Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Entretien avec Gabriella Kinté de la librairie Racines

Par Gaëlle Étémé, doctorante en sociologie à l’Université du Québec à Montréal

Par un après-midi chaud (août…), je me dépêche de rejoindre Gabriella Kinté dans sa librairie pour une entrevue.  Elle m’attend, confortablement assise dans un des sofas échoués sur le flanc droit de sa librairie. C’est une femme au visage grave mais enfantin : il y a comme une innocence qui se refuse à déserter ses yeux. Son corps menu, ramassé sur lui-même est occupé à la distraction d’un appareil cellulaire saisi entre ses mains. Nous nous saluons. Elle m’attendait. Cinq livres sont disposés sur table basse devant elle. C’était prévu…  Je repère ma place : un tabouret placé à mon intention. Je lui ferai face. Un verre d’eau, le robinet au fond de la pièce…je me meus dans cette géographie silencieuse. Le boulevard au dehors est étrangement calme. Il n’y a que nous. Juste, la librairie, nos corps, cette hospitalité et les mots.

 …Mettre en Valeur

Gaëlle Étémé : Merci Gabriella de me recevoir. J’ai choisi de présenter ton travail de façon un peu différente. L’objectif étant de parler de ce que tu fais, des espérances et des rêves qui ont porté ta librairie et éventuellement tes projets futurs. Voilà, j’ai quelques questions. La première, la plus plate…

Gabriella Kinté : Oui (sourire).

GE : Voilà un an maintenant que la librairie existe. Rétrospectivement, quel regard portes-tu sur la manière dont la librairie a été présentée dans les médias ?

GK : Ce que je trouve dommage, ce qui a peu été dit dans les médias, c’est l’aspect « valorisation », ce qu’on veut vraiment faire. Quand on dit mettre de l’avant les histoires, les auteurs.es, les personnes racisées et leur travail, c’est un peu pour les Valoriser, Valoriser leur travail parce que dans la société dans laquelle nous vivons on n’est pas majoritaire, on n’est pas représenté. C’est mettre en lumière ce qui n’est pas mis en lumière ailleurs. Les choses sont dites comme si nous on accusait les autres librairies de ne pas nous représenter alors que ce n’est pas juste ça. Ce que nous on veut faire c’est faire mettre en Valeur, mettre en Lumière parce que c’est pas mis en lumière ailleurs. C’est plus comme le côté positif de la valorisation. C’est souvent présenté comme « ok… », le monde des représentations est souvent représenté comme : « ils ne font pas, donc on accuse, les autres ne le font pas donc on va le faire ». Tandis qu’on peut aussi juste décider de mettre de l’avant ça parce qu’on veut valoriser, parce qu’on trouve que c’est important et tout. C’est plus dans la formulation.

Re-visiter le récit colonial au musée et au théâtre : l’histoire de la conquête de l’Ouest et le western à Montréal

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial

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Les commémorations publiques ont dernièrement fait l’objet de vives polémiques[1]. Ces débats ont pris une ampleur significative dans le cadre, notamment, des festivités du 150e anniversaire du Canada ou du 375e de la ville de Montréal. Des historien.ne.s, des militant.e.s, des artistes, entre autres, ont critiqué l’homogénéité des points de vue dans la sélection des faits et des événements publiquement commémorés[2]. Certain.e.s ont même proposé des façons d’envisager la commémoration autrement[3]. Tous ces débats sont issus d’un terreau commun : celui des questions identitaires, des représentations sociales et culturelles, et surtout, de leur poids dans la mémoire collective. Force est de constater que de nouvelles voies de remémoration des événements ou des personnages « importants » de l’histoire nous sont offertes. Les milieux culturels et artistiques sont sans aucun doute des espaces de diffusion et de transmission de contenus historiques. Ils participent directement, dans des registres ayant souvent une plus grande portée que ceux de la communauté historienne, au processus de médiation de l’histoire dans l’espace public. Les possibles dérives de telles médiations, qui parfois tombent dans la promotion d’une mémoire au service d’un récit historique biaisé et dominant, peuvent être à craindre. Il faut toutefois se réjouir lorsqu’elles permettent le déploiement d’une narration aux contenus diversifiés, critiques et hors des schèmes conventionnels.

À ce titre, deux espaces culturels distincts nous invitent – ou plutôt nous ont invité, dans l’un des cas – à revisiter l’histoire et l’imaginaire de l’Ouest : le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A). Le premier présente l’exposition Il était une fois… le Western : une mythologie entre art et cinéma jusqu’au 4 février 2018; la pièce Le Wild West Show de Gabriel Dumont était à l’affiche aux mois d’octobre et novembre derniers au CTD’A. En nous plongeant dans l’univers du western et des spectacles de type « wild west », le MBAM et le CTD’A remettent en question les grands récits nationaux américain et canadien, ainsi que les mythes qui les ont façonnés. Je me propose ici de présenter les perspectives critiques mises de l’avant tant par l’exposition que par la pièce. Non seulement ces propositions sont abordées à travers des thématiques similaires, mais elles permettent de mettre de l’avant une vision qui déboulonne la trame narrative d’une histoire nationale mettant en valeur les hommes blancs, leurs exploits militaires, et les événements politiques liés à l’idéologie coloniale. L’exposition du MBAM étant plutôt dense, la part d’analyse qui y est accordée ici est plus large.

Confronter « Canada150 » : l’exposition Shame and Prejudice de Kent Monkman

Par Sean Carleton, activiste, artiste et professeur adjoint à la Mount Royal University de Calgary (Traité 7)[1]

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Kent Monkman At Glenbow (Calgary). Crédit : Sean Carleton.

L’exposition Shame and Prejudice : A Story of Resilience de l’artiste Kent Monkman n’est peut-être pas l’exposition que les Canadiens souhaitaient pour les célébrations du « Canada150 », mais c’est sans contredit celle qu’ils méritaient. L’installation artistique fait front aux célébrations du cent cinquantième anniversaire du pays en offrant une perspective autochtone à cet événement. L’intention de l’artiste est d’« activer le dialogue » sur les effets continus et contemporains de la colonisation pour les Premières Nations au Canada et au Québec. Dans ses pièces, Monkman utilise « Miss Chief Eagle Testickle », son alter ego androgyne et anticolonial, pour aborder les thèmes de la dépossession, de la famine, de l’incarcération et du génocide des Autochtones. L’artiste parvient à aborder de front ces problématiques en usant d’une démarche artistique interdisciplinaire et évocatrice. Ce faisant, Monkman place les Canadiens dans une position inconfortable face à leur passé. Il les oblige aussi à réfléchir à leur rapport complice avec la colonisation et avec les injustices auxquelles les peuples autochtones sont toujours confrontés. Il en résulte une exposition dure, hargneuse et pourtant chargée d’espoir dont la visite devrait être obligatoire dans le cadre de « Canada150 » et au-delà.

De l’histoire au rap : entrevue avec Webster

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

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Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec l’inspirant Aly Ndiaye, plus connu sous le nom de Webster. Artiste hip-hop originaire du quartier Limoilou à Québec et se qualifiant de Sénéqueb métis pure laine[1], il a commencé à faire du rap en 1995. Passionné par l’histoire, il contribue au renouvellement historiographique du Québec en incluant à ses créations l’histoire des minorités, et plus particulièrement l’histoire des Noirs.es et de l’esclavage. À l’occasion du mois de l’histoire des Noirs.es, nous vous proposons la lecture de cet entretien lors duquel nous avons abordé des questions liées à son militantisme, au rap, à l’histoire et aux inégalités.


Christine Chevalier-Caron : Qu’est-ce qui t’a amené à militer?

Webster : Eh bien déjà, je viens d’une famille militante. Ma mère était beaucoup impliquée dans les syndicats, mon père aussi, et du côté de l’immigration, même dans notre jeunesse. Je me rappelle dans le temps de l’Apartheid, on ne pouvait pas manger de nourriture venant de l’Afrique du Sud. Mes parents nous amenaient beaucoup dans les manifestations, donc il y a cet aspect-là, aussi : j’ai grandi en ayant des modèles, des Malcolm X et des Martin Luther King, les Black Panthers, tout ça, c’est des choses qui m’ont beaucoup intéressé et qui ont joué un rôle assez formatif pour moi. Eh puis après ça, en vieillissant, j’ai décidé de toucher à tout ça, de m’investir un peu, de dénoncer les inégalités, de dénoncer ce qui se passait autour de moi, les inexactitudes aussi par rapport à l’histoire. Je m’inscris beaucoup dans un filon, disons, historique, et donc c’est, je trouve, vraiment dans le militantisme.

L’héritage ambigu de la Révolution tranquille. Entretien avec Michel Biron

Par Vincent Lambert

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Vincent Lambert : Est-il tout à fait juste d’affirmer que la Révolution tranquille représente, encore aujourd’hui, une sorte d’âge d’or de la littérature québécoise ?

Michel Biron[1] : Jusqu’à preuve du contraire, oui, la Révolution tranquille constitue toujours l’âge d’or de la littérature québécoise. Pourquoi ? Parce qu’elle coïncide parfaitement avec le projet même de ce qu’on appelle, depuis la Révolution tranquille justement, la « littérature québécoise ». Avant, on parlait de littérature canadienne-française. Après, on continuera de parler de littérature québécoise, mais l’expression n’ira plus de soi, elle ne sera plus qu’une « coquille vide » pour reprendre l’expression proposée par Pierre Nepveu.

Il faut préciser aujourd’hui ce qu’elle recouvre : y met-on la littérature québécoise de langue anglaise ? que fait-on des écrivains francophones du reste du Canada ? Au-delà de la question des limites plus ou moins extensibles du corpus, l’expression « littérature québécoise » nous renvoie inévitablement aux années 1960, qui ont donc un statut fondateur. On peut bien sûr relativiser ce statut en rappelant par exemple que les choses sont loin d’avoir commencé en 1960, contrairement à un certain discours propre aux écrivains de cette période, ceux qui, tel Hubert Aquin, tournent alors résolument le dos à la littérature canadienne-française, à la « fatigue culturelle du Canada français ». Mais même en corrigeant l’idée d’auto-engendrement, même en soulignant, comme nous avons nous-mêmes tenté de le faire dans notre Histoire de la littérature québécoise, que les œuvres célébrées dans les années 1960 ont souvent été écrites avant la Révolution tranquille, même en atténuant la portée de la soi-disant coupure de 1960, il reste que les œuvres littéraires qui paraissent vers 1965 font date. La littérature de cette période fait événement comme elle ne l’avait jamais fait jusque-là au Québec, comme elle ne le fera plus par la suite. On pourrait dire de nos années 1960 ce que Jean-Paul Sartre disait du Siècle des Lumières : « Le XVIIIe siècle reste la chance, unique dans l’histoire, et le paradis bientôt perdu des écrivains français[2]. »

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