Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Entrevue avec Jarrett Rudy*

L’équipe du Centre d’histoire des régulations sociales a été profondément bouleversée par la nouvelle du décès de notre ami et collègue Jarrett Rudy. Afin de lui rendre un premier hommage, dans l’attente de circonstances plus favorables à l’expression de notre grande reconnaissance, nous publions de nouveau cette entrevue qu’il a donnée à Cory Verbauwhede pour le compte du blogue du CHRS. Jarrett y présente son parcours intellectuel, en rappelant les principales étapes de sa formation et de sa carrière. Il rend compte de ses influences théoriques et de la démarche qui l’a mené à formuler des projets de recherche originaux sur la consommation d’alcool et de tabac et la régulation du temps.

Sa grande contribution à l’histoire de l’alcool et du tabac est évidemment bien connue des historiens et des historiennes du Québec et du Canada. Plus récente, sa réflexion très stimulante sur la normalisation de l’heure « à travers l’espace », et ses liens avec la transformation des relations de pouvoir et la formation de l’État, l’est peut-être moins. Cette entrevue permet d’en apprendre davantage sur ce projet de recherche qui était l’un des plus originaux et des plus importants à avoir été menés récemment en histoire du Québec.

Ceux et celles qui ont eu l’immense plaisir de le connaître entendront sa voix chaleureuse et verront se dessiner son visage lumineux au fil de l’entrevue. Ils et elles reconnaîtront aussi la grande générosité de Jarrett qui avait cette capacité de faire abstraction de lui-même pour voir le monde à travers les yeux des autres, et notamment des personnes marginalisées. Ils et elles se rappelleront à quel point sa personnalité était étroitement liée à son projet d’histoire culturelle qui visait à rendre compte des formes d’oppression fondées sur la classe, le genre ou la race du point de vue des personnes qui les ont subies et qui les ont combattues. 

Jarrett, la personne comme l’historien, est irremplaçable. Il nous manquera terriblement. 

Adieu cher ami,
Martin

Martin Petitclerc,
Pour l’équipe du Centre d’histoire de régulations sociales


Entretien par Cory Verbauwhede

Jarrett Rudy, professeur d’histoire du Québec et du Canada à l’Université McGill, est l’auteur de The Freedom to Smoke: Tobacco Consumption and Identity (McGill-Queen’s University Press, 2005). Il a été codirecteur de Quebec Questions: Quebec Studies for the Twentieth Century (Oxford University Press, 2011 et 2016) et co-responsable de la collection Études d’histoire du Québec, chez McGill-Queen’s University Press.

Cory Verbauwhede : Parlez-nous un peu de votre parcours universitaire.

Jarrett Rudy : Pour résumer, je m’intéresse à l’étude des grandes structures qui sous-tendent la vie quotidienne et à la manière dont les gens interagissent avec celles-ci. Au doctorat, j’ai été plongé dans la nouvelle histoire culturelle des années 1990, dont le projet était de porter une grande attention au sens que les gens du passé ont donné à leur propre existence. Souhaitant aller au-delà de l’étude des nombreuses traces laissées par les puissants, nous voulions mieux comprendre les objets, les rituels et les pratiques culturelles des moins nantis. Cette nouvelle sous-discipline était très à la mode lorsque j’ai commencé mes études doctorales en 1994.

J’avais auparavant réalisé un mémoire de maîtrise sur les brasseries Sleeman de Guelph, en Ontario. Dans cette étude, je m’étais grandement intéressé aux débats culturels sur la prohibition dans cette ville. D’un côté, la bière était considérée comme un breuvage du souper par les descendants d’immigrants allemands tandis qu’elle était perçue, de l’autre, comme un « vice » par les partisans de la prohibition. Au moment de mon arrivée à McGill en 1994, mon état d’esprit était donc d’aborder le tabagisme comme un rituel culturel. Je m’intéressais à la façon dont la production industrielle de la cigarette avait changé la signification culturelle du tabagisme à Montréal. Il a cependant fallu un certain temps pour bien définir mon approche. Je pensais d’abord naïvement faire une histoire des entreprises du tabac, mais c’était impossible puisque je n’avais pas accès à leurs archives!

Recension de l’exposition «Déjouer la fatalité : Familles, pauvreté et institutions »

Milan Busic, candidat à la maîtrise en histoire (UQÀM) et auxiliaire de recherche au Centre d’histoire des régulations sociales

Depuis le 11 septembre dernier se tient à l’Écomusée du Fier-Monde l’exposition « Déjouer la fatalité. Familles, pauvreté et institutions[1] ». Née d’une collaboration entre le Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS), le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (LHPM) et l’équipe de l’Écomusée, cette exposition propose une analyse du développement d’un réseau institutionnel visant la prise en charge de diverses formes de marginalités et d’inégalités sociales au sein du quartier Centre-Sud de la mi-XIXe siècle aux années 1930[2]. S’intéressant aux fondements idéologiques de ce « moment institutionnel », de même qu’à ses retombées concrètes sur le patrimoine culturel et architectural de l’ancien quartier ouvrier, le projet offre une analyse historique de la société québécoise faite « à partir de ses marges[3] », et offre ainsi une contribution pertinente « aux débats actuels sur les inégalités sociales, sur le sort que la société réserve aux personnes vulnérables et marginales[4] ».

Survol de l’exposition : développement, critiques et crise d’un système d’« assistance charitable »

L’exposition s’articule autour des institutions mises sur pieds au sein du quartier ouvrier au cours de la période à l’étude : les prisons, les tribunaux et les institutions correctionnelles pour mineurs, l’asile, les hôpitaux charitables, les hospices pour vieillards nécessiteux, les orphelinats ainsi que les refuges pour chômeurs.

À travers les différentes sections de l’exposition, on apprend que la création de ces institutions, qu’elles soient religieuses ou laïques, visaient à maintenir un ordre social que plusieurs contemporains croyaient menacé par les effets pervers de l’urbanisation (densité démographique accrue, criminalité, prostitution, alcoolisme, oisiveté, etc.). Selon plusieurs réformateurs influents du XIXe siècle, la solution au maintien de cet ordre social en péril, garant de la moralité des masses populaires urbaines et nécessaire à l’atteinte des finalités de la société libérale industrielle, résidait en l’institutionnalisation des membres les plus nécessiteux et « déviants » de la société. Or, l’exposition montre que cette « assistance charitable » assurée par diverses congrégations religieuses et, dans une moindre mesure, par l’État, ne peut être considérée comme une véritable tentative d’enrayer la pauvreté et la vulnérabilité sociale. Celle-ci se voulait avant tout une aide de dernier recours fondée sur la notion de mérite de l’indigent, et ne pouvait être accordée qu’en cas de défaillance de l’ancestral système « naturel » d’assistance : la famille. On craignait en effet qu’une aide trop « généreuse » ne cause la paresse et dislocation des cadres familiaux au sein de la population.

Juridicisation, judiciarisation et régulations sociales: le cas du mariage bourgeois au début du 20e siècle québécois. Entretien avec Thierry Nootens*

Par Milan Busic, étudiant à la maitrise à l’UQAM et membre du Centre d’histoire des régulations sociales, en collaboration avec Caroline Robert, candidate au doctorat en histoire à l’UQAM, et membre du Centre d’histoire des régulations sociales

Thierry Nootens, membre du CHRS depuis 2017, est professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivière et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du droit civil au Québec à l’époque contemporaine (XIXe et XXe siècle). Nous l’avons rencontré afin de discuter de son parcours en tant que chercheur de même que de son plus récent ouvrage paru en février dernier : Genre, patrimoine et droit civil : Les femmes mariées de la bourgeoisie québécoise en procès, 1900-1930.

Milan Busic: Parlez-nous un peu de votre parcours en tant que chercheur.

Thierry Nootens: Je me suis intéressé assez tôt à l’histoire de la famille et à la question des rapports de pouvoir à l’intérieur de celle-ci, et ce, dès ma maîtrise. J’ai alors travaillé sur des archives judiciaires civiles très spécifiques, c’est-à-dire les interdictions (retraits de la capacité civile) pour motif de maladie mentale ou d’alcoolisme. J’ai par la suite poursuivi mes recherches sur ce thème au doctorat; cela m’a conduit à m’intéresser au problème de l’échec des héritiers de la bourgeoisie, thème que j’ai continué d’explorer au postdoctorat. Lors de mes premières années en tant que professeur, je me suis penché sur une autre forme de conflit intrafamilial, c’est-à-dire les problèmes financiers touchant les femmes mariées de la bourgeoisie. C’est vous dire le caractère ancien de ce projet qui s’est traduit par le livre dont nous discutons aujourd’hui…  Ensuite, je me suis attardé à l’appareil judiciaire comme outil de régulation sociale en propre, donc d’abord au rôle joué par un tribunal comme la Cour supérieure du Québec dans la régulation des rapports sociaux durant la transition au capitalisme industriel, sujet de mon prochain livre. Actuellement, enfin, je travaille avec des collègues du CIEQ sur la transition vers la vie urbaine et ouvrière dans les régions du Québec, sur la base d’archives notariales et judiciaires. On peut ainsi voir que je suis passé d’une histoire de la famille étudiée à partir de certaines archives judiciaires à une histoire du système judiciaire comme tel, avant de revenir à une histoire de la famille dont le judiciaire n’est qu’un des filons. Il s’agit en quelque sorte d’un retournement de perspective inconscient s’étant opéré au cours de mon cheminement de chercheur.

MB: Au regard de votre parcours, on remarque tout de suite que le nouveau projet du CHRS, «Régulations sociales et familiales dans l’histoire des problèmes sociaux au Québec», s’inscrit directement dans vos intérêts de recherche. En effet, la famille semble être au cœur de vos travaux depuis votre doctorat. D’où provient cet intérêt spécifique pour l’étude de la famille?

TN: Il est toujours difficile d’expliquer la naissance d’un intérêt scientifique, mais de manière globale, je crois que les questions de rapports de pouvoir et d’inégalité demeurent des questions historiennes centrales. Pour en venir à la programmation scientifique du CHRS, je dirais que, dès mon doctorat, je me suis intéressé à la place de la famille en tant qu’outil de régulation sociale, notamment en tentant de la situer par rapport à d’autres ensembles normatifs et pratiques institutionnalisées de régulation, dont la médicalisation et la judiciarisation des rapports sociaux. Le fait de poser la question en termes de régulations sociales vise notamment à identifier quels étaient les rapports de force entre la famille et ces autres acteurs de l’univers des régulations sociales que sont la médecine et le binôme droit-justice. Cela m’a permis, entre autres, de montrer que, malgré l’idée d’une médicalisation de la folie au 19e siècle, soit une appropriation de sa prise en charge par les médecins, et le développement de l’institutionnalisation de la déviance sous toutes ses formes, la famille demeurait à l’avant-plan dans l’activation et la mise en œuvre de ces autres types de réponses aux comportements déviants et aux accidents de la vie en général.

Entretien avec Henrique Carneiro*

Propos recueillis par Caroline Robert

Henrique Carneiro est professeur d’histoire moderne à l’Université de São Paolo au Brésil. Ses recherches portent sur l’histoire de l’alimentation, des boissons et des drogues. Nous l’avons rencontré durant son séjour de recherche au Québec à l’automne 2017.

Caroline Robert : Parlez-nous un peu de votre parcours académique.

Henrique Carneiro : J’ai entrepris mon parcours universitaire en histoire vers la fin de la dictature au Brésil. À cette époque, il y avait beaucoup de répression politique, surtout dirigée vers les jeunes et la consommation illicite de drogues. La question du cannabis, qui était la drogue la plus consommée et la plus distribuée au pays, était particulièrement importante. Ainsi, dès le début de mes études, j’ai voulu comprendre la genèse de la prohibition du cannabis. Je me suis demandé pourquoi une plante si inoffensive faisait l’objet d’un tel dispositif répressif, tant policier que judiciaire. D’un autre côté, il y avait des substances bien plus dangereuses pour la santé publique, telles que l’alcool et le tabac, qui avaient pourtant un statut tout à fait licite. Suite à ces premiers questionnements, j’en suis venu à comprendre le système de distribution des drogues selon trois circuits distincts. Le premier circuit est celui de l’industrie pharmaceutique. Celle-ci produit des substances thérapeutiques, mais qui sont souvent des analogues de drogues illicites. Ensuite, il y a le circuit des substances interdites, dont font partie le cannabis, la coca et l’opium. Enfin, le troisième circuit correspond aux substances à usage récréatif, par exemple l’alcool, le tabac et la caféine.

Après avoir établi cela, j’ai commencé ma maîtrise en m’intéressant à l’histoire des drogues à l’époque moderne. J’ai porté mon attention sur Garcia Da Orta, un médecin d’origine portugaise et de confession juive, qui a vécu pendant trois décennies en Inde au XVIe siècle. Durant son séjour, il a écrit un ouvrage qui est devenu l’une des références les plus importantes en matière de drogues orientales et africaines. J’ai ensuite étudié les autres herboristes de l’époque moderne lors de mes études en France. Quant à ma thèse de doctorat, elle portait sur l’impact des nouvelles connaissances des drogues, qui ont mené à une nouvelle attitude morale de la part des Occidentaux. Ces connaissances révélaient que les Autochtones, les peuples africains et les peuples orientaux utilisaient des plantes alors inconnues des Occidentaux. Les usages qu’ils faisaient de ces plantes – je me réfère ici aux usages aphrodisiaques et hallucinogènes – étaient alors fortement désapprouvés par les Occidentaux. Il s’agissait pour moi d’un autre grand mystère que je voulais percer. Je me demandais pourquoi les hallucinogènes, qui étaient tellement importants dans les cultures amérindiennes, orientales et africaines, inspiraient l’horreur chez les Occidentaux. En fait, les substances hallucinogènes faisaient l’objet d’un grand tabou partout en Occident.

Entretien avec Arnaud Esquerre*

Par Martin Robert

Arnaud Esquerre est sociologue, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Paris. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de son ouvrage Enrichissement. Une critique de la marchandise (Gallimard, 2017), cosigné avec Luc Boltanski.

Martin Robert : Comment décririez-vous le parcours qui vous a conduit vers la sociologie ?

Arnaud Esquerre : En sortant du lycée, j’ai reçu une première formation à l’Institut d’études politiques de Paris, avec une spécialisation en économie et en finances. J’étais donc à Science Po durant les importantes grèves de décembre 1995 en France. À ce moment, la figure de Pierre Bourdieu était extrêmement médiatisée et j’ai eu alors envie de me réorienter pour faire de la sociologie. J’ai donc écrit à Pierre Bourdieu, en lui demandant s’il prenait encore des étudiants, pour faire un diplôme d’études approfondies (DEA). Il m’a répondu par lettre en me disant qu’il ne prenait plus d’étudiants, mais qu’il me recommandait de m’adresser à un proche, Patrick Champagne, spécialiste des médias, étant donné que je me proposais de travailler sur l’affaire de la profanation du cimetière de Carpentras sous l’aspect de sa médiatisation et des controverses qui y étaient liées. Cette affaire concerne un cimetière juif à Carpentras, où en 1990 des sépultures ont été endommagées et un corps exhumé. Ces faits ont entraîné une réaction immédiate du ministre de l’Intérieur accusant, comme responsable de telles actions inspirées par la haine raciste, le Front national (FN). Ce dernier a réagi en dénonçant une manipulation contre lui. L’enquête a duré plusieurs années jusqu’à ce que les juges établissent de manière claire que cette profanation avait été réalisée par un petit groupe d’extrême-droite, confirmant son caractère antisémite. Je me suis donc inscrit en DEA à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour entreprendre une étude sociologique de cette affaire. Dans cette école, j’ai suivi des séminaires en sociologie, mais je me suis intéressé aussi à d’autres disciplines, dont la philosophie. J’ai suivi notamment les séminaires des philosophes Vincent Descombes et Jacques Derrida, dont les cours sur la peine de mort m’ont beaucoup marqué. La sociologie demeurait très dominée par Bourdieu, mais il y avait alors un autre pôle, assez fortement constitué à l’EHESS, autour de Luc Boltanski, et à l’École des Mines, autour de Bruno Latour, qui m’a attiré. Malgré la force intellectuelle de Pierre Bourdieu, je ne me sentais pas à l’aise en raison du cadre théorique devenu très figé, à la fois par lui et ses proches. Luc Boltanski, au contraire, donnait le sentiment de quelque chose d’extrêmement innovant et donnait à ses étudiants l’exemple d’une grande liberté conceptuelle. À la fin du DEA, j’ai décidé de m’inscrire en thèse avec lui. Quant à Bruno Latour, il a présidé mon jury de thèse.

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