Kamloops Residential School, c. 1930s. BC Archives, B-01592.

Lisa Chilton, professeure au département d’histoire de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard

Depuis 2003, j’enseigne chaque année au moins un des cours d’histoire canadienne donnés à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. L’histoire du Canada avant et après la Confédération est un cours obligatoire pour les étudiant.e.s en histoire de l’UPEI. Ces cours attirent également un grand nombre d’étudiant.e.s à la recherche de cours optionnels. Au cours des deux dernières décennies, cet enseignement m’a donné d’innombrables occasions de tenter de donner un sens au passé afin de partager cette compréhension avec les étudiant.e.s, éclairant et nourrissant leurs propres questionnements. Alors que nous naviguons dans un climat sociopolitique polarisé qui classe les différents points de vue dans des « camps » opposés, y a-t-il quelque chose de plus précieux à partager aux étudiant.e.s qu’une pensée critique rigoureuse ?

Dans le cadre de ces cours d’introduction, l’étude des débats historiographiques offre des occasions de démontrer aux étudiant.e.s la nature complexe du passé, tel qu’il est compris dans le contexte du présent. Pour écrire une histoire bien informée, il ne suffit pas de rassembler de nouvelles sources et d’énoncer les vérités évidentes qui ont été révélées au cours du processus de recherche. Si c’était aussi simple, il n’y aurait pas de disputes entre historien.ne.s. Les débats historiographiques opposent des individus qui ont étudié de près les preuves historiques ; malgré la façon dont ils peuvent se présenter, il est rare que l’un d’entre eux n’ait pas soigneusement fait ses devoirs. Les différences d’opinion sont le résultat du type de questions posées par chaque partie, du type de sources auxquelles on accorde le plus de valeur et de la manière dont ces sources sont interprétées. L’initiation des étudiant.e.s aux débats historiographiques, en encourageant leur curiosité de différentes manières, peut être un exercice pédagogique très efficace.

En tant que membre du Conseil d’administration de la Société historique du Canada, j’ai passé beaucoup de temps l’été dernier à réfléchir à l’utilisation du terme « génocide » en lien avec l’expérience des Autochtones au Canada. À la demande d’un de nos membres qui souhaitait savoir si la SHC serait en mesure de produire une déclaration publique concernant le traitement des peuples autochtones comme un génocide, les membres du Conseil ont longuement réfléchi à la question avant d’accepter la proposition. La découverte des restes de 215 enfants au pensionnat autochtone de Kamloops en mai 2021 et les conversations qui ont suivi dans les médias et ailleurs ont été à l’origine de cette question. La déclaration de la SHC a été rendue publique le jour de la fête du Canada. Elle a immédiatement fait l’objet de critiques, notamment de la part de collègues historien.ne.s professionnel.le.s. Une lettre demandant la rétractation de la déclaration a circulé et a recueilli 53 signatures. Elle a été publiée à plusieurs endroits, y compris dans le National Post, et pendant quelques jours, ce débat historiographique sur l’utilisation du terme « génocide » a reçu une attention publique significative. La nature publique du débat, la façon dont les étudiant.e.s et les ami.e.s de l’extérieur du milieu universitaire ont réagi à la discussion, et le fait que parmi les collègues de mon petit département, l’un d’entre nous avait voté en faveur de la position de la SHC et l’autre signé la lettre de protestation, ont confirmé qu’il y avait là un bon sujet pour un cours d’histoire canadienne.

« Génocide » est un mot très lourd de sens. Comprendre l’histoire de ce mot et pourquoi il est si politiquement épineux est une première étape essentielle pour essayer de comprendre comment il est devenu le centre d’un débat historiographique passionné au Canada. Le terme a été inventé et formulé par Raphael Lemkin en 1944 dans son livre Axis Rule in Occupied Europe. Le crime de génocide a été défini juridiquement dans la Convention sur le génocide des Nations Unies en 1948, à l’issue d’un long processus de négociation et de compromis. Le mot a pris tout son sens dans l’ombre de l’Holocauste, et l’association du génocide avec l’Holocauste s’est renforcée avec le temps, ce qui fait en sorte que les discussions sur la question de savoir si le traitement d’un peuple peut être considéré comme un génocide suscitent invariablement des comparaisons avec le cas type de l’Allemagne nazie. L’ampleur et la nature calculée de l’Holocauste donnent le ton aux comparaisons. La politique est toujours impliquée lorsque cette étiquette est utilisée. Le fait de qualifier le traitement d’un peuple de génocide a une signification profonde, tout comme le fait d’accuser quelqu’un de nier l’existence d’un génocide peut avoir de fortes implications morales et même juridiques.

La Convention sur le génocide, facilement accessible sur le site Internet des Nations Unies, est le cadre de référence standard pour déterminer si la définition du génocide s’applique dans un cas particulier, et il est logique d’y orienter les étudiant.e.s dans une première étape lorsqu’ils explorent ce sujet (bien qu’il existe un grand nombre de documents universitaires qui peuvent être utilisés pour ajouter de la complexité et des nuances à la discussion des définitions juridiques et politiques). Comme le suggèrent les informations du site Internet des Nations Unies, l’intention – qui est un élément essentiel de toute définition du génocide – est souvent difficile à prouver. Bien qu’il vaille la peine d’explorer en détail les divers éléments de l’explication de la Convention sur ce qui constitue un génocide, dans le cas du Canada, les historien.ne.s qui hésitent à utiliser le terme « génocide » pour décrire le traitement des peuples autochtones au Canada ont tendance à pointer du doigt l’intentionnalité, et surtout l’intentionnalité par rapport au comportement génocidaire au-delà du ciblage des cultures autochtones, comme étant la plus problématique. En revanche, il n’est pas difficile de prouver que les peuples autochtones du Canada ont beaucoup souffert de la colonisation et de divers projets impérialistes et nationalistes, et la plupart des historien.ne.s ne tenteraient pas de soutenir le contraire.

Dans les discussions qui entourent le génocide au Canada, les exemples d’expériences de différentes communautés en matière de violence soutenue par l’État, de négligence flagrante et de difficultés extrêmes occupent une place importante, et je trouve utile de présenter aux étudiant.e.s d’autres études de cas pour les aider à établir le contexte sociopolitique et le processus analytique. Dans quelle mesure le traitement des Acadiens au cours de la période 1755-1763 peut-il être considéré comme un génocide ? Les discussions sur le génocide des peuples autochtones au Canada s’appuient fortement sur l’histoire des institutions gérées par l’État et les religions (pensionnats, hôpitaux pour tuberculeux et autres institutions de « soins de santé », divers éléments du système pénal), la violence physique et psychologique perpétrée dans ces espaces, ainsi que les taux de mortalité et la perte de la culture autochtone qui en résultent. Qu’advient-il de notre perception de la nature ciblée de cette violence lorsque nous regardons les taux de mortalité des enfants nés dans des institutions gérées par l’Église catholique en Irlande pendant la majeure partie du XXe siècle (une enquête judiciaire publiée en janvier 2021 a fait la une des journaux dans le monde entier ; c’est une lecture sinistre qui permet une comparaison intéressante avec les enquêtes sur les pensionnats au Canada) ? Et que dire des famines qui ont entraîné des taux de mortalité dévastateurs (l’Holodomor en Union soviétique ukrainienne, la famine de la pomme de terre en Irlande, la famine du Bengale) ? Certain.e.s historien.ne.s ont suggéré que ces événements comportaient des éléments génocidaires ; comment ces arguments résistent-ils à l’examen et comment les comparaisons influencent-elles notre réflexion sur l’expérience autochtone au Canada?

Après avoir passé beaucoup de temps à réfléchir à l’histoire du traitement des peuples autochtones au Canada, tant en lisant les travaux d’autres historien.ne.s qu’en effectuant mes propres recherches de sources primaires, je crois que le terme « génocide » est approprié. Mais je suis parfaitement consciente que ce que cela signifie pour moi peut être très différent de ce que cela peut signifier pour un.e autre historien.ne, qui a une façon différente d’aborder la question. Les étudiant.e.s qui s’inscrivent à mes cours proviennent d’horizons très divers. Ce qu’ils feront de la variété de matériaux et d’idées que je leur offre au cours d’une session est, au final, de leur ressort. J’espère qu’en examinant de manière aussi ouverte et franche que possible la complexité du métier d’historien.ne et la manière dont nous établissons nos positions historiographiques par le biais d’études de cas telles que le débat sur le « génocide », je donnerai à mes étudiant.e.s les moyens d’aborder de manière plus réfléchie des sujets d’une importance capitale pour leur développement en tant que membres de notre société.

 

* Ce texte a d’abord été publié sur le blogue de la Société historique du Canada