Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Colonialisme Page 1 of 4

Cachez cette nuance que je ne saurais voir !*

Par Isabelle Picard, ethnologue

version pdf

Le 3 mai 1536, Jacques Cartier attira en donnant un prétexte le chef Donnacona et neuf autres autochtones près de ses caravelles pour ensuite les enlever et les amener en France. Ils y moururent tous. Vous ne le saviez pas ?

Il y a au minimum quatre théories qui pourraient expliquer la présence autochtone en Amérique dont une qui dit que les autochtones vivraient sur cette terre depuis des temps immémoriaux. Vous ne le saviez pas non plus ?

Je ne vous le reproche pas. C’est plutôt normal. Les anciens programmes d’histoire du Québec et du Canada n’en parlent pas.

En 2015, la Commission de vérité et de réconciliation, mise en place par le gouvernement fédéral pour faciliter la réconciliation entre autochtones et Canadiens dans la foulée des révélations entourant la période des pensionnats autochtones, a formulé 94 appels à l’action. L’un d’eux se décrit ainsi : « … en consultation et collaboration avec les survivants, les peuples autochtones et les éducateurs, rendre obligatoire, pour les élèves de la maternelle à la douzième année, l’établissement d’un programme adapté à l’âge des élèves portant sur les pensionnats, les traités de même que les contributions passées et contemporaines des peuples autochtones à l’histoire du Canada ». En consultation et collaboration.

S’anéantir comme sujet. Une autre histoire de la violence (recension)

Par Ollivier Hubert, professeur à l’Université de Montréal, membre du Centre interuniversitaire d’étude québécoise (CIEQ) et du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS)
Version PDF

Recension de : Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017, 254 p.

Voici un livre ambitieux, pénétrant, roboratif, exigeant, déstabilisant par endroit et, finalement, bouleversant. Car il plonge aux racines de la violence, présentant avec crudité les fondements de l’injustice et les mécanismes les plus pervers de la domination.

L’ouvrage s’ouvre sur la description d’un dispositif de supplice utilisé à la colonie de la Guadeloupe au début du XIXe siècle, du moins selon le militant antiesclavagiste Joseph-Elzear Morenas. Le condamné est publiquement exposé dans une cage de fer, l’entrejambe au-dessus d’une lame tranchante. Lorsqu’épuisé, le supplicié s’affaisse et s’inflige de cruelles blessures qui stimulent un sursaut. Ainsi sa lutte désespérée contre la douleur et la mort prolonge-t-elle sa souffrance sans pour autant le sauver. Cette entrée en matière inscrit le texte dans le sillage du Surveiller et punir de Michel Foucault et, en même temps, annonce qu’il s’en démarquera finalement assez radicalement. Car, si l’exécution du régicide Damiens mettait d’abord en scène la puissance répressive de l’État, ce sur quoi l’infâme cage de fer coloniale attire l’attention est au fond la puissance d’agir (humiliée donc reconnue comme une menace à étouffer) du sujet minoritaire qui « se défend ». Il reste que le livre prolonge une des propositions parmi les plus troublantes de Foucault : il ne faut pas penser la subjectivité comme quelque chose que le pouvoir se contenterait de soumettre, ou qui se constituerait nécessairement contre lui, mais aussi comme une production du pouvoir (la subjectivation). Ainsi le propos d’Elsa Dorlin est-il de penser le sujet dominé constitué, pour le meilleur et pour le pire, par l’acte de résistance, de défense ou même de réaction.

Le traité de cession : les origines historiques d’un instrument de dépossession britannique

Par Allan Greer, professeur au département d’histoire de l’Université McGill

Ce texte a d’abord paru en anglais sur le site ActiveHistory.

Version PDF

La signature du traité 1 à Lower Fort Garry, 1871. (Source: Archives du Manitoba)

Le passage crucial de chaque « traité numéroté » rédigé et signé dans les Prairies stipule que les signataires autochtones « cede, release, surrender, and yield up to the Government of Canada for Her Majesty the Queen » la région désignée[1]. Si le langage utilisé ressemble un peu à celui d’une transaction immobilière, les traités conclus plus tôt dans le sud de l’Ontario avaient un ton encore plus commercial. Le traité « Head of the Lake » de 1806, signé par dix des « principaux chefs » ayant reçu chacun cinq shillings, reconnaît qu’ils « have bargained, and sold, and by these presents do, and each of them doth bargain and sell unto His said Majesty » un terrain de 85 000 acres. L’image qui ressort de ces accords est toutefois fondamentalement faussée, même en mettant de côté le fait que les fausses déclarations étaient communes et que le gouvernement s’acquittait rarement des obligations dues selon les traités. Comme plusieurs commentateurs autochtones l’ont déjà soulevé, les peuples autochtones ne voyaient pas les terres comme une commodité monnayable ; leurs langues n’avaient même pas de mot pour transmettre le sens de « céder » ou « vendre » le territoire. Les traités écrits ne pouvaient donc pas reproduire fidèlement les accords verbaux négociés. Citant leurs traditions orales, les Nêhiyawak/Cris des Plaines et d’autres Premières Nations insistent sur le fait que leurs terres n’ont jamais été cédées[2]. Ce n’est pas là un simple malentendu, mais deux positions irréconciliables : les représentants du gouvernement ont acquis un territoire que leurs homologues autochtones n’étaient pas en train de céder.

Les nations autochtones ont d’anciennes traditions de maintien de paix développées par leurs ancêtres bien avant l’arrivée des Européens, traditions qui permettent de construire et d’entretenir des relations avec différents peuples dont, éventuellement, les colonisateurs. Le mot anglais « treaty » — qui semble supposer un seul accord, conclu à un seul moment, mais pour une durée illimitée — est sûrement une traduction inadéquate pour un terme autochtone tel que le mot anishinaabemowin « Gdoo-naaganinaa ». Ce dernier, comme l’explique Leanne Simpson, utilise la métaphore de « notre plat » pour désigner un territoire partagé entre une ou plusieurs nations et pour suggérer une myriade d’attitudes et de pratiques qui permettent de faire perdurer des bonnes relations entre les parties[3]. Il me semble toutefois (merci aux experts autochtones de me corriger au besoin) que ces ententes n’ont jamais concerné la cession d’un territoire. De même, quand les Autochtones se sont assis pour la première fois avec colons et fonctionnaires pour établir la paix et la coexistence, leurs discussions se concentraient sur la traite, sur des visites mutuelles et sur la mise en place d’une culture d’amitié et de connexions familiales étendues. Je ne peux penser à un seul exemple où ils ont songé à renoncer à leurs terres.

Recension de Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, de Françoise Vergès

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et assistante de recherche au Groupe de recherche Histoire, femmes, genre, et migrations

Françoise Vergès, Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminismes, Paris, Albin Michel, 2017, 229 p.

Les 12 et 13 juin 2017, neufs chefs d’État africains étaient réunis à Berlin à l’occasion de la Conférence Partenariat G20 Afrique, investir dans un avenir commun organisée par la chancelière allemande Angela Merkel en vue du G20. De nombreux enjeux concernant l’Afrique étaient au programme. Plus précisément, les membres du G20 disaient souhaiter l’établissement d’un partenariat étroit avec les États du continent africain et adopter un plan de développement – fortement axé sur la croissance économique et encourageant les investissements privés – qualifié par plusieurs de « Plan Marshall pour l’Afrique ». Le 8 juillet, lors de sa dernière conférence de presse au G20, le président français, Emmanuel Macron, soulignait qu’au matin d’importantes discussions concernant le continent africain s’étaient tenues, et félicitait les engagements pris par les représentants.es des pays membres du G20 en matière de développement. Rebondissant sur ces propos lors de la période de questions de cette conférence de presse, le journaliste ivoirien Philippe Kouhon, faisant référence aux milliards investis par l’Europe dans le plan Marshall, adopté soixante-dix ans plus tôt, lui demandait : « concrètement combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique, et quelle sera la contribution de la France? » La réponse du président français, par ses caractères colonialiste, sexiste et raciste, a vivement fait réagir : « Le plan Marshall c’était un plan de reconstruction, matériel, dans des pays qui avaient leur équilibre, leur frontière, leur stabilité, le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel. » À cette affirmation, qui fait échos aux discours ayant légitimé la conquête coloniale de l’Afrique par la France, Macron ajoutait que la réalisation d’un tel plan nécessitait « une transition démographique réussie », puisque« quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » En résumé, le chef de l’État français, formulant un discours qui instrumentalise le corps des femmes africaines, affirmait que les problèmes de développement résultaient d’une surpopulation due à un taux de natalité trop élevé, et faisait complètement abstraction de la domination coloniale passée et présente comme possible cause du « sous-développement ».

Re-visiter le récit colonial au musée et au théâtre : l’histoire de la conquête de l’Ouest et le western à Montréal

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial

Version PDF

Les commémorations publiques ont dernièrement fait l’objet de vives polémiques[1]. Ces débats ont pris une ampleur significative dans le cadre, notamment, des festivités du 150e anniversaire du Canada ou du 375e de la ville de Montréal. Des historien.ne.s, des militant.e.s, des artistes, entre autres, ont critiqué l’homogénéité des points de vue dans la sélection des faits et des événements publiquement commémorés[2]. Certain.e.s ont même proposé des façons d’envisager la commémoration autrement[3]. Tous ces débats sont issus d’un terreau commun : celui des questions identitaires, des représentations sociales et culturelles, et surtout, de leur poids dans la mémoire collective. Force est de constater que de nouvelles voies de remémoration des événements ou des personnages « importants » de l’histoire nous sont offertes. Les milieux culturels et artistiques sont sans aucun doute des espaces de diffusion et de transmission de contenus historiques. Ils participent directement, dans des registres ayant souvent une plus grande portée que ceux de la communauté historienne, au processus de médiation de l’histoire dans l’espace public. Les possibles dérives de telles médiations, qui parfois tombent dans la promotion d’une mémoire au service d’un récit historique biaisé et dominant, peuvent être à craindre. Il faut toutefois se réjouir lorsqu’elles permettent le déploiement d’une narration aux contenus diversifiés, critiques et hors des schèmes conventionnels.

À ce titre, deux espaces culturels distincts nous invitent – ou plutôt nous ont invité, dans l’un des cas – à revisiter l’histoire et l’imaginaire de l’Ouest : le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A). Le premier présente l’exposition Il était une fois… le Western : une mythologie entre art et cinéma jusqu’au 4 février 2018; la pièce Le Wild West Show de Gabriel Dumont était à l’affiche aux mois d’octobre et novembre derniers au CTD’A. En nous plongeant dans l’univers du western et des spectacles de type « wild west », le MBAM et le CTD’A remettent en question les grands récits nationaux américain et canadien, ainsi que les mythes qui les ont façonnés. Je me propose ici de présenter les perspectives critiques mises de l’avant tant par l’exposition que par la pièce. Non seulement ces propositions sont abordées à travers des thématiques similaires, mais elles permettent de mettre de l’avant une vision qui déboulonne la trame narrative d’une histoire nationale mettant en valeur les hommes blancs, leurs exploits militaires, et les événements politiques liés à l’idéologie coloniale. L’exposition du MBAM étant plutôt dense, la part d’analyse qui y est accordée ici est plus large.

Page 1 of 4

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén

%d blogueurs aiment cette page :