes d’une conception trop dogmatique de l’anarchisme, pour centrer plutôt mon attention sur les espaces de sociabilités ayant mis en acte et en pensée l’anarchisme[6]. Je pense plus particulièrement aux journaux anarchistes dont la triple dimension « médiatique, périodique, collectif [7] » rend possible la mise en réseau d’auteures dont les pratiques d’écriture incarnent sous différentes formes l’anarchisme, sans que celles-ci se revendiquent ouvertement d’une allégeance partisane. Il va de soi que l’itinéraire politique des auteures varie au fil des années et que la majorité d’entre elles ne gravitent pas autour des groupes anarchistes de la jeunesse jusqu’à la maturité. C’est pourquoi il me semble pertinent de considérer l’ensemble des textes signés par des femmes qui, à un certain moment de leur vie, contribuent au développement culturel de l’anarchisme par le biais de l’activité journalistique et ce, indépendamment de leurs convictions politiques profondes qui restent de toute façon difficiles à sonder. Je préfère en outre le substantif anarchiste à celui de libertaire, puisque le premier met l’accent sur la critique à la fois négative et positive de l’anarchisme[8], qui repose sur un refus absolu de toutes formes d’autorité au nom de l’émancipation complète des individus. Il présente de surcroît une portée plus générique que le second, qui ne semble se généraliser qu’à la fin du XIXe siècle, sous la plume des anarchistes individualistes[9]. Au-delà d’une organisation politique de nature contestataire, l’anarchisme peut être désigné comme une « culture de résistance[10] » qui prend forme à travers diverses formes de propagande. Aux côtés de l’acte insurrectionnel et de la propagande orale, figure la propagande écrite dont le vecteur principal se trouve à être la presse écrite. En l’absence d’un mouvement unifié et homogène, le mouvement anarchiste peut en effet compter sur l’existence d’une presse qui joue le rôle d’« agent de coordination[11] » travaillant à informer et rassembler les militants autour d’une lutte anarchiste commune. Cette lutte anarchiste se distingue des autres combats révolutionnaires de par l’adéquation nécessaire qu’elle revendique entre les moyens utilisés et la fin envisagée, soit le triomphe de l’anarchie à travers la destruction de l’autorité. Les anarchistes cherchent en effet à détruire le pouvoir et les hiérarchies dans l’immédiat en vue de parvenir à instaurer une véritable société sans classe.  Contrairement aux autres regroupements politiques, les communistes par exemple, les anarchistes privilégient une diversité de points de vue et de tactiques révolutionnaires pour enclencher la marche révolutionnaire. C’est pourquoi il s’exprime à travers des tendances variées, qui peuvent être regroupées en deux tendances distinctes, l’anarchisme social et l’anarchisme individualiste[12].   Le premier, qui rassemble notamment l’anarcho-communisme et le syndicalisme révolutionnaire, accorde le primat à l’émancipation collective tandis que le second, qui regroupe entre autres les milieux libres et illégalistes du tournant du siècle, privilégie l’affranchissement de individualités au détriment des diverses formes de libération collective.

Par ailleurs, je m’intéresse moins aux femmes de lettres d’origine française qu’à celles dont les textes sont diffusés par le biais d’organes de presse d’expression francophone, situés en territoire français. Dans le souci de respecter la philosophie antinationaliste de l’anarchisme, traduisant une visée internationaliste très forte dans la seconde moitié du XIXe siècle, je souhaite mettre au jour l’apport des femmes à une tradition littéraire française de l’anarchisme qui s’étend pourtant au-delà des frontières étatiques de la France. Or l’une des difficultés soulevées dans le cadre de mes recherches est que les femmes écrivent fréquemment sous des pseudonymes qui rendent difficile – voire impossible – leur identification. Les anarchistes étant constamment en proie aux poursuites judiciaires et à la surveillance policière, ceux-ci privilégient souvent l’anonymat pour éviter d’être associés à leurs textes et condamnés à des peines d’emprisonnement ou à de lourdes amendes. Le journal La Révolte, par exemple, publie une importante masse de textes anonymes entre 1887 et 1894, en dépit de la notoriété qu’il acquiert au cours de son évolution. Ce phénomène d’anonymat se complique davantage lorsqu’il concerne les femmes, puisqu’elles se dissimulent de surcroît derrière des pseudonymes masculins et des signatures féminines génériques, telles « une femme anarchiste ». Ainsi, je n’ai retenu que les signatures, masculines ou féminines, à partir desquelles j’étais en mesure de remonter à leurs femmes-auteures. L’intérêt d’étudier la presse anarchiste à partir d’un angle littéraire réside par ailleurs dans la capacité de l’histoire de la littérature à rendre compte des dimensions sociologique et discursives sur lesquelles repose l’activité journalistique des femmes. Les études littéraires accordent désormais une attention particulière à des supports matériels moins consacrés que le livre et à des acteurs oubliés de l’histoire qui ont mené des trajectoires parfois plus politiques que littéraires. L’histoire de la littérature, qui valorise des objets d’étude autrefois marginalisés, me permet d’étudier conjointement les femmes, la presse et l’anarchisme, en m’intéressant autant aux rapports sociologues qu’aux représentations symboliques qui ont structuré leur rencontre. De plus, les journaux anarchistes encouragent une vision politique du littéraire et une vision littéraire du politique qui participe à la convergence des luttes culturelles au XIXe siècle. D’une part, les périodiques anarchistes accordent une importance fondamentale à la création littéraire et aux débats intellectuels sur la littérature, notamment en publiant des suppléments littéraires dont les textes servent à nourrir la propagande révolutionnaire. De la même manière, les revues littéraires de la fin du siècle s’inclinent progressivement vers l’anarchisme pour réfléchir à une conception de la littérature et de la société qui s’arrime au principe antiautoritaire qui caractérise la pensée anarchiste. Dans cette perspective, l’histoire littéraire semble pouvoir fournir les outils nécessaires à une étude de la presse anarchiste qui prenne pour point de départ l’étude de l’activité journalistique des femmes au XIXe siècle.

État des lieux de l’historiographie littéraire de l’anarchisme  

Lorsque l’on pose un regard panoramique sur l’historiographie littéraire de l’anarchisme, il est possible d’identifier deux tendances heuristiques distinctes. Aussi schématique soit-elle, cette distinction a cependant le mérite d’identifier des postures historiographiques singulières, qui présupposent l’existence de rapports sociohistoriques spécifiques entre littérature et anarchisme. La première s’intéresse à ce que l’on peut désigner comme une forme d’anarchisme littéraire, associé aux pratiques esthétiques subversives des avant-gardes de la fin du siècle. La seconde privilégie l’étude des productions textuelles qui mettent en forme les principes fondateurs de la pensée anarchiste, se préoccupant dès lors autant des pratiques militantes que des pratiques anarchisantes de la littérature[13]. Si les recherches littéraires orientées vers les manifestations esthétiques de l’anarchisme ont permis d’explorer la relation complexe entre les milieux anarchistes et les cercles littéraires de la fin du siècle en France, elles ont néanmoins opéré une certaine « folklorisation[14] » de l’anarchisme en le réduisant à une époque historique limitée et à des expressions poétiques données. Celles-ci limitent en effet leur analyse aux groupes de l’avant-garde qui, ayant aspiré à une certaine forme de légitimité culturelle, sont restés plus près de l’ « establishment[15] » littéraire. Dans cette perspective, les recherches centrées sur l’ensemble des pratiques d’écriture associées, de près ou de loin, à la pensée anarchiste ont contribué à déployer le potentiel d’interprétation offert par l’historiographie littéraire.

Première synthèse de la littérature anarchiste française, la fameuse Histoire de la littérature libertaire en France de Thierry Maricourt, publiée en 1990, retrace l’inscription du courant anarchiste dans la littérature en repérant ses thématiques communes, ses expressions génériques plurielles et ses auteurs-phares, à travers une étude des œuvres de fiction publiées sous la forme matérielle du livre. Si cet ouvrage fait encore autorité au sein des études littéraires sur l’anarchisme – et à juste titre –, sa principale faiblesse réside dans le peu de considération que l’auteur accorde aux femmes de lettres associées à l’anarchisme. Seules Louise Michel et Séverine, personnalités dont les trajectoires ont déjà été bien documentées, méritent une présentation élaborée. Elles apparaissent ainsi comme des femmes d’exception parmi la liste d’hommes évoqués, donnant à voir une représentation presque exclusivement masculine de la littérature anarchiste. La première est de surcroît décrite comme une militante dont la production textuelle, qui constitue « un témoignage de première main sur une époque charnière[16] », reste cependant une œuvre « plutôt décevante[17] » sur le plan littéraire. Soutenue par Caroline Granier en 2003 à l’Université Paris-8, la thèse « Nous sommes des briseurs de formules » : les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle, propose un tour d’horizon de la production fictionnelle des écrivains anarchistes de la fin du dix-neuvième siècle en France. Une des grandes forces de cette thèse réside dans l’intérêt que l’historienne accorde à la presse pour étudier les milieux littéraires de l’anarchisme, élargissant le spectre d’analyse traditionnel grâce à une étude conjointe des périodiques militants et des revues littéraires. En s’éloignant de la forme consacrée du livre, elle réussit à retracer des milieux qui se situent en marge de l’institution littéraire et, d’un même coup, à retrouver des acteurs ayant mené des trajectoires moins remarquées. Cette orientation historiographique a d’ailleurs permis d’exhumer du passé certaines femmes de lettres et journalistes, qui s’inscrivent de plein droit dans l’histoire littéraire de l’anarchisme, comme André Léo et Alexandra David-Néel. Plus récemment, le dix-neuvièmiste Vittorio Frigerio a fait paraître deux essais, intitulés Nouvelles anarchistes : la création littéraire dans la presse militante (1890-1946) et La Littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, qui étudie les relations complexes entre les cercles anarchistes et les milieux littéraires français, sur une période historique s’étendant au-delà de l’épisode terroriste de la fin du siècle. Reconnaissant dans les périodiques anarchistes un objet littéraire à part entière, ces deux essais participent habilement à la déconstruction du cliché historiographique selon lequel la littérature anarchiste ne se trouverait qu’à être un équivalent esthétique de l’esprit de révolte qui anime les anarchistes[18]. Bien que ces ouvrages ébranlent un certain panthéon littéraire de l’anarchisme, l’intérêt de l’auteur pour la presse militante ainsi que pour des formes génériques moins dominantes, n’empêche pas qu’il n’accorde qu’une faible attention aux écrits signés par des femmes. Le premier essai ne retient par exemple que deux nouvelles littéraires issues de plumes féminines, qu’il regroupe dans les catégories thématiques « L’amour et les femmes » et les « Contes de Noël ». En l’absence d’une perspective de genre, ces catégories d’analyse tendent à reconduire un stéréotype des femmes de lettres en les assignant strictement à des thématiques qui se conforment aux « attentes et aux possibles sociolittéraires[19] » liés au genre féminin.  

Vers une nouvelle historiographie littéraire de l’anarchisme…

Cette mise en perspective rapide des différentes recherches littéraires sur l’anarchisme permet de dresser le constat d’une invisibilité quasi-généralisée des femmes de lettres dans les histoires littéraires qui portent sur le mouvement et, plus particulièrement, sur sa presse. Partant de l’hypothèse qu’il existe trop souvent un décalage « entre la présence de femmes écrivains dans la culture vécue et leur faible visibilité dans l’histoire littéraire[20] », il est légitime de se demander si les femmes de lettres ont véritablement été étrangères aux milieux anarchistes du dix-neuvième siècle en France, ou si elles ont plutôt été effacées a posteriori par l’histoire littéraire. L’hypothèse qui sous-tend mes recherches est que la faible reconnaissance de la production textuelle de ces femmes, relève en grande partie de l’intérêt unique qui a jusqu’à présent été consacré aux œuvres publiées sous la forme matérielle du livre ainsi qu’aux textes diffusés dans les revues prestigieuses de l’avant-garde littéraire. Le foyer d’écriture principal des femmes étant la presse anarchiste, il est nécessaire de retourner à la fois aux périodiques militants et aux revues littéraires anarchisantes, pour restituer une production textuelle ayant circulé par des circuits de diffusion moins officiels[21], où les frontières entre littérature, politique et journalisme, se montrent particulièrement poreuses. D’une part, la forte présence de textes signés par des femmes dans la presse anarchiste s’explique par l’importance que représente plus généralement la presse moderne pour la publication féminine au dix-neuvième siècle. Tributaire de l’industrialisation et de la libéralisation économique, l’avènement de la presse périodique instaure de nouvelles modalités d’écriture – brièveté, périodicité, salaire à la livraison – qui concourent à la reconfiguration des rapports entre femmes et littérature[22]. Elle effet, elle favorise leur investissement dans la vie littéraire et culturelle par le biais d’une activité journalistique grâce à laquelle elles convertissent les compétences qu’elles ont acquises dans le privé, notamment à travers l’apprentissage des modèles d’écriture transmis par l’institution scolaire[23]. L’activité journalistique permet aux femmes de développer un savoir-faire rhétorique par lequel elles développent une maîtrise des discours littéraires et une formation intellectuelle plus ou moins politique. Comme le métier de journaliste n’est pas encore professionnalisé, la presse ouvre aux femmes de nouveaux horizons littéraires en se présentant comme un espace d’intervention sociale de première importance. Les femmes accédant encore rarement à des études supérieures grâce auxquelles elles seraient incitées à développer des habiletés autres que celles jugées nécessaires à la gestion du foyer, la presse représente une opportunité en or pour qu’elles y exercent leur plume et mènent des trajectoires médiatiques intéressantes.

Mais l’activité journalistique des femmes repose sur une tension complexe entre déterminations genrées et part d’inventivité, qui mérite d’être rapidement examinée pour comprendre les stratégies sociolittéraires que celles-ci adoptent dans la presse écrite en général et dans la presse anarchiste en particulier[24]. Si les femmes « paraissent largement exclues de la nouvelle civilisation du journal qui se construit au XIXe siècle, ou du moins [paraissent] n’y occuper qu’une position décalée et marginale[25] », Christine Planté et Marie-Ève Thérenty montrent bien comment les femmes participent également à l’élaboration de nouvelles pratiques journalistiques, dont la chronique et le reportage, qui représentent « deux genres journalistique phares nés au XIXe siècle[26]. » Elles se penchent notamment sur le cas de Séverine, écrivaine féministe et libertaire née Caroline Rémy. Collaborant activement à la presse de son temps, autant dans des organes militants que dans des publications féministes ou généralistes, Séverine contrevient au modèle féminin traditionnel en s’adonnant au reportage journalistique, qui implique de récolter des témoignages directs à même l’espace public. Le reportage impose en effet au journaliste d’investir divers lieux publics, geste de nature éminemment subversive lorsqu’il est pratiqué par une femme, étant donné que la plupart des espaces de sociabilité sont alors réservés aux hommes. Les historiennes rappellent toutefois qu’une telle posture journalistique reste tributaire de la liberté relative qui est  accordée aux femmes au sein de l’univers médiatique. Elles en viennent en effet à conclure que la presse « n’apparaît pas comme le vecteur privilégié d’une libération, au même titre que l’ont été l’école et l’accès à l’éducation (et en dépit de leurs limites comme la non-mixité[27] ». Car bien qu’elle permette aux femmes de développer une puissante inventivité littéraire, elle ne leur autorise qu’une liberté qui reste toujours le produit d’un processus de marginalisation plus large. Le cas des périodiques anarchistes est à cet égard particulièrement intéressant, puisqu’ils constituent un lieu d’initiation politique par lequel les femmes s’intègrent pleinement à la vie culturelle de leur époque, tout en devant constamment jongler avec les stéréotypes de genre qui infléchissent leur rapport à l’écriture journalistique. En dépit du discours libertaire qu’ils énoncent, les périodiques anarchistes n’échappent pas aux logiques patriarcales et capitalistes qui organisent les rapports sociaux de classes et de sexes au XIXe siècle. Les femmes n’ont pas le même accès que les hommes aux rôles et aux espaces journalistiques, malgré la place significative que leur accordent certains périodiques anarchistes. Dans cette perspective, seule une approche épistémologique du genre peut réussir à mettre en récit une histoire littéraire des femmes de lettres dans la presse anarchiste qui puisse rendre de compte des dynamiques de genre sous-jacentes à ces milieux de presse et participer, d’un même coup, à la réécriture de l’histoire littéraire de l’anarchisme, telle qu’elle a jusqu’à présent été envisagée.

Enjeux et défis méthodologiques d’une histoire littéraire des femmes

La pertinence de la notion de genre au sein des études littéraires n’est plus à démontrer, puisqu’elle permet d’étudier l’histoire d’un point de vue global en s’intéressant aux dimensions sociologique et symbolique qui structurent les rapports entre hommes et femmes. La notion de genre constitue le meilleur outil théorique pour problématiser l’histoire littéraire des femmes en repensant leur place et leur production textuelle au sein d’une histoire commune, ancrée dans des dynamiques de genre propres à des conditions spécifiques de production. À la lumière de l’interrogation que pose l’article « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique[28] ? » signé par Christine Planté, j’estime qu’une approche de genre doit absolument être mobilisée dans le cadre d’une histoire littéraire des femmes qui souhaite proposer une relecture intégrale du passé en évitant de n’ajouter qu’un chapitre critique à un récit dont la nature androcentrique demeurerait inchangée. Il s’agit donc de s’intéresser aux femmes – pour la simple et bonne raison qu’elles sont celles qui disposent encore de la plus faible visibilité dans l’histoire littéraire –, tout en adoptant une démarche critique qui vise à réinscrire leurs expériences diverses de la réalité au sein d’une « histoire relationnelle entre les sexes[29] ». Une histoire qui ne peut faire l’économie d’une analyse étroite et sérieuse des rapports entre hommes et femmes, autant sur les plans collectifs et individuels, que sur ceux de leurs conditions matérielles et de leurs représentations symboliques[30]. Cette approche rend possible la réhabilitation des femmes dans l’histoire littéraire de la presse anarchiste sous l’angle des enjeux de genre qui structurent les milieux militants au sein desquels elles ont évolué : « Making space in anarchist histories for women could be part of the process of opening up anarchism — making space not just by moving over to fit a few more in, or adding an extension, but rethinking the whole structure[31] ». Elle évite dès lors le double écueil d’une histoire idéalisée des femmes de lettres, en tant que grandes héroïnes rejetées par une historiographie ouvertement sexiste, et d’une histoire mixte dépolitisée où les rapports entre hommes et femmes seraient présentés de manière tout à fait harmonieuse. L’application d’une perspective de genre à l’histoire littéraire des femmes vise ainsi à reconstituer la place problématique que celles-ci ont occupée dans les milieux anarchistes, milieux d’autant plus complexes qu’ils sont situés en marge des institutions sociales dominantes mais qui, en dépit de leur radicalité incontestable, en reproduisent les hiérarchies les plus insidieuses. Plus encore, elle dresse un pont entre le passé et le présent, entre une histoire vécue de l’anarchisme empreinte d’un sexisme ambiant ayant opéré un accès différencié des femmes aux milieux de presse anarchiste[32], et une histoire racontée qui peine encore à présenter une vision globale – et par le fait même plus objective – d’un passé vécu en toute mixité.

L’objectif principal est d’élaborer, à partir d’un double point de vue sociologique et discursif, une histoire littéraire des femmes dans la presse anarchiste qui alterne entre une présentation de leur trajectoire collective et de leur production textuelle ainsi que des lectures plus ciblées de leurs textes. Le premier geste à poser consistait d’abord à dresser une liste de périodiques associés, de près ou de loin, aux différentes tendances qui constituent la nébuleuse anarchiste. Ceux-ci ont été publiés entre 1885 et 1905, années qui représentent des moments de forte activité militante dans l’histoire culturelle de la presse anarchiste. Il était indispensable de les consulter dans leur intégralité afin de retrouver les textes signés par des femmes qui y ont circulé. Sur un ensemble de deux-cent-cinquante périodiques anarchistes, répertoriés pour la plupart d’entre eux grâce à deux ouvrages incontournables sur l’histoire de l’anarchisme[33], environ soixante-dix publications répondaient à la définition d’un périodique littéraire et anarchiste[34]. Or encore fallait-il parvenir à mettre la main sur ces publications qui, bien souvent, figurent dans des collections incomplètes et dispersées dans plusieurs bibliothèques européennes spécialisées[35]. Rassembler celles-ci représentait d’entrée de jeu un obstacle de taille, puisque ce processus implique un important investissement de temps et un déploiement considérable de ressources financières. De plus, seule une trentaine de ces publications contenait des textes signés par des femmes, si bien qu’une quantité considérable de temps a dû être allouée au dépouillement de périodiques n’ayant pas – directement du moins – mené à des découvertes éclairantes sur l’histoire des femmes. D’un point de vue d’une analyse du genre, cette démarche était toutefois pertinente pour mesurer le niveau d’absence des femmes dans les milieux de presse anarchiste. La monotonie entraînée par cette dernière était par ailleurs compensée par la découverte de nombreuses publications mixtes, qui venait heureusement confirmer l’hypothèse de départ selon laquelle les femmes avaient bel et bien contribué au développement de l’anarchisme en collaborant aux organes de presse du mouvement. L’essentiel de la démarche a d’abord été de dresser un premier tableau Excel servant à caractériser l’ensemble des périodiques de mon corpus primaire à travers plusieurs variables communes : durée, périodicité, coût, série, tendance anarchiste, personnel journalistique. Ces variables permettent d’appréhender les périodiques retenus sous la forme d’un ensemble cohérent desquels il est possible de dégager des lignes de continuités et de rupture.

Dans des périodiques anarchistes à haut tirage comme La Révolte, Les Temps nouveaux (1887-1894 / 1895-1914) et Le Libertaire (1895-1914)[36], on retrouve de nombreux textes signés par des femmes de lettres qui s’expriment par le biais de modèles d’écriture aussi diversifiés que les genres poétiques, narratifs et argumentatifs. Parmi les plus connues, on rencontre Louise Michel[37], Madeleine Vernet, Clémence Royer et Anna Mahé. Mais des femmes aujourd’hui presque entièrement oubliées y ont également diffusés des textes dignes d’intérêt pour quiconque s’intéresse à l’histoire littéraire des femmes et à celle de la presse anarchiste. Ce sont par exemple Laurentine Souvraz, Alice Canova, Suzanne Carruette et Séraphine Pajaud, qui formulent de vives critiques à l’égard de la société bourgeoise et de plusieurs phénomènes contemporains qui sont encore d’actualité aujourd’hui. Des femmes qui ne se préoccupent pas que de sujets traditionnellement associés au genre féminin – l’amour et la maternité par exemple – comme on voudrait parfois le croire, mais qui manifestent un haut intérêt pour des questions politiques de fond abordées au prisme de l’anarchisme : l’État, le capitalisme, le patriarcat. Dans les périodiques anarchistes, j’ai retrouvé une quantité massive de textes de femmes, dont le nombre s’élève à plus de mille titres. Chacun de ces écrits a été consigné dans un second tableau, rassemblant l’ensemble de la production textuelle des femmes diffusée dans la presse anarchiste. Cette production textuelle est décrite à l’aune de plusieurs indicateurs retenus en raison de la pertinence qu’ils offrent sur le plan de l’analyse qualitative : date de publication, support matériel, genre littéraire, motif récurent, publication d’origine.

Or il s’imposait toutefois de trouver une méthodologie susceptible de faciliter la recension descriptive des textes, en vue d’interpréter les informations consignées sous la forme d’un récit historique cohérent. Un des grands enjeux méthodologiques découle du fait que le cursus universitaire québécois en études littéraires ne propose qu’une maigre formation en méthodologie de l’histoire littéraire, plus spécifiquement en ce qui concerne la maîtrise d’outils adéquats pour élaborer des analyses qualitatives basées sur de grands corpus de recherche. De grandes synthèses en histoire littéraire requièrent pourtant l’utilisation d’outils méthodologiques sérieux, qui puissent permettre d’offrir la lecture la plus scientifique possible des données historiques recueillies. Pour dépasser cette difficulté, j’ai transposé mes deux tableaux Excel en une base de données configurée grâce au logiciel informatique Access qui permet de procéder à une analyse dynamique des informations récoltées au cours de la recherche documentaire[38]. Alors que le logiciel Excel est pertinent pour superposer des données, créer des graphiques et tirer des conclusions quantitatives, le logiciel Access permet quant à lui de faire dialoguer les informations entre elles en évitant le risque d’aplanir leur densité historique. Éventuellement, ma base de données Access a été complétée par une dernière table portant sur l’itinéraire biographique des femmes de lettres exhumées. Cette table constitue la première étape d’une étude prosopographique des femmes basée sur les caractéristiques suivantes : dates et lieux de naissance et de décès, activités professionnelles, engagements politiques et trajectoires médiatiques. Une question de taille restait cependant encore en suspens : quelle démarche apparaît comme la plus adéquate pour appliquer une perspective de genre, soucieuse de procéder à une analyse dialectique des rapports complexes entre hommes et femmes, à une étude portant plus spécifiquement sur la production textuelle des femmes dans la presse anarchiste ?

De l’oubli à la mémoire : une histoire littéraire des femmes au prisme du genre

D’une part, une histoire littéraire des femmes au prisme du genre ne peut faire l’économie d’une analyse croisée de ressources documentaires variées. Le recours à diverses ressources documentaires permet de dresser un panorama de la presse anarchiste et de comprendre l’ensemble des logiques sociales ayant structuré cette sous-culture journalistique. Au-delà de la presse anarchiste elle-même, soit des publications périodiques qui correspondent au matériau premier de l’étude envisagée, il faut donc également passer en revue les recherches qui ont porté, à divers degrés, sur les rapports entre anarchisme, presse et femmes. Ce sont par exemples des thèses sur la place des femmes dans le mouvement anarchiste comme celle de Sophie Kérignard ou d’autres sur la presse anarchiste, comme celles de René Bianco et de Caroline Granier. Ce sont également des monographies sur le mouvement et sur ses différentes formes de propagande, comme l’ouvrage fondateur de Jean Maitron sur le mouvement anarchiste. Des monographies qui s’intéressent à la part littéraire de la propagande écrite, comme les essais de Vittorio Frigerio portant sur les rapports étroits entre anarchisme et littérature, doivent par ailleurs être l’objet d’une lecture attentive puisqu’ils concernent directement mes recherches. Les récits de l’intime, comme les autobiographies, les mémoires et les correspondances, constituent aussi des sources précieuses pour dénicher des informations qui semblent à première vue anecdotiques, mais qui viennent éclairer certains aspects cachés du mouvement. Enfin, les archives de police peuvent également être utilisées afin de reconstituer un portrait des milieux souterrains de l’anarchisme, pour autant que cette utilisation soit faite de manière extrêmement critique pour en identifier le biais idéologique. Ce n’est qu’en croisant des sources variées qu’il est possible de développer une analyse approfondie du rapport complexe qu’entretiennent les femmes vis-à-vis de la presse anarchiste. Un constat émerge d’ailleurs de manière assez vive lorsque l’on s’intéresse à la presse anarchiste, soit qu’il existe bon nombre de périodiques non-mixtes exclusivement masculins alors que les femmes ne disposent pas de publications « féminines », que ce soit sur le plan d’une majorité de femmes collaboratrices que des lignes éditoriales féministes, comme c’est le cas chez leurs cousines socialistes ou leurs voisines anarchistes issues d’autres traditions nationales. Cette observation invite dès lors à se pencher sur les rôles journalistiques occupés par les femmes dans les publications anarchistes afin de mesurer si leur accès aux fonctions de responsabilité et aux espaces de visibilité diffère de celle des hommes. Car les femmes de lettres n’entretiennent effectivement pas le même rapport vis-à-vis de la presse anarchiste que leurs homologues masculins, notamment du point de vue de leur faible place au sein des postes de direction et d’administration et de leurs apparitions plus sporadiques dans les premières pages des publications. Rares sont les femmes qui font en effet la une des périodiques anarchistes, celles qui échappent à cette règle jouissant généralement d’un capital enviable qui leur permet de mener en parallèle des trajectoires littéraires et féministes. Appréhender la presse anarchiste à travers une perspective de genre, permet ainsi de comprendre que l’exclusion des femmes opérée par l’historiographie littéraire de l’anarchisme est doublée d’une marginalisation systémique des femmes, telle qu’elle eût cours dans les milieux anarchistes du dix-neuvième siècle.

D’autre part, une histoire littéraire de la presse anarchiste au prisme du genre doit nécessairement passer par une étude de la dimension poétique de la production textuelle des femmes. L’intérêt consiste à faire ressortir les motifs récurrents qui caractérisent l’imaginaire anarchiste sous-jacent aux écrits qu’elles signent. L’anarchisme étant une méthodologie plutôt qu’une simple idéologie[39], c’est-à-dire une manière d’interpréter le monde davantage qu’une doctrine préétablie, les motifs discursifs convoqués par les femmes sont multiples dans la mesure où elles transforment l’ensemble des phénomènes sociaux en des objets de critique anarchiste. Parmi les thématiques fréquemment énoncées figurent l’État et le capitalisme, qui sont présentés comme des régimes d’organisation sociale déchus, prêts à être remplacés par des structures sociopolitiques alternatives qui mettraient un terme aux hiérarchies et aux inégalités sociales. Il s’avère de surcroît pertinent d’étudier les modèles génériques à travers lesquels les femmes mettent en forme l’anarchisme. Ces modèles génériques ne sont pas l’apanage des anarchistes, puisqu’ils recouvrent des pratiques aussi variées que le feuilleton romanesque, l’article journalistique et la poésie symboliste. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on rencontre dans la presse anarchiste des femmes aussi différentes que Marie Saut, militante marseillaise activement investie dans la propagande anarchiste aux côtés de son compagnon Eugène Salel, mécanicien de métier avec qui elle vit en union libre[40], et Rachilde, grande figure littéraire féminine engagée dans les revues anarchisantes de la fin du siècle. Or la quantité colossale de lecture que cette entreprise exige, complique d’entrée de jeu la mise en œuvre d’une analyse de genre qui, idéalement, s’emploierait à comparer des textes signés par des femmes à des écrits signés par des hommes, autant sur le plan de leur cohérence idéologique que de leurs modes d’expressions formels. Or il demeure possible d’étudier plus spécifiquement la production textuelle des femmes à partir d’une perspective de genre qui s’intéresse en second-plan à la création littéraire des hommes. L’on peut par exemple se questionner sur la manière dont ces motifs discursifs et ces formes génériques se conforment ou s’éloignent des codes de genre traditionnellement associés aux rôles féminins et masculins. Comment les femmes s’approprient-elles un mode de communication et de formalisation spécifiquement littéraire pour faire de l’anarchisme une praxis révolutionnaire ? Comment ce mode de formalisation représente-t-il leur propre position de femmes de lettres au sein de milieux marqués par une profonde division sociosexuée du travail militant ? À qui s’adressent-t-elles lorsqu’elles écrivent, et sous quels aspects se présentent leurs différents lectorats, selon les publications auxquelles elles collaborent ? Enfin, quels éléments émergent d’une analyse comparative entre des textes signés par des femmes et des textes signés par des hommes ? Autant de questions pertinentes auxquelles ma thèse envisage de fournir des réponses.  

Conclusion

Étudier la place et la production textuelle des femmes dans la presse anarchiste française au dix-neuvième siècle n’est pas une entreprise évidente, puisqu’il s’agit d’un vaste chantier de recherche comportant des enjeux et des défis méthodologiques imposants. Or ce n’est qu’en encadrant cette histoire des femmes par une approche épistémologique féministe du genre, qu’il est possible de faire de cette histoire littéraire des femmes un pivot à partir duquel proposer une relecture globale de l’historiographie littéraire de l’anarchisme. Une relecture qui ne vise pas seulement à réintégrer les femmes dans le discours historique, mais qui cherche surtout à modifier les logiques organisationnelles et les paramètres historiographiques qui les en écartent, au profit d’une vision masculine – et au final très faussée – de l’histoire littéraire dominante. Cette histoire littéraire possède de surcroit le potentiel critique de mettre en lumière les dimensions sociologique et poétique d’une étude des femmes qui puisse rendre compte de leur double marginalisation dans l’histoire littéraire de l’anarchisme et dans les réseaux de presse au sein desquels elles ont évolué.  En appréhendant les diverses trajectoires et expressions journalistiques par le biais desquelles les femmes de lettres ont mis en pratique l’anarchisme et ont d’un même coup interrogé leurs propres conditions de femmes de lettres, je peux dès lors inscrire le passé et le présent dans un même continuum historique et entrevoir mon geste historiographique comme un véritable horizon de transformation politique.

Pour en savoir plus


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[1] Cette heureuse formule me vient de la plume de l’historienne Caroline Granier, qui désigne ainsi une période de grande vitalité du mouvement anarchiste, s’étendant du retour des communards en territoire français au début des années 1880, jusqu’à l’affaire Dreyfus en 1898 qui secoue les milieux intellectuels de la fin du siècle. Caroline Granier, « Nous sommes des briseurs de formules ». Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle, thèse en lettres modernes, soutenue à l’Université Paris-8 Vincennes – Saint-Denis, 2003, p. 21.

[2] À l’exception de La Rêverie anarchiste d’Alain Pessin, la plupart des études historiques et sociologiques sur l’anarchisme se penchent sur l’organisation politique du mouvement et, plus particulièrement, sur les groupes et les individus qui en ont formé les réseaux militants.

[3] Les femmes ont en effet activement participé à l’insurrection populaire de la Commune de Paris, qui constitue une des premières expériences collectives de nature libertaire en France. Voir à ce sujet la brillante étude de Carolyn J. Eichner, Women in the Paris Commune. Surmonting the Barricades (2004).

[4] C’est le cas des biographies suivantes : Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d’un combat pour l’égalité de Christine Bard (1992) ; La Vierge rouge. Biographie de Louise Michel de Xavière Gauthier (1998) ; Madeleine Vernet de Hugues Lenoir (2014).

[5] Vaste chantier de recherche, cette thèse est effectuée en partenariat avec l’Université du Québec à Montréal et l’Université Lumière-Lyon-2.

[6] Ce choix méthodologique rejoint celui adopté par Vittorio Frigerio dans son essai La Littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, qui consiste à refuser de réduire l’anarchisme à une définition essentialiste en cherchant plutôt à identifier les différentes formes d’expressions littéraires à travers lesquelles il s’est historiquement incarné. Voir Vittorio Frigerio, La Littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, Grenoble, Ellug, coll. « Archives critiques », p. 19.

[7] Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty, Alain Vaillant (dir.), « Introduction », La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, coll. « Opus magnum », 2011, p. 17.

[8] Dans son Encyclopédie anarchiste, Sébastien Faure définit l’anarchisme comme un mouvement social composé de pôles négatif et positif qui résident dans sa double ambition de détruire la société actuelle tout en participant à sa reconfiguration utopique. Pour consulter cette notice, voir l’ouvrage numérisé en ligne à l’adresse suivante : http://www.encyclopedie-anarchiste.org/articles/a/anarchisme.html.

[9] Il s’agit d’une piste de recherche lexicographique lancée par plusieurs historiens, qui mériterait d’être investiguée davantage. Voir entre autres l’introduction du numéro « Vallès et les anarchistes », du quarante-sixième numéro de la revue Autour de Vallès, dirigé par Sarah Al-Matary.

[10] Jesse Cohn, Underground Passages. Anarchist Resistance Culture 1848-2011, Oakland, AK Press, 2014, p. 4.

[11] Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. Tome I : Des origines à 1914, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992 [1975], p. 139.

[12] Irène Pereira, Anarchistes, Paris, Éditions La ville brûle, coll. « engagé-e-s », 2009, pp. 11-12.

[13] La distinction entre ces deux types de rapport tire son origine de l’article « Literatura anarquista y anarchismo literario », signé par Clara E. Lida dans la revue Nueva Revista de Filologia Hispanica, où elle oppose les pratiques d’anarchisme littéraire et de littérature anarchiste. L’une renvoie à une doctrine esthétique mise en œuvre par une élite intellectuelle fascinée par l’imaginaire politique du mouvement, tandis que l’autre se rapporte plutôt à une pratique d’écriture militante mise au service de la propagande anarchiste.

[14] Vittorio Frigerio, La Littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, op. cit., p. 17.

[15] Idem.

[16] Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Paris, Albin Michel, 1990 [2012], p. 190.

[17] Idem.

[18] C’est le cas nommément de Stéphane Mallarmé, dont le vers libre a souvent été considéré comme l’incarnation poétique de la radicalité politique de l’anarchisme.

[19] Chantal Savoie, Les Femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du XXe siècle, Montréal, Éditions Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2014, p. 27.

[20] Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique? », Revue d’histoire littéraire de la France, no 3, 2003, p. 655. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2003-3-page-655.htm (page consultée le 12 janvier 2019).

[21] Le mémoire de Corinne Chambers, intitulé L’Édition de textes de femmes anarchistes au début du 20e siècle. Pratiques et principes, fournit une piste de réflexion intéressante à ce sujet en étudiant l’accès différencié des femmes à la publication en maison d’édition dans les milieux anarchistes, sous l’angle de la division sociosexuée du travail.

[22] L’ouvrage collectif Masculin / Féminin dans la presse du XIXe siècle, dirigé par Christine Planté et Marie-Ève Thérenty, repose en effet sur le postulat que l’univers de la presse, tel qu’il se constitue au XIXe siècle, participe à la redéfinition du rapport des hommes et des femmes à l’espace littéraire. 

[23] José-Luis Diaz, « Avatars journalistiques de l’éloquence privée », dans Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty, Alain Vaillant(dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, op.cit., pp. 691-715.

[24] Cette idée est développée par Chantal Savoie, dont l’ouvrage Les Femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du XXe interroge le rapport complexe entre conformité et subversion qui caractérise les pratiques d’écriture des femmes.

[25] Christine Planté et Marie-Ève Thérenty, « « Séparatismes » médiatiques 2 : identités de genre », dans Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty, Alain Vaillant(dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, op. cit., p. 1443.

[26] Ibid., p. 1457.

[27] Ibid., p. 1465.

[28] Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une

relecture critique? », loc. cit.

[29] Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes et du genre, Paris, ENS Éditions, 2007, p. 122.

[30] Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.  

[31] Judy Greenaway, « The Gender Politics of Anarchist History: Re/Membering Women, Re/Minding Men », PSA conference, Édimbourg, avr. 2010, p. 13.

[32] Pour une analyse détaillée et nuancée du sexisme dans les milieux anarchistes français du XIXe siècle, consulter la thèse de Sophie Kérignard, Les Femmes, les mal entendues du discours libertaire ? De la fin du dix-neuvième siècle à la Grande guerre (2004) ainsi que l’article de Francis Dupuis-Déri « Hommes anarchistes face au féminisme », paru dans la revue Réfractions (2010). 

[33] Il s’agit du deuxième tome du Mouvement anarchiste en France de Jean Maitron (1975) et de la thèse Répertoire des périodiques anarchistes de langue française : un siècle de presse anarchiste d’expression française de René Bianco (1987), partiellement mise en ligne à l’adresse suivante : https://bianco.ficedl.info/.

[34] Ces publications, appréhendées comme parties intégrantes d’une même presse anarchiste sont de deux sortes : les périodiques à vocation propagandiste qui accordent un espace significatif aux débats intellectuels sur la littérature ainsi qu’à la création littéraire, et les revues littéraires et artistiques de l’avant-garde, qui en viennent à exprimer une sensibilité à l’égard des idées anarchistes. 

[35] Mentionnons par exemple la Bibliothèque nationale de France à Paris, le Centre international de recherches sur l’anarchisme à Lausanne en Suisse et l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam aux Pays-Bas. 

[36] Fondé par Pierre Kropotkine en 1879 à Genève, Le Révolté est le premier titre d’une série de trois publications, composée de La Révolte et des Temps nouveaux,qui représentent la facette anarcho-communiste du mouvement anarchiste français. Attribué à Sébastien Faure, et vraisemblablement à Louise Michel, le second se situe davantage à la croisée de l’individualisme et du collectivisme.

[37] Louise Michel a été en son temps, et reste encore aujourd’hui, la femme ayant acquis le plus de visibilité au sein du mouvement anarchiste, notamment à cause de sa grande ferveur militante et de sa production littéraire imposante. La référence à cette personnalité historique est donc faite en toute connaissance de cause que sa popularité dans les histoires littéraires de l’anarchisme fait généralement écran aux autres femmes de lettres qui ont pourtant été aussi actives au sein des milieux anarchistes.

[38] Ce travail n’aurait pas été possible sans l’aide d’un professeur en histoire qui a accepté de superviser gratuitement cette étape laborieuse de ma recherche. En espérant qu’il puisse se reconnaître et recevoir mes sincères remerciements.  

[39] Adrian T?t?ran, « Littérature, communauté et utopie : esquisse d’une lecture anarchiste », Dacoromania Litteraria, III, 2016, p. 221.  

[40] Voir les notices biographiques présentées dans Le Dictionnaire des anarchistes, disponible en ligne à l’adresse suivante : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/.