Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Colonialisme Page 1 of 7

La colonisation n’a pas apporté la civilisation*

Par Jade Almeida, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal, chroniqueuse à Néoquébec, et coresponsable du dossier Imaginations, existences et spatialités noires en (ré)émergences

« Attention, l’histoire des NoirEs ne débute pas avec l’esclavage, parce que c’est vraiment, la borne temporelle qui semble débuter l’expérience noire, et c’est ce que l’on met constamment de l’avant avec le mois de l’histoire des NoirEs, y compris dans les milieux scolaires, on va commencer avec l’esclavage et ça va arriver à Obama, ou à la limite à Black lives Matter, donc on a l’impression que l’expérience noire ce sont des chaînes. (…) L’idée pernicieuse, sous-entendue avec ce type de bornes c’est que finalement avant l’esclavage, il n’y avait rien, on a découvert les NoirEs avec l’esclavage et l’expérience noire a débuté avec les chaines, et il y a l’idée que la colonisation a apporté la civilisation ».

Cette citation est tirée d’une chronique de Jade Almeida à l’émission Néoquébec à quelques jours du début du mois de l’histoire des NoirEs. Elle nous y livre des réflexions et une critique sur la temporalité, ainsi que sur l’épistémologie eurocentrique qui marquent la discipline historique et la manière dont l’histoire est enseignée. Mettant de l’avant des exemples concrets, elle démontre comment la chronologie eurocentrique mène à l’invisibilisation de tout ce qui se passe à l’extérieur de l’histoire occidentale, et nous fournit des pistes de réflexion incontournables pour renverser cette tendance dominante.

*Originalement publié le 12 février 2019

Racisme et discrimination: le mythe de l’exceptionnalisme canadien

Par Brintha Koneshachandra, doctorante en histoire, Université de Montréal

Manifestation à Montréal le 7 juin 2020 (Crédit : Brintha Koneshachandra)

Aux États-Unis, les brutalités et les meurtres policiers touchant la communauté afro-américaine ont fait éclore un mouvement de protestation d’est en ouest du pays. Ce mouvement de protestation, qui dénonce aussi plus largement le racisme systémique et le statu quo, prend de l’ampleur rapidement. De Paris à Montréal, ainsi que dans de nombreux autres pays, des protestations à l’image de ce que l’on observe aux États-Unis se font entendre. Chacune clame les noms de leurs propres victimes : à Montréal, les noms de Regis Korchinski-Paquet, de Nicholas Gibbs, de Pierre Coriolan, d’Alain Magloire, de René Gallant, d’Anthony Griffin, de Preslie Leslie, d’Osmond Fletcher, de Kirt Haywood, de Marcellus François et de Trevor Kelly résonnent.

Le 1er juin 2020, les premiers ministres du Canada ont réagi. Au Québec, François Legault a affirmé lors de sa conférence de presse journalière que le racisme systémique n’existait pas dans la province : « Je pense que la discrimination existe au Québec, mais il n’y a pas de discrimination systémique. Il n’y a pas de système de discrimination[1]. » Pour sa part, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a souligné que le Canada ne possédait pas une histoire de racisme systémique ancré dans sa construction comme elle l’aurait été aux États-Unis[2].

Les héritiers de l’oubli : autour de Thou Shalt Forget avec Pierrot Ross-Tremblay

Pierrot Ross-Tremblay est Titulaire de la Chaire de recherche en traditions intellectuelles et autodétermination autochtones et professeur à l’Institut de recherche et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa;

Philippe Néméh-Nombré est candidat au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal

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Couverture du livre

Pierrot et moi nous écrivons depuis bientôt un an au moment où parait Thou Shalt Forget, en novembre 2019 aux presses de l’Université de Londres. Nous nous écrivons au sujet du livre, justement, de sa parution prochaine, de ce qu’il représente, mais aussi, dans les mots ou dans ce qui leur échappe, du dialogue et des proximités possibles. Se parler, s’écouter, se comprendre. Parler ensemble, écouter ensemble, se comprendre ensemble peut-être. Je reçois le livre quelque part en octobre et le dévore; il est difficile et beau, il est précis, je l’approche de l’extérieur et en même temps il me parle tout près. Les dynamiques dont il est question m’apparaissent à la fois si insaisissables dans leur matérialité géohistorique et si familières quant à leur écho. Avec et au travers de l’expérience d’Essipit et des Essipiunnuat[1], Thou Shalt Forget traite des dimensions psychologiques du colonialisme et contextualise la production coloniale de l’oubli. Le 19 novembre 2019 à Tiohtià:ke, nous nous retrouvons dans un petit café pour en discuter.

Stratégie coloniale 101 : #ShutDownCanada face à l’histoire

Par Sarah Rotz, Daniel Rück, and Sean Carleton*

Des Mohawks de Tyendinaga se tiennent près du chemin d efer durant une action près de Belleville, Ontario, Canada, le jeudi 13 février 2020. Photo : Brett Gundlock/Bloomberg.

Le 7 février dernier, des policiers militarisés de la gendarmerie royale du Canada ont arrêté et expulsé des défenseur.e.s des terres Wet’suwet’en de leurs territoires non cédés, déclenchant des manifestations et des blocus dans tout le pays. Avec une grande partie du trafic ferroviaire du pays au point mort et des navires de transport incapables de déplacer des marchandises, les gens constatent que la désobéissance civile pacifique peut contribuer au mouvement #ShutDownCanada.

Alors que les actions de solidarité se sont multipliées, les politicien.ne.s canadien.ne.s, peu importe l’allégeance, ont eu du mal à réagir. Le 14 février, le chef de l’opposition conservatrice, Andrew Scheer, a qualifié les barrages ferroviaires et les perturbations politiques d’« illégaux » et a déclaré que les défenseur.e.s des terres autochtones et leurs partisan.e.s devraient « vérifier leur privilège ». Si la déclaration de Scheer était mal informée et arrogante, elle était surtout prévisible. Ce genre de déclarations est classique dans les sociétés coloniales comme le Canada et fait partie d’un type de comportement proche de ce que l’intellectuel cherokee Daniel Heath Justice a nommé « Settlers With Opinions ».

Quand des mouvements comme Idle No More ou #ShutDownCanada font leur apparition, quand les Canadien.ne.s allochtones sont dérangé.e.s par les déclarations de nationalité et de souveraineté autochtones, les colons répondent souvent par ce qu’Eve Tuck et K. Wayne Yang appellent « moves to innocence », que l’on pourrait traduire par « déplacements vers l’innocence ». Tuck et Yang définissent les mouvements des colons vers l’innocence comme des « strategies to remove involvement in and culpability for systems of domination ». Ces « déplacements » ou ces « jeux » constituent un élément clé du guide de stratégie coloniale : les tactiques et les stratégies habituelles utilisées par les colons pour défendre le statu quo colonial. La violence et la coercition sont des éléments clés de ce guide; cependant, les colons utilisent également un certain nombre de manœuvres discursives pour maintenir les conditions matérielles du colonialisme. La connaissance et l’exhibition du guide de stratégie coloniale peut aider à contrer ces stratégies et à faire progresser la décolonisation. Nous offrons cette courte introduction au guide de stratégie coloniale en tant que colons et intellectuel.le.s militant.e.s.

Ts’Peten 1995*

Affiche et texte : Gord Hill

Traduction : Florence Prévost-Grégoire

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 officiers et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison.

Durant le siège, qui commence à la mi-août, la GRC coupe toutes les communications des défenseur·euse·s. Les médias corporatifs rapportent seulement la version des événements vue par la police. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’elle a elle-même qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Certains conseils de bande du nord de Secwepemc ont collaboré avec la police et ont publiquement dénoncé les défenseur·euse·s, légitimant du même coup l’opération policière.  

Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules blindés Bison, déclenchant par la suite une longue fusillade durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Wolverine, un aîné Secwepemc, réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. Étonnamment, seulement une personne – un défenseur touché par une balle tirée par un policier – est blessée.

Le lendemain, un tireur d’élite de la GRC ouvre le feu sur un défenseur non armé qui se promenait dans une zone « interdite de tir », affirmant que l’intéressé portait une tenue de camouflage et une arme. Le procès révèle pourtant que la personne en question n’était pas armée.

La GRC filme la plupart de ses activités et de ses réunions et utilise les enregistrements à des fins de formation pour les futures opérations contre les Autochtones. C’est lors d’une de ces réunions que le porte-parole des médias de la GRC, Sergent Peter Montague, déclare que « les campagnes de diffamation sont notre spécialité ». La GRC accumule aussi beaucoup de vidéos de surveillance filmées par des avions survolant le siège.

La GRC invente des accidents de tir pour justifier le déploiement de véhicules blindés Bison. Ils vont même jusqu’à tirer sur leur propre véhicule et à prétendre que des patrouilles policières sont attaquées par des défenseur·euse·s. Aucune image de ces accidents n’a jamais été retrouvée et les défenseur·euse·s disent n’avoir jamais mené une telle attaque.

Le Nouveau Parti Démocratique, le parti politique provincial au pouvoir supposément « progressiste » a autorisé les interventions policières. C’était pour eux un moyen de gagner l’appui d’électeurs et d’électrices mécontent·e·s et de détourner l’attention qui était mise sur de nombreux scandales de corruption qui avaient ébranlé leur réputation.

Tout au long du siège, le gouvernement et les forces de l’ordre ont démonisé les défenseur·euse·s en les présentant comme les membres d’une secte, des « squatteurs » et des terroristes. Ils ont présenté leurs demandes comme étant absurdes. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières n’avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées, une idée largement partagée dans les communautés autochtones à travers la province (dont la majorité du territoire reste à ce jour des terres autochtones non cédées).

Texte sur l’affiche :

Souverainistes, pas terroristes

Cette terre n’est pas à vendre

Le siège à Ts’Peten (le lac Gustafsen) a eu lieu en territoire Secwepemc (au centre-sud de la « Colombie-Britannique ») à l’été 1995, après qu’un propriétaire de ranch blanc américain ait commencé à harceler un aîné et sa famille au camp Sundance de Secwepemc. Dès que les warriors répondent à l’appel à l’aide de l’aîné, la Gendarmerie royale canadienne (GRC) entame une importante opération paramilitaire pour disperser les défenseur·euse·s, en déployant près de 450 membres des forces de l’ordre et un groupe tactique d’intervention lourdement armé. Ils reçoivent aussi l’assistance de l’Armée canadienne et neuf véhicules blindés Bison. Le 11 septembre, la GRC organise une embuscade qui commence par l’explosion d’un camion utilisé par les défenseur·euse·s. Le camion est ensuite percuté par un des véhicules Bison, déclenchant par la suite une longue défenseur·euse·s durant laquelle les forces policières tirent près de 10 000 coups de feu. Un aîné Secwepemc réussi à désactiver un des véhicules blindés Bison. On a pourtant appris par après que tout au long du procès qui a duré près d’un an, la GRC a mené ce qu’ils ont eux-mêmes qualifié de campagne de « diffamation et désinformation » afin de discréditer les défenseur·euse·s et de justifier l’usage de la force létale. Les défenseur·euse·s affirmaient que ni le gouvernement, ni les forces policières avaient pouvoir de juridiction sur des terres autochtones souveraines et non cédées.

Biographie 

Gord Hill est un membre de la nation Kwakwaka’wakw de la côte du Nord-Ouest. Écrivain, artiste et militant, Gord est impliqué dans la résistance autochtone, anti-coloniale et les mouvements anti-capitalistes depuis plusieurs années. Il utilise souvent le pseudonyme Zig Zag.

Pour en savoir plus

Hill, Gord, The 500 Years of Resistance Comic Book, Vancouver : Arsenal, 2010.

Hill, John Boncore, The Autobiography of Dacajeweigh/Splitting the Sky: From Attica to Gustafsen Lake, Chase, BC : John Pasquale Boncore, 2001.

Lambertus, Sandra, Wartime Images, Peacetime Wounds: The Media and the Gustafsen Lake Standoff. Toronto : University of Toronto Press, 2004.

Swilto, Janice G.A.E., Gustafsen Lake: Under Siege: Exposing the Truth Behind the Gustafsen Lake Stand-Off, Peachland, BC : TIAC Communications Ltd., 1997.

 

 

*Cet article a originalement été publié le 3 décembre 2019

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