Par Grace Acan

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Voici le quatrième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Quand je repense à la façon dont tout a commencé, je constate à quel point le dicton commun « un problème partagé est un problème à moitié résolu » est vrai. Partager une histoire comme la mienne n’est pas facile. Il faut du temps et du courage. Lorsque je me suis échappée de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) après huit ans de captivité, je ne pouvais pas le faire. Il m’a fallu des années et la parution d’un livre (A Lone Way Gone:Memoirs of a Boy Soldier), écrit par Ishmael Beah, pour que j’envisage cette possibilité.

En lisant l’histoire d’Ishmael Beah, je me suis mise à réfléchir aux avantages qu’il y a à partager son histoire. En tant qu’enfant soldat pendant la guerre civile en Sierra Leone, Ishmael Beah a traversé bien plus de difficultés que je ne l’avais imaginé. Il a affronté et fui de nombreux dangers sur la ligne de front des conflits armés. Quand j’ai comparé cela à ma propre expérience de la guerre en Ouganda, j’ai compris pourquoi on disait que j’étais une civile vivant parmi les soldats. Mon expérience de la captivité dans la LRA était similaire à celle de Beah, mais aussi très différente. J’ai réalisé que je devais partager ma propre histoire.

Il y a un proverbe dans notre langue locale, l’acholi : « Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe autour d’eux qui souffre ». On pourrait dire que je souffrais comme l’herbe piétinée dans l’affrontement de deux groupes armés.

Mon livre, Not yet Sunset: A Story of Survival and Perseverance in LRA Captivity, a été publié en 2018. En partageant mon histoire, j’ai trouvé la guérison.

Le fait d’échanger avec d’autres femmes qui ont vécu des expériences similaires m’a aidé à trouver le courage de parler et la détermination d’écrire. Il était crucial pour moi de réaliser que mes problèmes et mes expériences concernaient toutes les filles et les femmes qui vivaient la même situation. Ce premier projet de partage d’histoires – lancé par la professeure Erin Baines et le projet Justice et réconciliation – a donné aux survivantes le courage de parler. Mais environ un an après la fin du projet, nous nous sommes posé les questions suivantes : « Cela va-t-il se terminer ici, avec nous qui nous écoutons les unes les autres? Que pouvons-nous faire ensemble pour changer nos vies? ». Nous savions qu’il y avait quelque chose que nous pouvions faire nous-mêmes pour résoudre les problèmes qui nous touchaient toutes, comme le manque d’accès aux soins de santé, les difficultés économiques, la stigmatisation sociale et l’exclusion. En réfléchissant, nous avons eu l’idée de créer une association qui rassemblerait et défendrait les femmes touchées par la guerre dans le nord de l’Ouganda. En 2011, nous avons fondé le Women’s Advocacy Network, qui se consacre à obtenir justice pour les ex-captives de la LRA et leurs enfants nés en captivité.

Le problème le plus urgent auquel sont confrontées les femmes ayant échappé à la captivité de la LRA est le retour dans leurs communautés avec un ou plusieurs enfants. En revenant chez eux, les hommes n’avaient d’autres responsabilités qu’envers eux-mêmes. En revanche, les femmes doivent s’occuper des enfants qu’elles ont mis au monde en captivité, et ce sans disposer des moyens de subsistance nécessaires. Peu de temps après mon retour, j’ai dû laisser mon enfant aux soins de ma mère pour pouvoir retourner à l’école et terminer mes études. J’ai laissé ma petite fille à la maison, même si je pensais que j’étais la meilleure personne pour l’élever. Je n’avais pas le choix. J’avais besoin de retourner à l’école pour pouvoir tourner la page et reconstruire ma vie.

L’idée de partager mon histoire dans une exposition est venue peu après la publication de mes mémoires. J’ai été contactée par Véronique Bourget du projet Esclavage conjugal en temps de guerre (ECtG), avec lequel je travaillais. Véronique et moi nous sommes rencontrées pour la première fois lors d’une conférence du projet ECtG en République démocratique du Congo en 2016. Un an plus tard, elle s’est rendue en Ouganda avec la professeure Annie Bunting pour des recherches. Elle a parlé du Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) et de son projet de créer une exposition sur les histoires de femmes et la violence sexuelle en temps de guerre. C’est alors que nous nous sommes assises dans une chambre d’hôtel à Gulu pour enregistrer la première des deux entrevues qui ont servi à la sélection du contenu de l’exposition Ododo Wa. En 2018, après des mois de discussion et d’échanges au sujet d’objets potentiels, je me suis rendue à Toronto et j’ai rencontré la conservatrice du MCDP, Isabelle Masson.

L’un des objets qui figure dans l’exposition revêt pour moi une importance particulière. Il s’agit d’une carte que j’ai reçue en 2004 de mon ancienne directrice, Sœur Alba, et de l’ancienne directrice adjointe, Sœur Rachele, au St. Mary’s College, environ deux semaines après mon évasion. Cette carte me rappelle leur souvenir, me donne de la force et me pousse à aller de l’avant. Lorsque je suis rentrée chez moi, je craignais d’être considérée comme incapable par les membres de ma propre communauté. Je pensais qu’ils ne me soutiendraient pas. Et je craignais de devenir cette personne sans défense que je n’avais jamais été. Cela a été un honneur, et un grand réconfort pour moi, de recevoir cette carte qui m’encourage à être forte et à avancer, et qui affirme que je le peux. Elle cite un passage de la Bible qui fait référence aux paroles de Dieu à son peuple, lesquelles restent particulièrement significatives pour moi : « Ne crains pas… Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi ». Cela m’a donné la force et la détermination de retourner à l’école. Chaque fois que je lis ces mots, je me souviens de l’espoir que j’ai ressenti en reprenant mes études. J’ai senti que, malgré ce que j’avais vécu, mes anciennes directrices d’école étaient toujours avec moi, bien qu’à distance.

Carte de soeur Alba Brulo et de soeur Rachele Fassera, adressée à Grace Acan, présentée dans l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre au Musée canadien pour les droits de la personnes à Winnipeg, au Manitoba, en 2019. Photo : Musée canadien pour les droits de la personne; Aaron Cohen

Un autre objet important présenté dans l’exposition est un chandail de mon école. Lorsque Sœur Rachele a plaidé auprès de la LRA pour la libération de toutes les écolières d’Aboke, nous avons été séparées en deux groupes, 30 d’entre nous étant restées avec les rebelles, dont moi-même. Cet objet rend compte de ce moment où les filles que les rebelles de la LRA ont accepté de relâcher nous ont donné leurs chandails parce qu’elles savaient que nous allions devoir marcher pendant des jours dans le froid avec très peu de choses pour nous couvrir. Nous, les « filles d’Aboke », comme on nous a appelées, avons toutes porté ces chandails bleus pendant des années. Nous étions facilement reconnaissables en captivité, alors que nous nous déplacions en file en marchant dans la brousse et à travers les montagnes. Le chandail nous apportait de la chaleur. Mais surtout, il me rappelait mes années d’école, ma passion pour les études, mon ambition de devenir infirmière et ma conviction que j’étais aussi bonne que les garçons qui étaient souvent mieux traités comme élèves.

Un chandail du St. Mary’s College et des livres présentés dans l’exposition Ododo Wa: Filles en temps de guerre au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg, au Manitoba, en 2019. Photo : Musée canadien pour les droits de la personne; Aaron Cohen

J’ai gardé mon chandail jusqu’en 2000, lorsque je l’ai ajusté à la taille de mon premier enfant, un petit garçon, né d’une union forcée avec un commandant rebelle assez âgé pour être mon père. J’ai modifié mon chandail pour en faire un plus petit afin de garder mon fils au chaud après que nous ayons trouvé refuge dans les montagnes Imatong du Soudan, aujourd’hui le Soudan du Sud. Je ne savais pas comment coudre au moment de mon enlèvement. J’ai appris toute seule, sans machine à coudre. Voir un chandail de mon école dans l’exposition est significatif pour moi à plusieurs niveaux. Il me rappelle mon fils. Il me rappelle le geste de mes camarades le jour où nous avons été séparées. Il me rappelle que j’étais une élève brillante de 16 ans. Il me rappelle que j’ai terminé mes études depuis.

L’exposition présente également trois romans d’amour. Ce sont quelques-uns des livres de la bibliothèque du St. Mary’s College que j’avais l’habitude de lire pendant mon temps libre avant mon enlèvement. À 16 ans, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en grandissant. Je lisais des romans comme ceux-là pour imaginer l’avenir, pour rêver. J’étais jeune, pleine d’espoir et de curiosité. Au début, j’ai été surprise de voir que le MCDP s’intéressait à de tels objets. C’était émouvant de les voir exposés avec le chandail de l’école. J’ai senti que l’exposition était intimement liée à mon histoire, mais aussi à celles de tant d’autres femmes.

Ce lien avec d’autres histoires, avec d’autres femmes et avec d’autres conflits est particulièrement important lorsqu’il s’agit de notre plaidoyer en faveur de la justice. D’après ma propre expérience et mes interactions avec les femmes touchées par la guerre, la justice signifie avant tout répondre à leurs besoins et aux problèmes qui les touchent dans leur vie quotidienne au lendemain du conflit. S’agit-il de besoins économiques? De besoins sociaux? Les femmes ont-elles besoin d’être acceptées par leur famille? Par leur communauté au sens large? Ont-elles besoin d’un soutien médical? De soins physiques et psychologiques? Ont-elles besoin d’un soutien pour envoyer leurs enfants à l’école ou pour terminer leurs propres études interrompues?

Toutes ces questions représentent, pour elles, la justice.


L’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre est présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en octobre 2020.

Grace Acan travaille comme responsable des archives au Refugee Law Project en Ouganda et est co-fondatrice du Women’s Advocacy Network.