Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Infuser le féminisme par l’université : retour sur le colloque « Sexe, amour et pouvoir : il était une fois à l’université »

Par Adrien Rannaud, candidat au doctorat en études littéraires à l’Université Laval

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L'affiche du colloque, une création de Mireille Laurin Burgess.

L’affiche du colloque, une création de Mireille Laurin Burgess.

C’est en 2012 qu’Yvon Rivard fait paraître Aimer, enseigner, essai qui, selon l’auteur, agit doublement comme traité sur l’enseignement et comme manifeste pour une nouvelle relation professeur-élève. Citant l’écrivain et philosophe Georges Steiner, Rivard écrit dès les premières pages : « Éros et enseignement sont inextricables. Les modulations du désir spirituel et sexuel, de la domination et de la soumission, l’interaction de la jalousie et de la foi, sont d’une complication, d’une délicatesse qui défie l’analyse exacte »[1]. L’auteur pointe à la fois le système basé sur la course aux subventions de recherche qui éloigne le professeur de son métier de transmission du savoir, mais aussi la relation floue, complexe, sublimée et sublimante entre le professeur et l’étudiant. A posteriori, le livre de Rivard, dont on dépasse rapidement les visées parfois moralisatrices, porte les mêmes questionnements que le printemps étudiant. Aimer, enseigner met en lumière le péril de l’institution universitaire par un biais moins commenté, plus tabou, et qui reconduit sur bien des points la réflexion sur les rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

Syndicalisme au Québec : le combat social de l’éducation supérieure*

Par Louis Favreau, sociologue, professeur émérite du département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et titulaire de la Chaire de recherche en développement des collectivités[1]

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« Profs contre la hausse », Manifestation nationale à Sherbrooke, avril 2012. Crédit photo : Pascal Scallon-Chouinard.

On a beaucoup parlé en 2012 du mouvement étudiant et de sa lutte. Trop peu malheureusement des organisations syndicales de ceux et celles qui enseignent dans les collèges et les universités. Je pense particulièrement à la FNEEQ-CSN qui est et a été au coeur de ce conflit puisqu’il réunit une majorité des effectifs enseignants du secteur collégial public et la majorité des chargés de cours des universités avec ses 33 000 membres et ses 91 syndicats. Par un heureux concours de circonstances, j’étais invité comme conférencier au dernier conseil fédéral de la FNEEQ-CSN en décembre. Intitulé de la conférence : Changer de modèle économique ? Pistes de sortie de crise à l’heure de Rio+20. Ce fut pour moi une occasion en or de renouer avec une centrale syndicale dans laquelle j’avais milité pendant 15 ans et qui avait été l’objet de ma thèse de doctorat (dans les années 1980) : La CSN dans le mouvement social québécois. Thèse qui a également fait l’objet d’un livre : Le projet de société de la CSN, crise et avenir du syndicalisme au Québec.

C’est le secrétaire exécutif de la FNEEQ, Jean Murdock, également responsable du comité sur l’environnement, qui m’avait fait l’invitation suite à la sortie de mon dernier ouvrage sur la transition écologique de l’économie et suite à un billet sur OikosBlogue qui laissait entendre, à partir de la réponse syndicale locale à la fermeture de Gentilly 2, que le syndicalisme était sans doute mal préparé à faire face aux enjeux industriels du virage écologique. La FNEEQ est moins concernée directement par les enjeux industriels du virage écologique, mais certainement par l’éducation citoyenne dans les collèges et universités d’une part et d’autre part par son souci de faire progresser un type de syndicalisme qui assume pleinement ses responsabilités dans l’espace public par delà les conventions collectives.

Voilà ce qui explique la présence du nouveau président de la CSN, Jacques Létourneau, à ce conseil, lequel a présenté aux 150 délégués présents le projet de société que la direction de la centrale est en train de remettre dans la mijoteuse à la CSN. En séance, il l’a dévoilé autour de quatre grands chantiers : 1) le sort des travailleurs non-syndiqués ; 2) le développement d’une économie durable ; 3) le nouveau rôle de l’État ; 4) la gouvernance démocratique de nos institutions. J’y reviendrai dans un futur billet.

Voilà ce qui explique la discussion en cours au sein de la Fédération qui s’est tenue sur la «grève sociale», un débat découlant directement du «printemps érable», mais aussi de la participation syndicale de la FNEEQ au prochain Sommet québécois de l’éducation supérieure, Perspective de la fédération : contrer la «marchandisation» de l’éducation. « Les diplômes d’études collégiales doivent conserver leur caractère large et ne pas être assujettis à des exigences économiques immédiates et régionales. D’où l’importance…d’assurer des apprentissages larges et transférables et éviter l’assujettissement des compétences à des besoins pointus et ponctuels au marché du travail » de dire le document fourni à la 1ère rencontre préparatoire au Sommet en date du 26 novembre 2012 et qui portait sur la qualité de l’enseignement, notamment en matière de formation technique.

Voilà qui explique que la FNEEQ valorise la recherche au collégial, ces activités permettant aux enseignantes et aux enseignants d’être à la fine pointe de l’actualité des savoirs de leur discipline. La FNEEQ insiste aussi sur la qualité de la formation au premier cycle à l’université, car ces étudiants de premier cycle ont droit à cette qualité tout autant que ceux des cycles supérieurs. « Une formation intégrale comporte des aspects divers : intellectuels, pratiques, méthodologiques, professionnels et humanistes » d’affirmer le document.

De plus la FNEEQ exècre la maladie de la gestion qui domine en tout : « l’accent mis sans réserve sur la reddition de comptes, sur les mesures de performance et sur les évaluations de tout acabit comporte une part d’imposture intellectuelle…. Croire que le développement de l’enseignement supérieur passe nécessairement par un examen plus profond et plus détaillé de ses «performances» est une idée pernicieuse…cette «machine évaluative», nouvelle obsession des gestionnaires…Bref une nouvelle manière de donner des ordres et de faire de la politique sans en avoir l’air » de conclure le document. Cette prise de position est directement en phase avec l’analyse de notre société faite par le sociologue Vincent de Gaulejac qui diagnostiquait il n’y a pas si longtemps que l’idéologie gestionnaire pénètre de plus en plus les entreprises publiques, les organismes de santé, la recherche, le social. En fait cette culture compulsive du résultat adossée à une culture de l’urgence non moins compulsive transforme les usagers en clients, les institutions en entreprises, les employés en représentants de commerce[2].

Voilà ce qui explique que la FNEEQ, qui a un comité d’action internationale depuis une dizaine d’années, s’active sur ce plan au sein de l’Internationale de l’éducation (IE), dispose d’une politique d’affectation de ses dons, dont 50% vont à des organisations de solidarité internationale.

Voilà ce qui explique que la FNEEQ a un comité Environnement depuis 2008.

Voilà qui explique qu’elle sera présente au Forum social mondial de Tunis en février prochain.

Voilà ce qui explique aussi que ma conférence sur la crise du modèle économique dominant et sur les pistes de sortie de crise était directement branchée sur les préoccupations de la plupart des délégués présents. Certains étaient même agréablement surpris de voir que ma présentation s’inspirait latéralement de leurs propres outils financiers, notamment des réflexions collectives effectuées au sein de la Caisse d’économie solidaire Desjardins et de Fondaction. Et qu’il était possible de mettre de l’avant des propositions réalisables dans un avenir pas trop éloigné, opérant un virage écologique significatif de l’économie. On en reparle au prochain billet.

Par ailleurs, je dois avouer qu’il y avait un bon moment que je n’avais mis les pieds dans une instance syndicale de la CSN pour y faire une prestation quelconque (conférence, formation…) bien que n’ayant pas été très loin de cette dernière par l’intermédiaire de mes activités avec la Caisse d’économie solidaire Desjardins et Fondaction. Ce fut pour moi fort stimulant et rassurant de savoir que la partie de l’enseignement supérieur qui est la plus sous-estimée, celle du collégial et du premier cycle à l’université, était entre les mains d’un syndicalisme clairvoyant en nous rappelant que tout en matière d’éducation supérieure ne passe pas par les «professeurs de carrière» et la formation de 2e et 3e cycle. Une vigilance associative et un syndicalisme critique que bien des sociétés n’ont malheureusement pas aussi fortement, notamment au Sud du Québec. Dans les collèges et les universités américaines, il n’est en effet pas très vigoureux, tout comme le syndicalisme dans ce pays qui a subi depuis plus de deux décennies un affaiblissement généralisé.

Pour en savoir plus

DE GAULEJAC, Vincent, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Paris, Le Seuil, 2005, 288 p.

FAVREAU, Louis, Pierre L’HEUREUX et Michel PAUL. Le projet de société de la CSN de 1966 à nos jours. Crise et avenir du syndicalisme au Québec. Montréal, Centre de formation populaire, 1984, 269 p.


[1] Ce texte a d’abord été publié sur OikosBlogue. C’est avec l’autorisation de l’auteur que nous le reproduisons ici.

[2] Voir Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Le Seuil, 2005, 288 p.

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