Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Memories of Absence: How Muslims Remember Jews in Morocco: recension

Par Övgü Ülgen, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal

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Issu de dix années de recherche ethnographique et archivistique, le livre Memories of Absence : How Muslims Remember Jews in Morocco, paru en 2013, se concentre sur les perceptions générationnelles des Musulmans, comprenant des Arabes et des Berbères, à l’endroit des Juifs dans une région rurale du sud du Maroc appelée Akka. L’altérité éprouvée par les deux communautés religieuses, induite par l’intrusion du pouvoir étatique marocain et colonial français divisant les communautés, les peuples, détruisant les solidarités existantes, est le cœur de l’ouvrage de Aomar Boum. C’est pourquoi il demeure un sujet d’actualité depuis sa parution en 2013.Professeur agrégé en anthropologie à l’Université de Californie à Los Angeles, il est spécialiste de l’étude des minorités religieuses et ethniques en Afrique du Nord, des relations judéo-musulmanes et de l’antisémitisme. Boum, dans son ouvrage, souligne que l’historiographie marocaine s’est principalement intéressée aux questions de nationalisme et de panislamisme et aux perspectives islamiques des sociétés nord-africaines et remarque que, à l’inverse, la position des Juifs vis-à-vis des Musulmans en tant que minorité religieuse dans la société marocaine a été négligée la plupart du temps[1]. Par conséquent, l’objectif principal de ce livre est de mettre en évidence les histoires censurées, dépréciées et dévalorisées des Juifs ruraux construits par les perceptions des Musulmans et leurs relations complexes avec les Musulmans dans l’arrière-pays marocain méridional[2]. La thèse de l’auteur est la suivante: alors que les membres plus âgés de la communauté musulmane expriment avec nostalgie leurs sentiments d’amitié et de relations intimes avec les Juifs, les plus jeunes, âgés de 20 à 30 ans, les considèrent comme leurs ennemis politiques et sociaux[3]. Ayant publié des articles sur l’histoire et l’anthropologie des relations judéo-musulmanes du 19e siècle à nos jours, sur l’historiographie judéo-marocaine, la Shoah et les migrations de même que sur sa position de chercheur autochtone d’Akka (où il est né et a grandi), tout porte à croire qu’il a les connaissances et l’autorité nécessaires pour écrire ce livre[4].

Recension de Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, de Françoise Vergès

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et assistante de recherche au Groupe de recherche Histoire, femmes, genre, et migrations

Françoise Vergès, Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminismes, Paris, Albin Michel, 2017, 229 p.

Les 12 et 13 juin 2017, neufs chefs d’État africains étaient réunis à Berlin à l’occasion de la Conférence Partenariat G20 Afrique, investir dans un avenir commun organisée par la chancelière allemande Angela Merkel en vue du G20. De nombreux enjeux concernant l’Afrique étaient au programme. Plus précisément, les membres du G20 disaient souhaiter l’établissement d’un partenariat étroit avec les États du continent africain et adopter un plan de développement – fortement axé sur la croissance économique et encourageant les investissements privés – qualifié par plusieurs de « Plan Marshall pour l’Afrique ». Le 8 juillet, lors de sa dernière conférence de presse au G20, le président français, Emmanuel Macron, soulignait qu’au matin d’importantes discussions concernant le continent africain s’étaient tenues, et félicitait les engagements pris par les représentants.es des pays membres du G20 en matière de développement. Rebondissant sur ces propos lors de la période de questions de cette conférence de presse, le journaliste ivoirien Philippe Kouhon, faisant référence aux milliards investis par l’Europe dans le plan Marshall, adopté soixante-dix ans plus tôt, lui demandait : « concrètement combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique, et quelle sera la contribution de la France? » La réponse du président français, par ses caractères colonialiste, sexiste et raciste, a vivement fait réagir : « Le plan Marshall c’était un plan de reconstruction, matériel, dans des pays qui avaient leur équilibre, leur frontière, leur stabilité, le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel. » À cette affirmation, qui fait échos aux discours ayant légitimé la conquête coloniale de l’Afrique par la France, Macron ajoutait que la réalisation d’un tel plan nécessitait « une transition démographique réussie », puisque« quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » En résumé, le chef de l’État français, formulant un discours qui instrumentalise le corps des femmes africaines, affirmait que les problèmes de développement résultaient d’une surpopulation due à un taux de natalité trop élevé, et faisait complètement abstraction de la domination coloniale passée et présente comme possible cause du « sous-développement ».

Maghreb-Afrique noire : derrière le drame des migrants, le poids des préjugés raciaux

Par Bocar Niang, doctorant en histoire à l’Université de Sherbrooke et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Le 14 novembre 2017, la chaîne américaine CNN diffusait un reportage bouleversant montrant de jeunes Africains subsahariens vendus aux enchères comme esclaves dans les périphéries de Tripoli, la capitale de la Libye. Les images, poignantes, montrent de jeunes hommes noirs dans la vingtaine et la trentaine, présentés par les vendeurs comme des personnes robustes, dont le prix proposé est déclamé de façon à faire monter les enchères[1]. La journaliste de CNN, Nima Elgabir, qui a réalisé le reportage, a du mal à cacher son émotion et s’écrie : « je ne sais pas quoi dire. C’est probablement l’une des choses les plus incroyables que j’ai jamais vues[2]! »

Ce reportage de CNN a créé la stupeur et une onde de choc sur le continent africain. Elle a suscité un déferlement rarement vu sur les réseaux sociaux ainsi que des condamnations de la part de l’ONU, mais également de la société civile et de gouvernements africains. Une manifestation s’est aussi tenue le 17 novembre 2017, en France, à l’initiative de militants.es africains.es et antillais.es[3]. Acculé, le gouvernement libyen annonçait l’ouverture d’une enquête et la saisie de la justice deux jours plus tard.

Si les actes de tortures frappant les migrants.es africains.es en Libye sont connus de longue date, le poids des images de CNN, en réveillant de douloureux souvenirs, semble fouetter une classe politique et une société civile africaines restées jusque-là paradoxalement discrètes sur le sujet. Au-delà de ce reportage et du drame des migrants.es subsahariens.nes, c’est la question du racisme anti-noir au Maghreb et dans les pays du Machrek qui est posée. Véritable sujet tabou, puisqu’il a longtemps déserté le débat public, le racisme anti-noir qui écume une partie des sociétés arabes est de plus en plus inscrit à l’ordre du jour. La massification de l’immigration subsaharienne dans l’espace maghrébin depuis la fin des années 1990 fait en effet bouger les lignes. À l’image de l’écrivain algérien Kamel Daoud, nombre d’intellectuels.les et de chercheurs.ses maghrébins.es s’impliquent de plus en plus dans ce débat en gestation[4].

Il porte entre autres sur la difficulté des pouvoirs politiques maghrébins à concevoir des politiques d’intégration pour leurs propres minorités noires et les communautés migrantes subsahariennes. L’exemple libyen, ainsi que la situation prévalant en Algérie et au Maroc, posent en fin de compte la question de la représentation des Noirs.es dans les sociétés arabo-berbères, un sujet échappant rarement aux passions, mais encore mal documenté par les historiens.es.

Femmes et éducation au Maroc à l’époque coloniale (1912-1956)

Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), membre du groupe de recherche Histoire, femme, genre et migrations et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

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Lalla Aïcha en 1947.

Résumé

L’histoire du Maroc contemporain a été marquée par la mise en place du Protectorat français (1912-1956) dont le principal objectif était la modernisation le Royaume chérifien. L’édification d’un système scolaire, en partie calqué sur celui de la métropole, élitiste, laïque, et principalement réservé aux garçons, s’est avérée être l’un des moyens pris par le Protectorat pour réaliser ses objectifs. Voulant former les futurs cadres du pays, des écoles pour garçons marocains, dites « écoles indigènes », ont été fondées dès 1912. Il fallut attendre les années 1930, décennie marquée par l’émergence de mouvements sociaux qui allaient devenir des organisations de libération nationale, pour que deux écoles pour jeunes musulmanes soient fondées. Face à l’absence d’institutions scolaires pour les Marocaines musulmanes, des membres de la communauté musulmane ont pris l’initiative d’établir des lieux, souvent clandestins, d’enseignement pour les fillettes. Dans cet article, nous nous intéresserons aux revendications d’ordre scolaire définies par les militants-es anticolonialistes du Maroc, et plus particulièrement aux discours et aux réalisations des premières femmes ayant pris la parole dans l’espace public afin de promouvoir l’éducation des filles.

Mots-clés

Maroc; colonialisme; anticolonialisme; éducation; éducation coloniale; Islam; Nahda; Malika el Fassi; Lalla Aïcha; Quaraouiyne

Introduction

À l’occasion de l’Exposition coloniale tenue à Paris en 1931, la Direction générale de l’instruction publique (DGIP), organe gouvernemental du Protectorat français dans l’Empire chérifien, était invitée à publier un ouvrage historique au sujet de ses activités et de ses « accomplissements ». À travers celui-ci, les tenants-es de la DGIP faisaient les bilans des actions qu’elle avait posées au Maroc depuis une vingtaine d’années en matière d’instruction publique. Peignant le portrait, non pas du système scolaire, mais des systèmes scolaires fondés sur des critères raciaux, confessionnels, et genrés qu’elle avait mis en place, cette publication décrit l’éducation destinée aux musulmanes comme étant une préoccupation et un champ d’intervention en plein développement. Ce discours détonnait de la réalité. L’accès à ces institutions scolaires a été très limité pour les jeunes musulmanes : les écoles étaient peu nombreuses et les modalités d’obtention d’un certificat d’études primaires étaient complexes. Face à cette situation, les tenants-es des mouvements nationalistes et anticoloniaux ont entrepris la création d’institutions scolaires – nommées Écoles libres – permettant la scolarisation de jeunes Marocaines. Dans cet article, nous allons nous intéresser aux développements de lieux d’instructions destinés aux Marocaines de confession musulmane pendant la période coloniale (1912 à 1956), puis démontrer comment les premières Marocaines les ayant fréquentés se sont impliquées dans un mouvement, fortement influencé par le discours nationaliste marocain, en faveur d’une plus grande accessibilité des femmes à l’éducation.

Histoire générale de l’Afrique : un projet toujours d’actualité

Par Pascal Scallon-Chouinard, historien et membre de l’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca

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L’arbre à palabres, lieu traditionnel de rassemblement, sur l’île de Gorée au Sénégal. Crédit : Pascal Scallon-Chouinard.

Au début du mois de décembre 2016, plus d’une quarantaine d’artistes maliens se sont réunis au siège social de l’UNESCO à Paris pour rejoindre la « Coalition internationale des artistes pour promouvoir l’Histoire générale de l’Afrique », une initiative « visant à promouvoir le travail effectué depuis 1964 par l’UNESCO pour réécrire une histoire de l’Afrique débarrassée des préjugés[1]. » Créée en octobre 2015, cette coalition a également comme objectif de « faire descendre l’immense savoir contenu dans les volumes de [l’Histoire générale de l’Afrique] dans l’esprit du peuple » et de sensibiliser la jeunesse aux messages transmis par ces publications[2].

Cette nouvelle, si elle a eu relativement peu d’éclat à travers la couverture médiatique internationale de la fin de l’année 2016, illustre pourtant la pertinence et l’actualité d’une initiative historiographique amorcée il y a plus de cinquante ans. En 1964, dans le contexte des décolonisations récentes (et parfois encore à faire) en Afrique, l’UNESCO a lancé un appel aux chercheurs et aux chercheuses africains.es et de la scène internationale pour les inviter à collaborer à la rédaction et à la mise sur pied d’une Histoire générale de l’Afrique. Éventuellement constituée de huit volumes, cette publication souhaitait « reconstruire une histoire de l’Afrique libérée des préjugés raciaux hérités de la traite négrière et de la colonisation » et « favoriser une perspective africaine[3]. »  Pendant longtemps, écrivait en préface le directeur général de l’UNESCO (1974-1987) Amadou-Mahtar M’Bow, les « mythes et préjugés de toutes sortes ont caché au monde l’histoire réelle de l’Afrique. Les sociétés africaines passaient pour des sociétés qui ne pouvaient avoir d’histoire. Malgré d’importants travaux effectués, dès les premières décennies de ce siècle, […] bon nombre de spécialistes non africains, attachés à certains postulats soutenaient que ces sociétés ne pouvaient faire l’objet d’une étude scientifique, faute notamment de sources et de documents écrits[4]. » Le retour de ce projet collectif dans l’actualité permet de revenir, brièvement, sur les représentations de l’histoire africaines et sur les grandes lignes de la production historiographique portant sur ce continent.

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