Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Médias audiovisuels Page 1 of 2

La « jouabilité inclusive » et l’Histoire : un débat à faire

Par Maxime Laprise, candidat au doctorat en histoire, Université de Montréal

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Le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis. Il n’est rien que l’économie se développant pour elle-même. Il est le reflet fidèle de la production des choses, et l’objectivation infidèles des producteurs.

Guy Debord, La société du spectacle, 1967

La communauté des amateur-e-s de jeux vidéo est bien connue sur internet pour ses attitudes réactionnaires, misogynes, antiféministes, racistes et transphobes. L’insupportable et puéril débat entourant ce qu’on nomme désormais le Gamer Gate apparait comme un exemple patent de ce phénomène[1].

En mai dernier, un orage du même type s’abat sur l’univers vidéoludique lorsque, dans une bande-annonce[2] de la cinquième itération de sa populaire série de jeux de tir à la première personne Battlefield, la compagnie californienne Electronic Arts mettait en scène une femme portant un uniforme britannique se démenant dans une bataille de la Deuxième Guerre mondiale. Ce qui aurait pu déclencher un débat intéressant à propos de la place des femmes et des minorités dans le récit historique ainsi que sur l’importance (ou non) de l’exactitude historique dans les œuvres de culture populaire fut anéanti par un tsunami d’oppositions délirantes allant de la misogynie à l’antiféminisme[3] en passant par le conspirationnisme d’extrême-droite[4]. Alors que les positions se polarisaient, les critiques légitimes, posées et réfléchies furent rapidement invalidées par association. En témoigne par exemple un article de The Verge publié le 24 mai dans lequel l’attachement légitime de certain-e-s amateur-e-s au réalisme historique est littéralement tourné en dérision avec une totale mauvaise foi[5].

Ce cas de figure exprime une tendance, de plus en plus fréquente dans les œuvres issues de la culture populaire, consistant à modifier l’Histoire pour la rendre plus compatible avec les sensibilités contemporaines, pour éviter de «choquer», pour prétendument faire preuve d’inclusivité (en incluant des minorités à des époques où des endroits où elles ne se trouvaient pas, en adoucissant le racisme ou la misogynie d’une époque ou en rendant les mœurs d’une autre civilisation plus compatibles avec les nôtres par exemple). À partir de cas de figure sélectionnés dans l’univers des jeux vidéo abordant des thématiques historiques, j’aimerais ici soutenir qu’il est tout à fait possible et nécessaire de critiquer cette pratique sans sombrer dans un délire réactionnaire et même qu’on peut le faire dans une perspective progressiste, féministe ou antiraciste.

Fausses nouvelles, altérité et manifestations du racisme

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)[1]

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Le 12 décembre dernier, TVA Nouvelles diffusait un regrettable reportage de Marie-Pier Cloutier qui allait provoquer un important tollé. La journaliste y affirmait faussement que les dirigeants de deux mosquées voisines de Côte-des-Neiges, autour desquels sont actuellement effectués des travaux, auraient passé un accord avec l’entrepreneur afin que les femmes travaillant sur le chantier en soient exclues le vendredi après-midi, moment lors duquel se tient la grande prière. En réaction à cette « nouvelle », les réponses ont été multiples : certains individus ont vivement et injustement critiqué les responsables de la mosquée, et, plus largement, les Musulmans.es; d’autres ont fait preuve de scepticisme en réclamant des preuves tangibles à la journaliste. En dépit du fait que Marie-Pier Cloutier a soutenu avoir en sa possession une preuve écrite « noir sur blanc », le caractère frauduleux de ses allégations, rapidement dénoncé par les dirigeants des Mosquées concernées, a été rapidement révélé au grand jour, et la « nouvelle » a été classée au rang des Fake News. Une fois la lumière faite sur cette affaire, TVA a finalement retiré ce reportage mensonger de sa plate-forme, et l’a remplacé par un timide message d’excuse dans lequel le média se justifiait en évoquant que les versions des témoins de cet « événement » avaient changé en court de route. Malgré les preuves évidentes de la supercherie du reportage, certaines personnes persistent à y croire : le vendredi 15 décembre, quelques dizaines d’individus.es se sont présentés.es aux abords des mosquées ciblées par le reportage afin de dénoncer une situation dont leur imagination fort probablement imprégnée d’islamophobie n’acceptait pas de reconnaître comme fausse.

Confusion des genres et méconnaissance

Par Martin Pâquet et Karine Hébert, président et vice-présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française

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La série télévisée Canada: The Story of Us suscite son lot de commentaires dans l’espace public depuis son lancement. Réagissant aux critiques, Chuck Thompson, le directeur des affaires publiques de CBC, s’est excusé en mentionnant que, « [à] titre de diffuseur public du Canada, nous sommes résolus à faire découvrir aux Canadiens leur pays et leur histoire (« history ») et à les aider à tisser des liens. Lorsque nous racontons l’histoire (« history ») d’un pays, il y a inévitablement des citoyens, des historiens et des politiciens qui ont une autre façon de voir les choses, et c’est de toute évidence ce qui se passe avec Canada: The Story of Us ».

Comme historiens, nous aimerions attirer l’attention sur la perspective des concepteurs de cette série. Cette perspective repose à la fois sur une confusion des genres et sur la décision des concepteurs de se priver de l’expertise variée des historiens et de la qualité du rapport au passé qu’ils peuvent offrir. Dès lors, cette perspective ne peut déboucher sur un dialogue fructueux, malgré les souhaits de la CBC.

Vue d’aujourd’hui : la chirurgie vers 1900 dans « The Knick »

Par Philip Rieder et Alexandre Wenger, Université de Genève, iEH2 et CineMed[1]

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The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015).

L’importance que prennent le corps et la santé dans nos sociétés constitue une explication possible à la récurrence de thèmes et de situations médicales dans les productions culturelles contemporaines. La médecine scientifique redéfinit sans cesse les frontières du possible et par conséquent les limites de la vie, suscitant à la fois espoirs et désillusions dans le public. Auteurs de fictions, autobiographes, philosophes, chroniqueurs et cinéastes, entre autres, questionnent le corporel, le biologique voire le biomédical et trouvent régulièrement un public réceptif. Au sein de cette production, les séries de qualité ne sont pas en reste.  L’envolée récente et spectaculaire de Emergency room, Grey’s anatomy, Night Shift, Remedy, Call the Midwife, Masters of Sex, Chicago Med, pour ne citer que les plus connues, démontre que les enjeux médicaux et les questions les plus techniques trouvent aujourd’hui un public jusque sur le canapé familial.

La décision de Cinemax de produire The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015), une série portant sur un hôpital de New York, n’est donc a priori pas radicalement originale. Son réalisateur, Steven Soderbergh, avait déjà démontré sa capacité à aborder des problématiques médicales, notamment dans Contagion (2011), un film profondément ancré dans la médecine contemporaine et porteur de messages de santé publique clairs. L’originalité du scénario de The Knick réside dans le fait de placer l’action dans les premières années du 20e siècle. Les auteurs du scénario, Michael Begler et Jack Amiel, auparavant connus pour l’écriture de sitcoms comiques, expliquent leur volonté de travailler sur un scénario à la fois médical et historique. Michael Begler rapporte avoir été inspiré par sa propre expérience. Étant malade, il avait essayé des soignants alternatifs avant de se décider pour les médecins allopathes : « j’ai alors commencé à réfléchir à quelles auraient été mes options il y a quelque 100 ans », explique-t-il[2].  Si la période choisie relève du hasard, il s’agit d’un hasard judicieux : en 1900, grâce à leur récente maîtrise de l’asepsie et de l’anesthésie, les chirurgiens avaient réuni les outils leur permettant d’intervenir sur les tissus et les organes intérieurs du corps dans de bonnes conditions. En revanche, ils ne savaient pas encore comment faire : les procédures demandaient encore à être inventées. Il y avait là de nouveaux territoires de la connaissance à conquérir, et une abondante matière pour une série épique sur les progrès de la chirurgie. 

« Ceux qui font les révolutions à moitié » : un militantisme par procuration

Par Camille Robert, étudiante au programme court de 2e cycle en pédagogie de l’enseignement supérieur de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), membre étudiante du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca[1]

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Scène tirée du film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2017). Source : KFilms Amérique.

J’ai été de celles et ceux qui ont participé aux mobilisations de 2012. Lorsqu’on m’a invitée à visionner Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau pour livrer mes impressions à Dustin Segura (Urbania), j’ai tout de suite accepté. Ce nouveau film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, connus pour Laurentie (2011), se déroule quelques années après le printemps étudiant. La révolution à moitié, c’est la grève de 2012, qui apparaît tout au long du film sous forme de fragments d’images, de sons, de souvenirs. Les quatre protagonistes poursuivent la lutte sociale à leur manière, dans la semi-clandestinité et en s’enivrant de citations révolutionnaires.

Pour les actrices et acteurs des luttes sociales, les récits qui en sont construits ont quelque chose d’étrange, sorte de dédoublement, de projection imparfaite, décalée. Je m’attendais, dans cette mesure, à ce que cette représentation cinématographique post-grève ne colle pas parfaitement à la réalité. Les critiques ont, jusqu’à présent, parlé d’un film qui abordait la suite de 2012 sans complaisance. D’entrée de jeu, Ceux qui font les révolutions à moitié ne se revendique pas comme un film politique. Il parvient, toutefois, à capitaliser sur un contexte politique en le vidant de sa substance et de son sens.

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