Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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L’argument de l’extrême : réflexion sur la rhétorique de l’Holocauste dans les médias en temps de pandémie

Marie-Dominique Asselin, Stagiaire postdoctorale au Polish Center for Holocaust Research à Varsovie, oursière postdoctorale pour la Fondation pour la mémoire de la Shoah à Paris

Les faits : Les anti-masques et les complotistes

Alors qu’en 2020 la pandémie de Coronavirus atteignait le Canada, la vie de tous et chacun a été abruptement transformée. De mars à juin Depuis le mois de mars, une grande partie du Québec a connu un confinement drastique que la population a somme toute accepté de bonne foi. Pendant trois mois, les Québécois sont restés à la maison, ont fait du télétravail, les enfants, l’école à distance, sans garderie. La fatigue a fini par faire son œuvre en même temps que les consignes de la santé publique se sont durcies : rassemblements interdits, déplacement entre région déconseillés, port du masque obligatoire dans les lieux publics clos. De façon surprenante, c’est ce dernier point qui a fait couler le plus d’encre. Plusieurs manifestations ont eu lieu à Montréal, à Québec, à Trois-Rivières et même devant la maison du directeur de la santé publique pour dénoncer les mesures mises en place par Québec qui, selon les manifestants, vont à l’encontre de la chartre des droits et libertés du Québec. Au-delà des manifestants anti-masques, il y a ceux et celles qui ne croient tout simplement pas à la Covid 19. Ces complotistes vont même jusqu’à clamer que la pandémie n’est qu’une invention des gouvernements afin de contrôler les populations et utilisent une rhétorique plus que dramatique pour tenter de faire valoir leur point. Dans la rue, comme sur l’Internet, les slogans et les images choquantes qui comparent la gestion de la pandémie à Hitler, aux Nazis et à l’Holocauste deviennent le point central de leur argumentation.  Parmi ces métaphores, il y a la comparaison du gouvernement Legault au Troisième Reich.

Ce processus de réflexion, par lequel la comparaison avec Adolf Hitler, et plus particulièrement avec la mise en place d’un régime visant à exterminer les populations juives, dans le but d’illustrer et/ou de dénoncer la sévérité d’un évènement ou de politiques gouvernementales, n’est pas neuf. Face au recours fréquent à ce type de réflexion comparative, des universitaires en sont venu à développer une théorie connue comme étant le Point Godwin (Godwin’s law). Michael Godwin, un juriste américain, constata dans les années 1990 que « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1 ».[1] Cette forme d’argument survient généralement lorsqu’un des interlocuteurs manque d’argument, justement, et se veut un point de rupture avec le débat en question. Je suis forcée de constater que, si dans les années 1990 le Point Godwin trouvait sa source dans une conversation agonisante, aujourd’hui, il arrive dans les balbutiements de certains débats. Dans l’état actuel des choses au Québec, et plus généralement en Amérique, la comparaison au nazisme est monnaie courante. Bien que la comparaison soit un élément de rhétorique justifiable, il ne faut pas comparer, comme le veut l’adage, des pommes à des oranges. Il n’est pas question ici de condamner l’utilisation de l’Holocauste comme comparant dans l’absolu[2], mais plutôt de chercher à comprendre pourquoi ce type de réflexion est erroné. Pour y arriver, nous devrons d’abord faire un peu d’histoire. Les prochaines pages tenteront de déboulonner quelques mythes entourant Hitler, les Nazis et les symboles qui y sont attachés. Cet article ne cherche donc pas à prendre position dans le débat actuel entourant les mesures sanitaires mises en place par Québec, mais bien de démontrer l’irrecevabilité de tels arguments dans la sphère publique grâce à une approche historique. Plus largement, ce texte se veut une réflexion sur la place de l’enseignement et de la connaissance de l’Holocauste dans notre système éducatif et dans les débats publics.

Le port de l’étoile de David et les Juifs durant l’Holocauste

Plusieurs comparaisons ont été faites durant les derniers mois pour dénoncer les mesures mises en place par le gouvernement québécois afin de contrer la pandémie de Covid-19.  Le premier ministre, François Legault a, bien évidemment, été comparé à Adolf Hitler. L’analogie la plus fréquente sur les réseaux sociaux en temps de pandémie est celle du port du masque obligatoire imposé par le gouvernement Legault qui est comparé à l’obligation faite aux Juifs d’arborer l’étoile de David sous le régime nazi. De 1939 à 1945, l’Allemagne nazie s’était donnée pour mission d’éliminer toute trace de la judéité européenne. Pour que l’extermination planifiée de millions de Juifs soit possible, il fallait avant tout que les Nazis créent un sentiment d’altérité au sein de la population allemande et celle des pays occupés à l’endroit des juifs.ves. L’une des premières mesures mises en place fut le marquage des Juifs. Avant même de les séparer de la société par la création de ghettos et de les envoyer dans les camps, les Allemands imposèrent le port de l’étoile de David à tous les Juifs âgés de 12 ans et plus. La raison était simple, il fallait pouvoir identifier le Juif, l’autre, le différent, bref, l’ennemi. [4] À première vue, il y a une légère ressemblance entre les deux : le couvre-visage, comme l’étoile, est un élément qui modifie l’apparence physique et qui est imposé par les autorités à la population. Dans les deux cas, le non-respect de cette imposition peut entrainer des conséquences – la mort chez les Juifs qui omettaient de le porter, se voir montrer la sortie du lieu, au mieux, ou une amende, au pire, dans le cas du manquement au port du masque. Au-delà des degrés de pénalités inégales, la comparaison entre le port de l’étoile de David imposé par les Nazi et le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés non seulement ne tient pas la route, mais est grossière et indécente. Durant la Seconde Guerre mondiale, le marquage des Juifs servait à identifier l’ennemi et à le différencier des autorités et des autres membres de la communauté.  Au-delà du port de l’étoile de David, les Nazis utilisèrent plusieurs formes de marquage pour identifier les êtres indésirables. À Auschwitz, par exemple, les prisonniers juifs portaient l’étoile de David, les homosexuels étaient affublés d’un triangle rose, les prisonniers politiques du triangle rouge alors que les criminels se distinguaient par un triangle vert.[5] L’idée derrière tous ces symboles était de compartimenter les individus en sous-groupes, de les lier par le plus petit dénominateur commun. Ce marquage servait évidemment à ce que les dirigeants allemands puissent reconnaître les prisonniers, mais aussi à les diviser afin de conserver un plus grand contrôle sur ces derniers. Aujourd’hui, au Québec, le port du masque est obligatoire pour tous : civils comme travailleurs de l’État. Le port du masque, que l’on soit d’accord ou non avec son imposition ou son efficacité, n’est pas une façon de diviser la société ou de marquer certains individus. Bien au contraire, si le but du masque est avant tout sanitaire, l’effet qu’il produit est plutôt d’uniformiser la société – y compris les travailleurs de l’État – plutôt que de stigmatiser un groupe en particulier.

L’antisémitisme et le colonialisme ne sont pas des « mystères » historiques

Collectif de signataires

Mercredi dernier, l’ancien ministre des Affaires culturelles et fondateur des éditions du Septentrion, Denis Vaugeois, était invité à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! pour souligner la parution d’entretiens menés avec Stéphane Savard. Formé en histoire et ayant publié plusieurs ouvrages et manuels scolaires, Vaugeois s’est également prononcé sur sa vision de l’histoire québécoise.

À la suite de cette entrevue, plusieurs de ses déclarations ont été invalidées, notamment par des intervenantes et intervenants issus des communautés autochtones ou des milieux de la recherche. En début de semaine, les historiens Jean-François Nadeau et Éric Bédard ont publié des répliques divergentes. Au-delà de la fausseté de certains propos de Denis Vaugeois, notamment concernant les pensionnats autochtones, l’ancien ministre péquiste semble véhiculer une vision édulcorée de l’histoire, dans laquelle le passé est « nettoyé » du colonialisme, de l’antisémitisme et du racisme.

Memories of Absence: How Muslims Remember Jews in Morocco: recension

Par Övgü Ülgen, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal

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Issu de dix années de recherche ethnographique et archivistique, le livre Memories of Absence : How Muslims Remember Jews in Morocco, paru en 2013, se concentre sur les perceptions générationnelles des Musulmans, comprenant des Arabes et des Berbères, à l’endroit des Juifs dans une région rurale du sud du Maroc appelée Akka. L’altérité éprouvée par les deux communautés religieuses, induite par l’intrusion du pouvoir étatique marocain et colonial français divisant les communautés, les peuples, détruisant les solidarités existantes, est le cœur de l’ouvrage de Aomar Boum. C’est pourquoi il demeure un sujet d’actualité depuis sa parution en 2013.Professeur agrégé en anthropologie à l’Université de Californie à Los Angeles, il est spécialiste de l’étude des minorités religieuses et ethniques en Afrique du Nord, des relations judéo-musulmanes et de l’antisémitisme. Boum, dans son ouvrage, souligne que l’historiographie marocaine s’est principalement intéressée aux questions de nationalisme et de panislamisme et aux perspectives islamiques des sociétés nord-africaines et remarque que, à l’inverse, la position des Juifs vis-à-vis des Musulmans en tant que minorité religieuse dans la société marocaine a été négligée la plupart du temps[1]. Par conséquent, l’objectif principal de ce livre est de mettre en évidence les histoires censurées, dépréciées et dévalorisées des Juifs ruraux construits par les perceptions des Musulmans et leurs relations complexes avec les Musulmans dans l’arrière-pays marocain méridional[2]. La thèse de l’auteur est la suivante: alors que les membres plus âgés de la communauté musulmane expriment avec nostalgie leurs sentiments d’amitié et de relations intimes avec les Juifs, les plus jeunes, âgés de 20 à 30 ans, les considèrent comme leurs ennemis politiques et sociaux[3]. Ayant publié des articles sur l’histoire et l’anthropologie des relations judéo-musulmanes du 19e siècle à nos jours, sur l’historiographie judéo-marocaine, la Shoah et les migrations de même que sur sa position de chercheur autochtone d’Akka (où il est né et a grandi), tout porte à croire qu’il a les connaissances et l’autorité nécessaires pour écrire ce livre[4].

L’antisémitisme et l’hospitalité canadienne et québécoise

 

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal et Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

Suite à l’attentat qui a eu lieu à la synagogue Tree of life de Pittsburgh samedi dernier, et alors que le premier ministre Justin Trudeau s’apprête à présenter les excuses officielles du gouvernement pour son refus d’admettre les réfugiés.es judéo-allemands.es se trouvant à bord du navire Saint-Louis en 1939, de nombreuses discussions sur l’antisémitisme ont émergé dans l’espace public. Exception faite des chroniques du Journal de Montréal où les sentiments antijuifs et l’antisémitisme sont couramment attribués à la gauche antiraciste, divers animateurs.rices, journalistes et commentateurs.rices ont soutenu que le Canada avait traditionnellement été une terre d’accueil pour les communautés juives. Et pour en rajouter, certains d’entre eux et elles ont même été jusqu’à exprimer leur surprise quant au soutien que les Musulmans et Musulmanes ont manifesté à l’égard des populations juives. Considérant nos recherches respectives sur l’histoire juive, l’antisémitisme et la multiplicité des formes d’oppression au Canada et au Québec, nous n’avons pas seulement été surpris.e par la tenue de ces propos inexacts, mais aussi profondément choqués.es par la déresponsabilisation qu’ils traduisent et par les assomptions qui sous-tendent l’étonnement quant à la solidarité exprimée par les communautés musulmanes. Il nous apparait donc essentiel de revenir sur la présentation du Canada comme une terre d’accueil, distorsion significative qui s’inscrit dans une falsification de l’histoire permettant aux Québécois.es et aux Canadiens.nes de banaliser l’antisémitisme propre à la société dans laquelle ils et elles vivent et de s’en déresponsabiliser.

Recension de l’exposition Shalom Montréal – Histoires et contributions de la communauté juive

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et assistante de recherche au Groupe de recherche Histoire, femmes, genre et migrations

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L’auteure et un guide du Musée McCord lors de la visite de l’exposition.

Dans l’ouvrage collectif Éducation et judaïsme, publié en 2016, Sivane Hirsch et Marie Mc Andrew nous informent que le programme d’Histoire et éducation à la citoyenneté aborde l’histoire de(s) la communauté(s) juive(s) du Québec en fonction de trois sujets précis, soit le parcours d’Ezekiel Hart, celui du poète Irving Layton, et le cadeau offert par des Juifs.ves britanniques à l’occasion de la fondation de la première synagogue de Montréal. Malgré le fait que je suis consciente de la marginalisation des communautés non-blanches et/ou non-catholiques du récit dominant de l’histoire québécoise, ce constat m’a tout de même surprise et choquée. En conséquence, j’ai tenté de comprendre, en vain, comment était-ce possible qu’il y ait si peu de contenus traitant de l’histoire de(s) la communauté(s) juive(s) dans l’enseignement de l’histoire, et comment pouvons-nous, de surcroit, invisibiliser les importants apports de(s) la communauté(s) juive(s) au développement et à la richesse culturelle de la métropole. Évidemment, rien ne peut expliquer ou légitimer ces occultations. Par contre, cette situation doit nous servir de prétexte pour surmonter ces lacunes dont est porteur le système d’éducation, et nous tourner vers d’autres canaux et lieux de savoir ayant un souci d’inclure dans l’histoire tous ceux et celles qui en ont été des acteurs.rices, mais qui se sont malheureusement retrouvés.es exclus.es du récit dominant.

Le Musée McCord, institution valorisant l’histoire sociale de la ville de Montréal, participe actuellement à remédier à cette situation, tout particulièrement avec la présentation, depuis le 3 mai dernier, de l’exposition Shalom Montréal – Histoires et contributions de la communauté juive. Pour la réalisation de cette exposition, le Musée a fait appel à des sommités en histoire juive, dont : Ira Robinson, Yolande Cohen, Steven Lapidus, et Pierre Anctil. Ces historiens.nes se sont intéressés.es, au fil de leur carrière, à des dimensions différentes de l’histoire juive montréalaise et québécoise; en conséquence, la mise en commun de leurs connaissances a mené à la réalisation d’une exposition captivante, et ne réduisant ni leur(s) histoire(s) à la dimension confessionnelle de leur identité, ni à une image porteuse des stéréotypes dominants. Bien au contraire, cette exposition permet au public de prendre connaissance des grandes lignes de l’histoire juive montréalaise, et de découvrir de nombreuses contributions de membres de(s) la communauté(s) juive(s) montréalaise(s) à la vie culturelle, politique, et sociale de la métropole.

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