Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Histoire publique Page 1 of 4

Émanciper l’histoire. Pour une histoire de la Multitude

Par Catherine Larochelle, Université de Montréal[1]

Je sortais tout juste de la lecture du livre de Laurence De Cock, de Mathilde Larrère et de Guillaume Mazeau, L’histoire comme émancipation[2], dont je devais faire une recension, lorsque je suis tombée sur ce livre – jamais ouvert, malgré les années – dans ma bibliothèque : Grammaire de la multitude, de Paolo Virno[3]. Ce mot – multitude – m’a tout de suite semblé être le morceau manquant du projet d’histoire émancipatrice défendu par cette triade d’historien.ne.s engagé.e.s. Dans son essai, Virno s’attarde au couple peuple/multitude comme conceptualisation du corps social, le second terme devant remplacer le premier, selon lui, pour comprendre les formes contemporaines de la vie sociale. « Le peuple est le résultat d’un mouvement centripète : à partir des individus atomisés vers l’unité du « corps politique », vers la souveraineté. L’Un est l’issue extrême de ce mouvement centripète. La multitude, par contre, est le résultat d’un mouvement centrifuge : de l’Un au Nombre[4] », écrit Virno, mentionnant au passage le beau défi que pose la « multitude » à l’analyse, concept sans lexique, sans codes, et – presque – sans histoire[5]. Il y a là une dialectique fondamentale entre d’une part, l’Unité, l’universel et, d’autre part, la Multitude, la singularité. L’histoire, comme discipline, incarne cette injonction dialectique : astreinte à produire un récit apte à inclure et à rendre lisible la cacophonie de l’expérience humaine singulière et universelle, individuelle et collective, intime et partagée.

On retrouve dans le livre de De Cock, Larrère et Mazeau, cette tension entre un appel en faveur d’une émancipation collective et l’engagement pour une historicisation des expériences de la « multitude », forme historique et contemporaine du corps social, qui permet de porter enfin la voix des oublié.e.s de l’histoire. En revenant sur les différents thèmes abordés dans ces deux ouvrages, je proposerai l’établissement d’un nouveau paradigme pour la discipline historique – une histoire de la multitude – qui s’attaque aux différentes dimensions de la praxis historique universitaire : le récit national et l’écriture de l’histoire, les conditions du travail historien et l’histoire dans la cité. 

Ce texte ne constitue pas une recension de L’histoire comme émancipation, on l’aura compris. Inspirée par la lecture de ce livre et d’autres, je présente plutôt ici un essai sur l’imbrication entre l’écriture des histoires et les formes actuelles de leur fabrication universitaire[6]. Les historiographes me donneront raison, je l’espère : il est impossible de faire l’économie de la relation étroite qui lie le contenu de l’énonciation des conditions matérielles de sa production.

Un nouvel énoncé de mission pour HistoireEngagee.ca

Introduction par Florence Prévost-Gégoire, University College Dublin, membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

Énoncé de mission par l’équipe éditoriale d’HistoireEngagee.ca.

Introduction

En guise de premier texte de l’année 2019-2020, l’équipe éditoriale d’HistoireEngagée.ca publie aujourd’hui son nouvel énoncé de mission. Après une année 2018-2019 pleine de changements, il nous apparaissait nécessaire de repenser les objectifs de la revue afin qu’ils soient plus en accord avec les valeurs d’une équipe éditoriale qui s’est considérablement renouvelée dans les deux dernières années. La chronique éditoriale que nous avons publiée en janvier dernier parlait de cette année comme d’un moment charnière, d’un tournant, dans l’histoire d’HistoireEngagée.ca. L’augmentation de nos publications (maintenant deux par semaine) témoigne effectivement du fait que la plateforme occupe une place de plus en plus importante dans les milieux historiens. Notre revue offre un lieu de diffusion rapide et nous recevons de plus en plus de textes spontanés qui réagissent à l’actualité ou réfléchissent aux apories de la discipline historique. L’augmentation de notre rythme de publication nous a placés devant un grand éventail de dilemmes éditoriaux et nous a fait prendre conscience de la place de notre revue dans la diffusion de la connaissance historique. Ce « succès » d’HistoireEngagée.ca (qui fêtera l’an prochain sa première décennie) vient avec une responsabilité : utiliser cette plateforme pour apporter des changements réels dans la discipline.

L’énoncé de mission que nous publions aujourd’hui se distingue de l’ancien sur deux points principaux. D’abord, il revoit la notion même d’« histoire engagée ». Si l’objectif original était de « proposer une diversité de points de vue », la nouvelle mission prend plutôt comme point de départ le fait suivant : la discipline historique est empreinte de structures de pouvoir racistes et sexistes qui, jusqu’à présent, ont eu pour effet de placer les groupes racisés et les femmes en marge des trames narratives traditionnelles. Notre objectif est donc d’aller au-delà d’une « diversité de point de vue » et plutôt de mettre en valeur la voix de ces oublié.e.s de l’histoire. Faire cela demande à la fois d’effectuer un travail de critique des pratiques de la discipline, mais aussi d’interroger nos propres biais et de remettre en question les actions et gestes que nous avons posés (et que nous posons encore) qui ont contribué à la marginalisation de certains groupes.

Le deuxième point découle du premier. Pour valoriser ces voix marginalisées, il convient aussi de repenser les modalités de diffusion de la production historique. Si la rigueur reste au cœur de notre travail, nous souhaitons offrir un espace qui ne se limite pas à la publication d’articles scientifiques. HistoireEngagee.ca s’engage donc à donner une place à différents types de médium tels que les témoignages, les œuvres artistiques, les lettres ouvertes et les chroniques. Nous espérons ainsi participer à la désacralisation du livre et de l’article scientifique en donnant à d’autres formes d’expression toute la valeur qu’elles méritent. Cela signifie aussi de ne pas se limiter au travail provenant des milieux académiques et de donner une place aux activistes, aux artistes, à ces gens qui vivent ou on vécut l’histoire que l’on essaie de raconter.

Cet énoncé de mission s’adresse à toutes celles et tous ceux qui désirent mieux comprendre les ambitions d’HistoireEngagee.ca et aux autrices et auteurs qui souhaitent contribuer à la plateforme. Il sert finalement d’inspiration et de guide pour l’équipe éditoriale, consciente de ses biais, mais toujours désireuse de faire mieux et de travailler à transformer les pratiques historiennes.

Énoncé de mission

Occupant une place à part dans le paysage historiographique et scientifique francophone, la revue HistoireEngagée.ca (histoireengagee.ca) est une plateforme de diffusion des savoirs et des connaissances historiques. Son approche favorise la révision des récits dominants et, dans une logique collaborative, la création de savoirs. En choisissant une diffusion en libre accès qui rejoint à la fois la communauté savante et un public élargi, HistoireEngagée.ca souhaite susciter une discussion sur l’histoire ouverte à tous et à toutes. Sa mission est triple : en plus d’offrir à son lectorat des textes qui analysent l’actualité canadienne et internationale sous l’angle de l’histoire, elle participe activement aux débats historiographiques et s’efforce de mettre de l’avant des récits qui restituent une place aux oublié.e.s de l’histoire. Puisqu’un de ses objectifs est de se mettre au diapason de l’actualité et des enjeux touchant la discipline historique, HistoireEngagée.ca met de l’avant des publications qui témoignent de prises de positions informées et ancrées dans des perspectives historiques et sociales plus larges.

Un médiateur culturel

Une des singularités de la revue est son approche hybride. Elle valorise la conjugaison de méthodes de recherche classiques et d’une approche collaborative avec des gens provenant des milieux artistiques et militants. Cette approche vise à ouvrir la réflexion épistémologique sur les façons dont l’histoire s’élabore, tout en favorisant la redéfinition de ses canaux de diffusion. Contribuer au partage des savoirs sur les groupes marginalisés par les récits dominants est par ailleurs une préoccupation majeure de l’équipe d’HistoireEngagée.ca.

Un savoir engagé

Le savoir engagé est pour nous une façon de conjuguer la pensée scientifique et l’engagement social en rendant plus accessibles les connaissances et les analyses historiques. Nous comprenons que l’engagement des historien.ne.s ne se résume pas à l’étude des mouvements sociaux, HistoireEngagée.ca va plus loin en allant à la rencontre de celles et de ceux qui, par leurs actions, sont susceptibles de devenir sujets de l’histoire. L’idée est de désacraliser le rôle de l’expert.e sans le rejeter pour autant. Autrement dit, un effort est fait pour faire converger les savoirs engagés universitaires et les autres savoirs engagés, notamment expérientiels et non occidentaux. Un savoir scientifique, universitaire et savant que l’on dit engagé, mais qui reproduit une hiérarchisation des discours et des êtres humains dans ses effets réels et matériels, n’est pas engagé simplement parce qu’il prétend ou souhaite l’être : c’est pourquoi il nous semble important d’offrir notre plateforme en libre accès et de ne pas assujettir ces nouveaux savoirs aux logiques institutionnelles universitaires.

Des modalités d’écriture variées

HistoireEngagée.ca considère important de réfléchir aux processus de reproduction des inégalités dans la production scientifique et universitaire, ce qui passe notamment par les modalités d’écriture et les positionnements épistémologiques de celles et de ceux qui collaborent à la revue. Nous nous attendons ainsi à ce que les auteurs et les autrices qui nous approchent réfléchissent aux silences de leurs bagages théoriques ou historiographiques. Nous cherchons également à nous éloigner des canons disciplinaires pour mettre de l’avant les réflexions théoriques, artistiques et autres dont l’écho est moins grand. Tout ceci se fait avec la volonté d’offrir un regard critique sur la trame narrative dominante. Nous assumons le caractère politique de nos critères de sélection, car nous estimons que l’histoire est politique et que toutes les revues s’inscrivent dans une perspective intéressée et engagée, qu’elle soit assumée ou non.

Le « Grand tableau Cité mémoire » : critique d’une histoire aseptisée

Par Guillaume Vallières, étudiant au baccalauréat en histoire, Université de Montréal

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Il est sans doute plutôt tard pour faire la critique d’une projection ayant lieu toutes les semaines depuis bientôt deux ans. Or, malgré ces délais, il semble que bien peu de personnes se soient prononcées sur la projection dont il sera ici question, et qu’elle soit passée sous les radars des historiens et historiennes. Cette projection nommée « Grand tableau » est mise sur pied par Montréal en histoires[1] dans le cadre du projet Cité mémoire, et est présentée sur le champ de Mars tous les vendredis et samedi soir. L’expérience son et lumière se voit comme une incursion au cœur de l’histoire de la ville de Montréal. Élaborée dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la fondation de la ville et d’une durée d’une trentaine de minutes, la projection se voulait l’élément phare d’une série de trajets historiques pensés par Montréal en Histoires. Mise de l’avant comme une occasion pour « rencontre[r] [une] multitude de personnages témoins de l’évolution de la ville à travers le temps »[2], la projection n’aura finalement réussi qu’à présenter une version aseptisée de l’histoire de la ville, de l’époque précoloniale jusqu’à la fin du XXe siècle.

Tournant autour de grands événements, de grands personnages et de bâtiments phares de l’île, ce « Grand tableau » déçoit par son manque d’inclusion et n’est autre qu’un énième lieu où dominent des personnages blancs. Les seules luttes qui y sont représentées sont directement liées aux revendications des populations francophones présentées comme « opprimées » par les nations autochtones, dans un premier temps, et par la colonisation britannique, par la suite. Autrement, l’histoire est totalement dénuée de toute forme de combats. Ce « Grand tableau » historique, qui avait pourtant le potentiel de se mettre au diapason des courants récents de la recherche historique en présentant une vision éloignée du récit dominant de l’histoire et en intégrant le rôle des minorités et d’autres groupes marginalisés, s’est plutôt cantonné dans un conservatisme marqué.

Avant toute chose, il est important de mentionner que le présent texte ne fait pas le procès des gens ayant travaillé sur la réalisation et la diffusion de ce projet. Loin de moi l’idée de les présenter comme racistes, intolérants.es ou totalement fermés.es. Je reconnais les efforts qui ont été mis dans la création de ce projet, mais je crois aussi nécessaire de souligner les importantes lacunes que les résultats portent en eux et ce qu’ils reproduisent.

Le but de cet article est donc de soulever des questions éthiques et théoriques liées à ce genre d’activité culturelle et à la vulgarisation de l’histoire nationale. Je comprends que la mission première de Montréal en histoires est de populariser et célébrer l’histoire de Montréal à travers du matériel ludique. Or, n’est-elle pas là l’essence même du problème ? En voulant divertir, Montréal en histoires semble avoir perdu de vue l’idée de présenter du matériel historique allant au-delà de la simple présentation de faits. Comment justifier, donc, la pertinence historique et culturelle d’une telle activité ?

 

L’«Histoire Engagée» comme relecture de l’actualité – Entretien avec Catherine Larochelle

Catherine Larochelle, professeure au département d’histoire de l’Université de Montréal et membre du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca, était de passage à l’émission Phare-Ouest à Radio-Canada Première en Colombie-Britannique dans le cadre du printemps de la francophonie. Elle y a discuté de la notion d’histoire engagée et des objectifs et motivations derrière notre plateforme. Aujourd’hui, nous vous proposons donc d’aller écouter cette entrevue de dix minutes, disponible en balado-diffusion sur le site internet de Radio-Canada via le lien suivant:

L’histoire engagée comme relecture de l’actualité – Entretien avec Catherine Larochelle

Chronique éditoriale 5. Participer au dynamisme de la discipline et commenter une humanité en mouvement : HistoireEngagée.ca à la croisée des chemins

Par Adèle Clapperton-Richard (UQAM) et Catherine Larochelle (Université de Montréal), co-coordonnatrices d’HistoireEngagée.ca

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Une nouvelle phase… déjà bien entamée

Chaque nouveau trimestre amène l’occasion à la fois de dresser un bilan de ce qui a été fait, créé et pensé à HistoireEngagée.ca au cours des quatre derniers mois et d’énoncer et d’imaginer les possibles à venir pour la revue. Si, depuis deux ans, HistoireEngagée.ca a considérablement augmenté et régularisé son rythme de publication, l’automne 2018 et le début de l’hiver 2019 ont nettement confirmé ces tendances. Seulement de septembre à décembre derniers, ce sont plus de 32 000 consultations qui ont eu lieu sur le site de la revue, soit près de la moitié du total des consultations pour l’année 2018. La revue a aussi élargi son mandat et a reçu de multiples retours et reconnaissances de la communauté académique et de la société. Nous commençons donc l’année, et cet éditorial, en clamant avec une fierté et une confiance assumées qu’HistoireEngagée.ca est entrée dans une nouvelle phase de son histoire : elle est désormais un lieu incontournable de l’histoire publique pratiquée en français.

Il faut dire que cet automne, l’équipe d’HistoireEngagée.ca s’est à nouveau renouvelée avec l’intégration de Florence Prévost-Grégoire au sein du comité éditorial, permettant ainsi à la revue d’élargir ses attaches jusqu’à l’University College Dublin, en Irlande. Histoire Engagée.ca a aussi étendu et consolidé des liens avec des collaborateur.trice.s de divers milieux. Nous avons publié, pour la seconde fois sur notre plateforme, une affiche qui fait partie du projet Remember | Resist | Redraw, mené par le Graphic History Collective, un collectif d’artistes, de militant.e.s et d’historien.ne.s basé dans l’ouest du Canada. La revue s’est également associée au blogue anglophone Borealia : A Group Blog On Early Canadian History pour diffuser en français et en anglais un débat historiographique sur le système seigneurial en Nouvelle-France. Ces collaborations permettent de faire le pont entre plusieurs publics, historiens et non-historiens, ainsi que francophones et anglophones.

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