Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Histoire des femmes Page 1 of 11

Un peu, beaucoup, à la folie. À propos d’Alys Robi a été formidable de Chantal Ringuet

Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Il existe deux types d’histoire. D’un côté, il y a celles que l’on se raconte, le soir, entre amis.es, en famille, autour du feu, parfois de génération en génération au point qu’elles finissent par habiter notre imaginaire, construire notre réalité, définir notre identité propre. Et puis, de l’autre côté, il y a l’histoire, cette science qui, avec ses usages et ses règles, sa méthode critique et son éthique, tente de s’approcher, autant que les sources le lui permettent, de ce que les gens du passé ont vécu, perçu, compris des événements qui faisaient leur présent. Entre les deux, un abime dont le comblement peut parfois être riche, fécond, heuristique, mais d’autre fois glissant, discutable, voire contreproductif. Le récent ouvrage que Chantal Ringuet a consacré à sa grand-tante Alys Robi[1] fait malheureusement partie de cette seconde catégorie.

Pour l’amour d’une femme

L’écrivaine et traductrice québécoise, connue pour ses ouvrages sur la culture yiddish et sur Léonard Cohen, a décidé de s’éloigner de ses sujets de prédilection et de recherche académique pour se pencher sur l’histoire de celle dont sa famille ne cessait d’évoquer la figure sans pour autant oser en prononcer le nom : la fameuse chanteuse et diva[2] québécoise Alys Robi (1923-2011). Sous le titre Alys Robi a été formidable, elle propose ainsi une rétrospective, dont on ne peut dès lors douter du caractère hagiographique, retraçant les débuts, mais surtout la chute de sa célèbre aïeule. Car il y a un drame dans toute cette histoire, celui qui a conduit sa famille à taire son nom et qui anime le récit de sa petite-nièce : Alys Robi a été internée pendant cinq ans à l’Hôpital Saint-Michel-Archange de Beauport, le grand asile psychiatrique de la région de Québec, y recevant nombre d’électrochocs, mais également une lobotomie. Et c’est sur ce point que Ringuet s’attarde. Sur ce point et sur sa propre démarche.

 

Sexe et politique au Maroc : des liaisons dangereuses

Osire Glacier, professeure, Département d’histoire, Université Athabasca

 

Introduction

En octobre 2018, un procès sème le doute au sein de l’opinion publique au Maroc sur l’intégrité de Taoufik Bouachrine, rédacteur en chef du célèbre quotidien arabophone Akhbar al-Yaoum. La Cour d’appel de Casablanca l’a condamné à quinze ans de prison ferme et 255 000 euros d’amende pour traite d’êtres humains, abus de pouvoir à des fins sexuelles, viol et tentative de viol[1]. Certes, l’accusation de traite humaine paraissait invraisemblable pour la majorité du public. Bouachrine était l’un des rares éditorialistes du pays qui osait critiquer sans mâcher ses mots les politiques publiques poursuivies par l’élite dirigeante. Par contre, l’accusation concernant le fait qu’il ait utilisé son statut professionnel pour l’obtention de faveurs sexuelles, notamment auprès de journalistes débutantes, semblait crédible. Après tout, les structures patriarcales, avec leur logique de prédation sexuelle masculine et de victimisation des femmes, sont bien ancrées dans les mentalités. Selon les statistiques du Forum économique mondial, le Maroc se classe 144e parmi 156 nations en matière d’égalité entre les sexes[2]. Or, figurent parmi les conséquences des construits patriarcaux, la féminisation du chômage[3], les discriminations à l’égard des femmes sur le marché du travail[4], la banalisation des violences à leur égard, y compris celles à caractère sexuel[5]. Résultat, le procès de Bouachrine a précipité une partie de la population dans un conflit moral, à savoir l’option de soutenir la liberté d’expression d’un journaliste audacieux ou celle de dénoncer les violences qu’il aurait prétendument perpétrées à l’encontre des femmes.  

Pendant que l’opinion publique tentait de se positionner face à ce conflit moral, une autre arrestation, survenue à moins d’un an d’intervalle, change la donne. En septembre 2019, Hajar Raissouni, journaliste pour Akhbar al-Yaoum, soit le quotidien que Bouachrine dirigeait avant sa détention, a été condamnée à un an de prison[6]. La jeune femme est accusée d’avoir pratiqué un avortement illégal et d’avoir eu des relations sexuelles hors mariage. En effet, tout rapport sexuel en dehors du mariage est criminalisé[7] ; de même, l’avortement est prohibé, sauf si la vie de la mère est en danger[8]. Mais il faut se souvenir que la journaliste a couvert des mouvements de protestation sociale, dont le Hirak Rif en 2017[9], le Hirak de la soif à Zagora en 2017[10] et le Hirak Jerada en 2018[11]. Elle a aussi dénoncé les violences commises par la police à l’encontre des manifestants et manifestantes, pourtant pacifiques, ainsi que l’arrestation abusive de certains et certaines d’entre iels. À la suite d’une mobilisation nationale et internationale d’envergure, Raissouni a été graciée par le roi Mohammed VI en octobre 2019.  

C’est en 2020 que s’est posée avec acuité au sein de l’opinion publique la problématique de l’instrumentalisation des affaires de mœurs par le système judiciaire, dans le dessein délibéré est de bâillonner les voix critiques du régime. En mai, Soulaimane Raissouni, oncle de Hajar Raissouni mentionnée ci-dessus, aussi journaliste et rédacteur en chef, a été arrêté. Accusé d’agression sexuelle à l’encontre d’un jeune militant LGBTQ, il a été condamné à cinq ans de prison et 9500 euros d’amende[12]. Rappelons qu’après la détention de Bouachrine, Raissouni a assumé la direction d’Akhbar al-Yaoum, quotidien dans la mire des autorités en raison de sa ligne éditoriale critique du régime. Quelques mois plus tard, soit en juillet, le journaliste d’investigation Omar Radi a été arrêté à son tour et condamné à six ans de prison et 19 000 euros d’amende pour espionnage et viol[13]. Mentionnons qu’il s’intéressait particulièrement à la mainmise des élites politiques sur l’économie du pays[14]. Dans une célèbre enquête, il a documenté, chiffres à l’appui, l’appropriation des terres des citoyens et citoyennes ordinaires par ces élites[15].  

Dans cet article, je propose de démontrer que la criminalisation des journalistes et des activistes, entre autres, pour des raisons d’ordre sexuel, se situe dans le continuum patriarcal et historique de l’appropriation du corps des femmes. Sans conteste, toute plainte pour viol et autres violences sexuelles doit être prise au sérieux, et donc faire l’objet d’une enquête judiciaire aussi minutieuse qu’exhaustive. Cela dit, les procès alliant dangereusement sexe et politique que le Maroc a connus lors des dernières années indiquent que l’État vise à faire d’une pierre deux coups, à savoir bâillonner les voix critiques du régime d’une part, et projeter l’image d’un État protecteur des femmes d’autre part, alors qu’en réalité, il jugule le processus de démocratisation dans la nation, tout en discréditant la cause des femmes et celle des victimes de viol.  

Au préalable, une remarque d’ordre méthodologique s’impose : si j’ai privilégié un style accessible au public dans ce texte, j’adhère aux approches féministes de l’État[16], qui considèrent que les institutions de l’État ainsi que leurs pratiques se basent sur des conceptions particulières de la masculinité, et inversement, de la féminité. D’où l’institutionnalisation de la hiérarchie dans les sphères privée et publique, de la verticalité des rapports sociaux et politiques, de la violence et de la répression des voix critiques du régime. Enfin, ce texte se situe dans la continuité des historiographies féministes qui soutiennent que l’étude de toutes les formes de pouvoir doit impérativement inclure des théories portant sur la sexualité et sur la hiérarchie entre les genres[17].   En d’autres mots, la sexualité et les rapports entre les genres s’inscrivent pleinement dans les champs du politique et de l’histoire politique. D’ailleurs, comme je propose de le montrer en deux volets dans cet article, le viol et les menaces de viol jouent un rôle central dans l’histoire récente des luttes pour le pouvoir au Maroc. 

Les pointillés et les pattes de mouche

Par Camille Simard

La maison de Denise Sauvageau, sise sur la rue principale d’un village de la région de Portneuf, fait l’objet d’un soin ravissant. Dans la cuisine adjacente au salon, la lumière naturelle se dépose sur un intérieur aux allures de musée domestique. Il y a d’abord la collection d’horloges qui compte 83 items, puis celle de salières et de poivrières s’élevant au nombre de 1388. Le mari de Denise (feu Gilles) a fait carrière dans la taille de la pierre et un couple de salière et de poivrière a même jailli de cette noble matière première. Au cœur de cet assemblage, il y a aussi (et surtout) la collection de carnets ayant appartenu à Denise tout au long de sa vie. À chaque sujet son journal, et il ne faudrait surtout pas se retrouver sans crayon ni papier au deuxième étage de la maison alors qu’une nouvelle idée jaillit. C’est pourquoi «Il y a des carnets partout!». Ce rapport à l’écriture si quotidien et, surtout, si urgent me charme au plus haut point. Je m’aventure : «Sans être trop indiscrète… quel est le contenu des carnets?» Denise me répond que chaque jour, elle rapporte la température, les prix des biens et des services, les principaux événements ayant eu cours dans sa journée et dans l’actualité en général (par exemple : Le 6 octobre 2016, ouragan Matthew en Floride). «J’marque toute, j’ai toujours fait ça.» Elle tâche de ne pas faire de fautes d’orthographe : dans le doute, elle utilise un dictionnaire. À la fin de chaque carnet, elle revient sur les points saillants de celui-ci, dans une sorte de conclusion partielle. Bien qu’écrire soit, de son propre aveu, une seconde nature, j’en comprends que l’écriture a ici une fonction inexorablement utilitaire. Je dois admettre que j’en suis déconcertée. «Que des faits Denise?» «Oui, la vérité, rien que la vérité! Quand mes frères et sœurs [elle en compte 18] m’obstinent sur des dates, je leur sors mes carnets.» Malgré mon étonnement – mes propres carnets sont gorgés d’interprétations, d’émotions et autres analyses lyriques de la réalité – j’estime fascinante la démarche de traqueuse du quotidien de Denise. Et si le tri des faits, à l’échelle de notre vie, n’était-il pas l’ultime déploiement de notre subjectivité? Si les compétences de diariste de Denise n’étaient-elles pas magnifiquement exploitées par sa grande capacité de remémoration? Bref, que valent les archives de cette dame née en 1933 et que l’avenir leur réserve-t-il?

Passer à la suivante 

L’historienne et professeure retraitée de l’Université McGill, Andrée Lévesque, a fondé en 2010 les Archives Passe-Mémoire, un centre d’archives biographiques qui compte aujourd’hui près de 80 fonds. Ceux-ci renferment des journaux intimes, des autobiographies et des correspondances, documents dont le destin ne sera pas, a priori, d’être publiés par une maison d’édition. Ce sont des matériaux bruts, des fonds de placard – pour rapporter les propos d’Andrée – qui sont cependant loin d’être des rebuts. Inédite, cette configuration? Au Canada, oui, mais pas dans le monde. L’inspiration de la spécialiste en histoire des femmes provient de sa rencontre, dans les années 1990, avec le professeur Philippe Lejeune, fondateur de l’Association pour le patrimoine et l’autobiographie (APA). À Paris, Lejeune entreposait des journaux personnels glanés çà et là en se disant qu’ils revêtaient certainement une valeur.

Recension de l’ouvrage de Mary Anne Poutanen : Une histoire sociale de la prostitution : Montréal, 1800-1850

Une histoire sociale de la prostitution | les éditions du remue-ménage

Amélie Dufresne, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal

Le présent ouvrage, publié en 2021, offre une traduction française de Beyond Brutal Passions : Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal parue en 2015. Cette édition arrive à un point nommé, puisque la pandémie de la COVID-19 a considérablement aggravé les inégalités sociales, y compris la marginalisation des travailleuses du sexe[1]. Cette publication permet d’enrichir notre compréhension de la prostitution hétérosexuelle à Montréal pour la première moitié du XIXe siècle. Mary Anne Poutanen y analyse principalement les interactions des femmes justiciables avec leurs familles, la société et les représentants de la justice. À l’instar de plusieurs autres historiennes étudiant le travail du sexe, l’autrice se penche sur les femmes accusées de prostitution pour retracer leurs parcours, et non simplement sur les lois ou les positions morales de la société face à ce commerce. L’agentivité des femmes accusées de prostitution tient une place centrale dans cet ouvrage. L’historienne soutient en effet que le comportement sexuel jugé hors norme de ces femmes était, en fait, l’expression de leur agentivité qui se voyait réprimée par leur famille, leurs voisins et les policiers. Grâce à l’utilisation de sources très variées telles que des documents d’archives judiciaires, des recensements, des journaux, des registres paroissiaux et la base de données du programme de recherche en démographie historique, l’autrice parvient à construire une histoire de la prostitution qui se concentre principalement sur les femmes, la sexualité et le pouvoir judiciaire.

« Pas d’histoire, les femmes! » Réflexions critiques d’une historienne de l’accouchement

À propos du livre de Denis Goulet, Chronologie de l’histoire de l’obstétrique-gynécologie au Québec. [1]

Par Andrée Rivard, chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières, chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, Savoirs et Sociétés

Le titre de ce texte reprend à quelques mots près celui d’un ouvrage de l’imparable Micheline Dumont, pionnière de l’histoire des femmes au Québec.[2] Il m’arrive de retourner à ses écrits lorsque j’ai besoin d’inspiration et quand je veux retrouver du courage pour, comme elle, continuer à « faire » l’histoire des femmes et la mettre en valeur dans un contexte qu’il m’arrive de trouver désespérant.

Cette réflexion est destinée à montrer, par un exemple représentatif, la persistance de la vision masculine du monde en histoire et à en souligner les effets sur la profession historienne et la société.

 

Présentation

L’ouvrage dont il est question dans cette note critique est celui de Denis Goulet, Chronologie de l’histoire de l’obstétrique-gynécologie au Québec, publié en 2017 par l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ) pour souligner ses 50 ans. Goulet était alors professeur associé et chargé d’enseignement à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et professeur associé au département d’histoire de l’UQAM. Il a à son actif un nombre impressionnant de travaux relatifs à l’histoire de la médecine dont plusieurs livres portant sur l’histoire des hôpitaux, des facultés de médecine, des spécialités médicales et autres sujets connexes.

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