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Nous vous invitons à lire le nouvel énoncé de mission du site HistoireEngagée.

 

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Pense-bête pour jeunes historiens dans les médias*

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Faire (de) l’histoire. Entrevue avec le sociologue Jean-Philippe Warren sur la notion d’engagement

  1. Patrick Noël

    Ce texte programmatique ou manifeste est assez maigre en références théoriques qui sont pourtant nécessaires pour légitimer tout nouveau projet historiographique.

    Ce passage témoigne d’une flagrante ignorance de l’histoire disciplinaire:

    “Il est maintenant temps, croyons-nous, que la discipline historique fasse étalage de la pertinence sociale de son savoir, savoir utile autant dans la formation de l’autonomie critique des citoyens que dans la compréhension qu’a une société d’elle-même.”

    On a l’impression à sa lecture de croire que Histoireengagée.ca prétend inventer la roue. Qu’en est-il de tous les courants présentistes qui ont tenté bien avant Histoireengagée.ca de pratiquer une “histoire pertinente”? Pensons aux historiens progressistes américains de l’entre-deux-guerre (notamment Carl Becker et Charles Beard) ou aux history workshops des années 1970, pour ne nommer que deux exemples. En se nourrissant de leurs réflexions, les programmeurs de l’Histoireengagée.ca auraient pu fournir un projet historiographique plus riche et mieux articulé.

    Pratiquer une histoire engagée ou “faire étalage de la pertinence sociale” de l’histoire donne-t-il le droit d’ignorer la riche littérature sur cette question? L’ignore-t-on pour rendre plus accessible l’histoire? Je ne suis pas certain que cette littérature viendrait rebuter le lecteur non-universitaire. Je suis cependant certain que de ne pas en tenir compte est un manquement grave aux yeux des historiens universitaires qui se doivent de tenir compte de ce qui a été dit sur une question avant de l’examiner ou de l’enrichir. Ce principe méthodologique (que l’on nomme abusivement “l’historiographie”) est à la base de l’ethos historien et est transmis généralement au début des programmes de formation.

  2. Les points soulevés par le commentaire de Patrick Noël sont pertinents. En effet, il ne m’apparaît pas superflu de baser les objectifs de Histoireengagee.ca dans la continuité de ce qui s’est déjà fait. D’ajouter des références «historiographiques» est certainement pertinent, même pour le lecteur «non-universitaire». Cela pourrait être fait de façon tout à fait lisible et pertinente. Mais continuerait-on de s’adresser au bon public?

    À qui s’adresse Histoireengagee.ca? Aux historiens universitaires eux-mêmes ou au grand public? Aux seuls passionnés d’histoire et aux anciens étudiants en histoire ou au grand public? Par le choix d’un site Internet gratuit et sans restriction, une version entièrement électronique, Histoireengagee.ca espère occuper «la sphère publique et médiatique» (tiré de l’énoncé de mission). Est-ce que grand public va de paire avec «théories historiennes»? Est-ce que passionné d’histoire s’accorde même avec ce principe? Il y a certainement place à débattre… Personnellement, j’en doute…

    Je n’ai pas encore trouvé un texte vraiment accessible au grand public ou aux médias (de masse?) qui traite convenablement de «théories historiographiques» ou de l’évolution de la pratique historienne. Mis à part des lecteurs déjà informés, aussi «non-universitaire» soient-ils (ayant quitté mes études universitaires en histoire depuis cinq ans, je me considère du nombre), le grand public pourrait bénéficier d’un petit «historique» de cette pratique «engagée» plus que d’un exposé théorique sur la complexe évolution de l’engagement historien de/vers la sphère publique. De fait, mis à part une tentative d’auto-justification face au lecteur universitaire informé, est-ce que de telles digressions serviraient réellement les objectifs «concrets» de Histoireengagee.ca?

    L’importance cruciale de l’évolution de la théorie historienne reste entière. Bien que je me sois certainement tenu informé des grandes lignes, des principaux courants et pensées à ce sujet, je suis loin d’en être un expert… Pourquoi M. Noël (ou un autre lecteur, ou un membre du comité de rédaction) ne proposerait-il pas un article dans ce sens? Cela pourrait aider à «[…] favorise[r] la pratique collégiale de l’histoire, l’enrichissement de la vie communautaire et la reconnaissance des responsabilités publiques de l’historien.» (tiré de l’énoncé de mission de Histoireengagee.ca)

  3. Patrick Noël

    * Devant le refus du comité de rédaction d’HistoireEngagée.ca de m’accorder un blogue pour transmettre ce long texte, je me vois obligé de le soumettre ici. Je m’excuse auprès des lecteurs. Une revue qui veut replacer l’historien sur « l’agora » ne doit-elle pas respecter un principe démocratique et accorder à quiconque le droit d’intervenir sur son site web pour parler de l’actualité historique, même ceux qui questionnent le bien-fondé de son projet ou, à tout le moins, la façon par laquelle il a été formulé?

    À qui s’adressent vraiment HistoireEngagée.ca ? Des conditions de la vérité en histoire.

    LucNL soulève un très bon point. Je lui dirai, avant de réagir à son commentaire, de même qu’à celui de Jules Racine, publié en réaction à l’entretien Savard-Warren, que j’ai soumis à la revue un texte qui traite de l’idée de l’histoire engagée, texte « dont la pertinence » est présentement « assurée/vérifiée par un processus d’évaluation par les pairs » (selon le manifeste de la revue, dorénavant manifeste). J’ignore si je traite, comme le souhaite LucNL, « convenablement » (notion creuse s’il en est une!) de la question. S’il cherche par « un texte vraiment accessible au grand public ou aux médias (de masse?) qui traite convenablement de «théories historiographiques» ou de l’évolution de la pratique historienne », un texte ayant de peu de références ou d’abstractions à haute voltige, je lui recommande Michael Perceval-Maxwell, « Les humanités face aux années 1980 : la place de l’histoire » (Mémoires de la Société Royale du Canada, tome 18, 1980, p. 113-125). HistoireEngagee.ca (HE) n’est pas, par ailleurs, « sans restriction », comme le croit LucNL. Aussi, ce contrôle me fait croire que la revue souhaite, contrairement à ce que pense LucNL, s’insérer (insidieusement?) dans le champ historien.
    LucNL pose en fait la bonne question: À qui s’adresse (vraiment) HE? Les programmeurs cultivent sciemment, à mon avis, l’ambigüité et l’ambivalence sur cette question. Serait-ce pour se faire du capital politico-culturel ou médiatique qu’ils chercheront à convertir en capital scientifique, à l’instar de certains historiens qui n’hésitent pas à investir l’espace politico-médiatique pour imposer de l’extérieur leur autorité sur leurs concurrents dans le champ scientifique? HE s’adresse-t-elle aux historiens (universitaires) pour changer la représentation normative de la tâche de l’historien, c’est-à-dire l’enjeu du jeu historien? Laissons parler son manifeste :
    « nous croyons que le retranchement exclusif de l’historien dans la sphère universitaire n’est plus une solution envisageable ni souhaitable. Ainsi, à la suite de ses recherches soumises aux normes scientifiques de la discipline historique, l’historien aurait intérêt à réoccuper la sphère publique et médiatique […] la place de l’histoire n’est pas que dans les salles de classe, les bibliothèques ou les centres d’archives : elle est aussi dans l’agora. »
    À lire cette proposition hautement prescriptive, caractéristique de tout manifeste, il semble clair que la revue souhaite s’insérer dans le champ historien pour (im)poser une nouvelle représentation de ce que devrait être la bonne histoire et le bon historien. On notera cependant qu’elle exprime son souhait pour parler aux historiens sans même en écouter un d’entre eux. Or, pour LucNL – et je crois qu’il a fondamentalement raison –, la revue ne s’adresse pas aux historiens, mais « aux seuls passionnés d’histoire et aux anciens étudiants en histoire ou au grand public ». Les programmeurs de la revue viendront-ils nous dire « clairement », comme le demande avec insistance Étienne Faugier dans son commentaire sur l’entrevue Savard-Warren, si elle souhaite s’insérer dans le champ historien ou si elle est une entreprise civique de vulgarisation? Si HE souhaite s’insérer dans le champ historien et être reconnue par ses membres, pourquoi refuse-t-elle asymétriquement de reconnaître tous les travaux qui se sont penchés avant elle sur la question de la relation des historiens à la société? Bien qu’elle prétende que les textes qu’elles publient sont évalués par les pairs, comment un historien (autre que ceux (2) sélectionnés par le comité de rédaction pour évaluer les textes) peut apprécier leur qualité scientifique si elle retire, au moment de leur publication, au nom d’une prétendue plus grande accessibilité de la connaissance du passé, ce qui la fait précisément connaissance, à savoir les « marqueurs scientifiques » (Jacques Revel), à savoir, entre autres choses, la revue de la littérature, les cadre théorique et méthodologique, les références, qui sont, ni plus ni moins, l’équivalent de l’emploi des mathématiques en physique par lesquelles celle-ci, comme l’a montré Yves Gingras, s’est transformée en discipline pour rejeter les « amateurs » et assurer un « contrôle de qualité » sur ce qui se dit du monde physique. HE doit payer le coût de la scientificité si elle souhaite s’insérer dans le champ historien en vue de s’adresser aux historiens. J’y reviendrai.
    Par ailleurs, si la revue n’espère que s’adresser au « grand public » (GP), cela implique, à en croire LucNL, que ces textes doivent être « vraiment accessible[s] » ou qu’ils doivent traiter de sujets historiques « convenablement ». Qu’est-ce à dire? J’aimerais savoir qu’est-ce qu’une histoire accessible ou convenable (un exemple serait bien) et en quoi l’histoire produite actuellement par les historiens, par exemple dans la RHAF, ne l’est pas? HE peut-elle donner un exemple d’un texte historique inaccessible? Qu’est-ce qui rend l’histoire universitaire si inaccessible et qui justifie la création d’une revue comme HE? En fonction de quoi s’apprécie l’accessibilité du discours historique? La prétendue inaccessibilité de l’histoire ne résulte-t-elle pas de l’application de standards disciplinaires que les historiens se sont imposés historiquement pour contrôler la qualité du discours historique afin que le GP puisse bénéficier justement d’une connaissance valable du passé et non soumise à quelque forme d’engagement idéologique? Dire vrai du passé, en effet, ne se fait pas en criant ciseau ou, comme le disait l’abbé Groulx, fondateur de la RHAF et agent incontournable de la transformation disciplinaire de l’étude du passé, « on ne s’improvise pas historien », car « l’histoire n’est pas une science facile » (Fustel de Coulanges). Tant l’insertion dans le champ historien que la production d’une connaissance vraie du passé supposent des conditions.
    There is no such thing as a free lunch ou les conditions « de dire ce qui est (ou a été) »
    Le GP a des attentes envers les historiens. Ce que veut le GP des historiens, c’est, avant tout et surtout, une connaissance vraie du passé. N’ayant pas les moyens ou les compétences pour produire et évaluer la connaissance historique, il s’en remet aux historiens (qu’il accepte de subventionner via leur État) dans l’espoir que ceux-ci ne le trompent pas. Or, HE semble considérer la vérité de la connaissance historique comme une évidence, comme allant de soi. Elle ne s’interroge aucunement sur la question épistémologique des conditions qui permettent la production d’un discours vrai sur le passé (certes, elle reconnaît l’importance de la critique des pairs, mais elle ne donne seulement qu’à deux pairs les moyens de le faire; le lecteur historien, qui n’a pas eu la chance d’avoir été sollicité par le comité de rédaction, doit faire confiance à ces heureux élus, car il fera face à un texte peut-être plus « accessible », mais sans marqueurs de scientificité) de crainte sûrement de rebuter le GP, me dira-t-on, mais peut-être aussi du fait que ses programmeurs, comme la plupart des étudiants en histoire actuellement, n’ont jamais été confrontés à la question. Il faut en effet déplorer l’absence quasi-totale dans la formation historienne contemporaine de l’épistémologie de l’histoire dont le mot d’ordre est précisément de questionner l’implicite. On apprend aux étudiants plein de connaissances sur le passé et les rudiments du métier d’historien, mais guère à ne s’interroger sur la question des fondements épistémiques celui-ci (alors même que plusieurs historiens au Québec comme ailleurs ont paradoxalement entrepris cet exercice). Cette question constitue le véritable angle mort de HE qui prétend « harmoniser la méthode historienne avec la quête de sens de la société » (manifeste) (prétention qui, notons-le en passant, n’est pas sans rappeler le vœux de Jocelyn Létourneau, exprimé dans Passer à l’avenir, pour qui « l’historien, en tant que personne la plus qualifiée pour assurer l’accomplissement effectif du passé dans le présent sur un mode scientifiquement et éthiquement rigoureux, est en effet celui qui, mieux que quiconque, peut aussi concilier l’apparente contradiction existant entre la perte et le gain de sens dans l’évolution des choses ») sans s’interroger sur les modalités de cette harmonisation comme si – encore une fois – elle allait de soi. Comme si d’affirmer la pertinence sociale de l’histoire (en deux pages) était suffisant pour la valider. Mon article, si la revue décide de le publier, propose modestement une amorce de réflexion sur cette question. Je me limiterai ici à un propos plus schématique qui usera de la « raison polémique », pour dire comme Gaston Bachelard, car on pense toujours contre quelque chose ou contre quelqu’un.
    Les historiens se sont historiquement dotés d’un ensemble de règles formant un savoir disciplinaire qu’ils acquièrent au cours d’un long processus d’apprentissage et qui, en médiatisant leur rapport à la société, leur procure une autonomie (toujours en fait relative). Cette médiation épistémique limite cependant en droit la possibilité même d’une histoire engagée qui, par définition, est une histoire hétéronome se soumettant à autre chose qu’elle-même, à savoir la demande sociale, ne serait-ce que pour être à « l’écoute des besoins et des attentes des communautés » (manifeste). La nature disciplinaire de l’étude du passé est une condition de son autonomie elle-même condition nécessaire pour que s’instaure une intersubjectivité historienne, seul mécanisme permettant d’éviter, depuis qu’on a fait le deuil de la correspondance empiriste entre représentation et réalité, le anything goes anarcho-relativiste et d’approcher la vérité scientifique (ai-je besoin de souligner que la scientificité (en histoire), n’en déplaise aux hempeliens contemporains, ne s’identifie pas nécessairement à une connaissance nomologique (se servant de lois pour appréhender le réel ou aspirant à en produire), mais toujours à une connaissance réglée, ce que les Allemands nomment « Wissenschaft » et que Gérard Bouchard définit, dans sa contribution au collectif en hommage à Fernand Dumont, comme « le résultat d’un arrangement ou d’un compromis en vertu duquel chaque discipline construit sa vérité selon des procédés, des règles, une méthodologie adaptés à son objet ».
    Comment les programmeurs d’HE pourront avoir les moyens de leurs fins, à savoir offrir au GP une connaissance historique vraie, en voulant placer l’histoire et les historiens sur l’agora et, de ce fait, les retirer de l’espace – en retrait des injonctions, pressions et sollicitations du champ social génératrices d’hétéronomie – où ils peuvent s’imposer librement un savoir en fonction duquel ils valident – rendent vrai – la connaissance du passé? Comment répliqueront-ils à Max Weber qui soutenait que le refus du politique est au fondement de la posture scientifique (argument que le très wébérien Warren n’a curieusement pas soulevé dans son entretient avec Savard) ? Comment la revue conçoit-elle « d’améliorer les connaissances générales des sociétés » (Savard in entrevue avec Warren) ou, comme le dit Jules Racine, en réponse à mon commentaire sur cette entrevue, assumer l’engagement de « simple éducateur public » et « se méfier des tentations idéologiques », si le savoir historien ne dispose plus de l’autonomie dont il a besoin pour que ses praticiens puissent être à même de canaliser les pression idéologiques qui viennent autant de la société que d’eux-mêmes (le savoir comme « surmoi collectif » (Bachelard) protège en effet l’historien autant des injonctions de la société que de lui-même et de son inconscient)? Comment la revue peut-elle proposer des essais « dont la pertinence [à supposer que cela puisse s’apprécier…] est assurée/vérifiée par un processus d’évaluation par les pairs » (manifeste) quand elle soutient que « l’historien aurait intérêt à réoccuper la sphère publique et médiatique » (manifeste) de laquelle ils se sont justement retirés pour disposer de l’autonomie nécessaire à l’exercice d’une intersubjectivité épistémique? Comment les lecteurs historiens, qui feront face à un texte approuvé par deux de leurs pairs (choisis par le comité de rédaction de la revue), pourront vérifier par eux-mêmes la scientificité du texte supprimé de ses marqueurs de scientificité? Bref, par sa revendication que l’historien intègre « l’agora » (manifeste) et par la suppression des marqueurs de scientificité de ses textes afin qu’ils soient plus « accessibles », HE se prive du seul moyen par lequel elle peut réellement accomplir sa fin (sociale); les historiens ne pourront en effet « améliorer les connaissances générales de la société » qui attend d’eux une connaissance véridique dont la production suppose un espace autonome – en retrait des injonctions de l’espace public – de validation intersubjective. Une revue doit aussi donner les moyens à l’ensemble de son lectorat pour évaluer ses textes si elle souhaite s’inscrire dans le champ historien. Ce n’est pas pour rebuter le GP que les revues historiques comme la RHAF se donnent des marqueurs de scientificité, c’est pour respecter un idéal de transparence permettant à l’ensemble de leur lectorat d’évaluer la qualité de la connaissance historique qu’elle véhicule en vue de s’approcher de la vérité historique, qui seule intéresse le GP.
    La connaissance historique ou, pour dire comme J. Racine, « l’information scientifique » sur le passé produite en fonction du savoir disciplinaire ne peut pas, par ailleurs, s’extraire magiquement de lui pour être ensuite diffusée hors du champ scientifique. L’information tient sa scientificité précisément de son insertion dans les « structures médiatiques restreintes » (Racine) du champ qui lui exige de respecter certains standards, comme le principe historiographique qui demande de tenir compte de la littérature existante (autrement pourquoi écrirait-t-on?). Son importation dans la société, sa « translation », pour dire comme Warren, ou sa vulgarisation sont toutes des traductions dont je ne nie aucunement la nécessité, mais qui ne sont pas sans effet épistémique sur le discours véhiculé sur le passé et qui ne relèvent pas du champ historien. Le passé n’appartient évidemment pas aux historiens, mais seuls ceux-ci ont les compétences pour en produire une connaissance contrôlée scientifiquement dont la traduction en langage ordinaire ne va pas de soi.
    HE, même au nom de la revendication de la pertinence sociale de l’histoire, n’est pas au-dessus de la loi. Ses programmeurs, s’ils souhaitent accumuler du capital dans le champ historien où la compétition est féroce pour ses ressources limitées (je ne renverrai pas à la théorie bourdieusienne…), doivent se conformer aux impératifs que s’imposent, dans une logique d’autodétermination, ses membres, impératifs qui, malheureusement, à en croire HE et LucNL, rendent l’histoire inaccessible. Un de ses impératifs est, comme je viens de le mentionner, celui de tenir compte de la littérature existante dans le champ sur toute question y compris celle même de l’histoire engagée, chose que les programmeurs de HE n’ont pas faite, créant ainsi une asymétrie : ils veulent parler aux historiens (pour les inciter à occuper l’espace public) sans les écouter et sans leur donner les moyens d’évaluer les articles qu’elle publie. La revue peut toutefois se rendre à l’évidence et assumer plus explicitement son inscription dans l’espace public. L’historien peut intervenir dans l’agora (tout comme un médecin ou un plombier ou n’importe quel citoyen, comme l’a bien relevé Warren dans l’entrevue qu’il accordait à Savard); mais il interviendra, justement, à titre de citoyen et non d’historien comme le souhaite HE. La revue ne saurait à ce moment être reconnue par les historiens (dit autrement et, sur une note plus « réaliste », ses programmeurs et auteurs ne sauraient accumuler du capital scientifique…) et – surtout – ses lecteurs historiens et elle ne disposera d’aucuns procédés pour évaluer la qualité du discours historique qu’elle véhicule, à moins de faire de la « lisibilité » ou du « style accessible » (manifeste) un critère d’évaluation scientifique… Le texte publié alors dans cette revue aura une valeur infiniment moins grande aux yeux des historiens, car, en ne se donnant pas les moyens d’être reçu par les historiens, il se soustrait de leur champ qui hiérarchise ce qui se dit du passé pour faire avancer la science, c’est-à-dire nos connaissances du passé, mais – et c’est ici où le bât blesse – peut-être aussi aux yeux du GP qui s’attend à ce que l’histoire, comme le disait si bien Pierre Trépanier, soit la « gardienne d’une certaine qualité de rapport au passé » qui la distingue d’autres modes de représentation du passé, notamment la mémoire. Un politicien ou un journaliste lira-t-il davantage les textes d’une revue dont la légitimité scientifique n’a été éprouvée que par deux évaluateurs?
    Si le « dialogue » qu’engage le chercheur avec le GP, en diffusant ses travaux hors des cénacles universitaires, n’est pas une invitation à l’ingérence dudit public dans la recherche scientifique, comme le soutient J. Racine (mais de quel privilège les historiens bénéficient-ils donc pour jouir de cette circulation unidirectionnelle? au nom de quoi l’histoire peut-elle se donner le droit d’intervenir dans la société, ne serait-ce que pour simplement l’éduquer, sans que celle-ci puisse faire de même?), il ouvre cependant la voie à un discours historique qui prive ses lecteurs historiens du seul mécanisme par lequel ils peuvent le valider scientifiquement et le rendre valable aux yeux du GP. On se demande d’ailleurs d’où ces « agents qui n’ont pas franchi les barrières à l’entrée du champ (Acquisition d’un savoir et d’une méthode communs, tests scolaires uniformes, validation intersubjective…) », dont parle J. Racine, tirent leur valeur de producteurs d’informations scientifiques et en fonction de quoi la rigueur de la « démarche historienne rigoureuse » proposée par le manifeste de HE s’apprécie, si ce n’est pas du savoir disciplinaire, cet étalon qui fonde la pratique de l’histoire et l’évaluation de la connaissance qu’elle produit et dont l’effectivité suppose son isolement des pressions de l’espace public sources d’hétéronomie ? En cela, l’histoire engagée est certainement à « craindre ».
    L’engagement historien est aussi loin de n’être « porteur que d’une vocation positive ». « Dire ce qui est ou a été » (Racine) implique une singulière réduction de la tâche de l’histoire, une modestie que semble refuser comme les programmeurs de HE et d’autres historiens qui, sans avoir la prétention d’être des ingénieurs sociaux ou des « chirurgiens chargés de l’opération complexe et délicate des lobes mémoriels du sujet collectif » (Létourneau), veulent se faire, dans une perspective monologique et foncièrement élitiste (d’où l’expérience cognitive de la réalité (la scholè) tire-t-elle sa supériorité sur l’expérience pratique de la réalité du GP? N’est-il pas vrai que la parole de l’historien, une fois énoncée hors du champ historien, n’est pas supérieure à celle des autres citoyens, car, dans l’espace public démocratique, l’historien est justement un citoyen comme un autre?), les Lavisse du XXIe siècle en concevant leur discipline comme l’institutrice de la société, pour ne pas dire magistra vitae au risque de provoquer certains lecteurs. Aurions-nous déjà oublié, faute de cours en histoire de l’histoire dont Fernand Dumont déplorait déjà l’absence… en 1969, le message du célèbre aphorisme de Leopold von Ranke, autre figure incontournable de la transformation disciplinaire de l’étude du passé (je n’évoquerai pas les nombreuses études qui soutiennent cette thèse…), qui demeure d’une actualité cinglante :

    « On a attribué à l’historien […] d’enseigner le monde contemporain pour servir aux années futures : notre tentative ne s’inscrit pas dans des missions aussi hautes; elle cherche seulement à montrer comment les choses ont vraiment été ».

    De la nécessaire réflexivité

    J’espère qu’HE s’engagera à s’interroger davantage sur les conditions qui permettent de le faire ou, à tout le moins, sera réceptive aux textes qui lui seront envoyés pour relever ce défi, comme le souhaite d’ailleurs LucNL. HE pourrait devenir une tribune où les historiens pourraient réfléchir sur leur métier, tâche nécessaire avant de pouvoir affrimer naïvement et spontanément la « pertinence sociale » de l’histoire. Parce que les historiens, contrairement à bien d’autres scientifiques, ont la (mal)chance d’avoir pour objet une matière qui intéresse la société, ils ne peuvent se contenter d’affirmer leur fonction sociale ou du lâche « get on with their jobs » revendiqué par des philosophes pragmatistes, comme Richard Rorty, qui ordonnent aux historiens de ne pas écouter les philosophes de l’histoire. Les historiens ont l’obligation de réfléchir aux conditions qui en permettent la production d’une connaissance vraie. J’en ai proposé une tentative à la revue, dont ce texte est une version schématisée, qui est loin d’être sans faille. J’attends la réplique d’HE qui, je l’espère, saura tenir compte minimalement de la littérature (produite par les historiens et par les philosophes de l’histoire qu’on ne saurait ignorer au nom d’un isolationnisme disciplinaire) sur la question, condition sine qua non si elle souhaite s’insérer dans le champ historien pour (im)poser une nouvelle représentation normative de l’histoire, à savoir une histoire qui occupe l’agora. Ce projet ressemble d’ailleurs énormément à celui du Bulletin d’histoire politique qui veut rapprocher les historiens du politique, entendu à la fois comme objet de recherche et comme espace dans lequel l’historien ne peut s’isoler et dont les articles conservent leurs marqueurs de scientificité. Un de ses importants programmeurs, Jean-Marie Fecteau, me reprocherait d’ailleurs sûrement de sombrer dans la « dérive pragmatiste et paresseuse d’une histoire narcissique qui se définit par la somme de ses opérations et qui rêve de faire plébisciter sa rigueur par ceux-là mêmes qui la pratiquent » (mais comment peut-on contrôler autrement la qualité du discours historique?). Mais HE n’a aucunement tenu compte du BHP ou de toute autre initiative historienne s’interrogeant sur le rapport entre historiens et société. Si elle veut s’adresser aux historiens et être entendus par eux, elle ne peut se permettre de ne pas les écouter ou d’effacer les marqueurs de scientificité nécessaires pour que ses articles puissent être reçus par la communauté historienne. À moins qu’elle ne s’affiche autrement, et comme semble l’avoir compris LucNL avant les programmeurs de HE, à savoir une revue de vulgarisation s’insérant dans l’espace public et ne se positionnant pas sur ce que doit être l’histoire et l’historien.

  4. J’ai essayé par 4 ou 5 fois de bien répondre. Mais j’en perdais l’envie en cour de route. Définitivement, je suis content de ne pas avoir fait ma carrière en épistémologie de l’histoire. Non pas que le texte soit sans intérêt. Loin de là. Ce n’est pas non plus une critique de ce champs d’étude, très nécessaire à mon humble avis.

    Intéressant, donc, mais le texte de P. Noël semble prendre position surtout contre la vulgarisation (ou du moins contre le fait que cette proposition ne soit pas aussi explicite que P. Noël l’aurait souhaité dans le «manifeste») et principalement en faveur d’une forme d’histoire qui ferait «plébisciter sa rigueur par ceux-là mêmes qui la pratiquent» (Jean-Marie Fecteau, d’après P. Noël). Soucieux de répondre aux préoccupations des historiens, les arguments de P.Noël ne s’adressent certainement pas au grand public (et pour revenir sur la suggestion de P. Noël, celui de Perceval-Maxwell, que j’ai lu, date un peu et surtout ne me semble pas accessible au grand public par Internet… la cause n’est pas aidée…).

    Ainsi, selon P. Noël, d’articuler un discours historien «académique» serait nécessaire aux visées du site HistoireEngagée.

    Je ne fais pas cette lecture du «manifeste» en question. Le site n’est pas un (autre) club d’historiens, mais me semble (c’est ma lecture très personnelle) une tentative de tendre une main au public pour donner accès à des historiens qui font de l’histoire, des recherches courantes en transmettant le tout aux médias et au public de façon accessible. Le manifeste est peut-être mince en références, mais je n’ai pas souvent lu de manifeste qui en faisait un grand étalage de références scientifiques non plus, aussi scientifique le manifeste soit-il.

    Je crois surtout que c’est beaucoup de remous pour (devrais-je plutôt dire contre?) un projet historien qui s’inscrit, comme tel, hors du «réseau académique», mais qui est alimenté par des historiens (le comité de rédaction) qui me semble encore largement dans ce même réseau (selon ma compréhension)… Et faut-il rappeler que je ne suis pas membre du comité de rédaction ou même de mèche avec eux.

    Et en cela, je ne crois toujours pas avoir compris quelque chose de plus que le comité de rédaction de HistoireEngagée. Avec le texte, j’ai surtout l’impression que l’épistémologie est un sujet qui passionne P. Noël, probablement un sujet de spécialisation ou d’étude (?) et qu’il y a eu décalage dans l’interprétation d’un vocabulaire qui s’inscrit à cheval sur le discours historien académique et la vulgarisation (valorisation? voir plus bas) du savoir historique face au grand public.

    Mais surtout, je n’ai aucune intention de me lancer dans un débat épistémologique, débat que je perdrais certainement, n’ayant certes pas les intérêts, les études (et le temps) pour le mener jusqu’au bout de façon convaincante.

    En complément:
    Comme je fais actuellement des recherches sur les différents discours de l’historien au sens strict et du «scientifique» au sens large, j’ai apprécié la brève incursion dans le sujet de la «vulgarisation» de Julien MAHOUDEAU, «Perspectives de recherche et d’action pour la valorisation scientifique : sur quelques expériences hypermedias en archéologie», Nouvelles perspectives en Sciences Sociales, volume 3, numéro 1, 2007, pp.9-46, particulièrement les pages 13 à 17. Le numéro se trouve sur Érudit…

    Ce n’est pas très «vulgarisé», pas complet non plus, mais quand même…

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