Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagée Page 1 of 17

Déclaration au sujet de la fête du Canada. L’histoire de la violence contre les peuples autochtones justifie pleinement l’utilisation du mot «Génocide».

Par la Société d’histoire du Canada

La Société historique du Canada, qui représente 650 historiens professionnels de tout le pays, y compris les principaux spécialistes de la longue histoire de violence et de dépossession des peuples autochtones dans ce qui est aujourd’hui le Canada, convient que cette histoire justifie pleinement l’emploi du mot génocide.

La récente confirmation de la présence de centaines de tombes non marquées sur le site d’anciens pensionnats indiens en Colombie-Britannique et en Saskatchewan s’inscrit dans une histoire plus vaste d’effacement physique des peuples autochtones au Canada. Malheureusement, les récentes nouvelles en provenance de Kamloops et de Marieval ne seront pas les dernières et nous nous attendons à ce que d’autres annonces soient faites d’un bout à l’autre du pays.

Le génocide, en tant que concept, a été utilisé pour la première fois par l’avocat des droits de la personne Raphael Lemkin pour décrire « la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique » par « des actions dirigées contre des individus, non pas en leur capacité individuelle, mais en tant que membres du groupe national ». Il a été désigné pour la première fois comme un crime de droit international en 1946 par les Nations unies, dans le sillage immédiat de l’Holocauste. Deux ans plus tard, il a été officialisé dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui a été ratifiée par 149 États, dont le Canada. Selon l’article 2 de cette convention, le génocide est défini comme pouvant être l’un des actes suivants, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe de personnes (et nous citons le site https://www.un.org/fr/genocideprevention/genocide.shtml) :

Les « incidents raciaux » sont des pinces à linge suspendues à une corde à linge de blanchité institutionnelle

Par Meredith Terretta pour le Groupe d’histoire antiraciste de l’Université d’Ottawa[1]


Tout au long de l’année, les fréquentes conversations qui se sont déployées sur les campus canadiens au sujet des questions relatives aux enjeux raciaux n’ont que très peu pris en compte les avis et les vécus des étudiants.es. Cette situation donne l’impression que les professeurs.es n’ont pas suffisamment développé les compétences nécessaires à l’écoute et à la compréhension des besoins de leurs apprenants.es. Notre institution—c’est peut-être aussi le cas de la vôtre- a trop longtemps fait la sourde oreille aux demandes des étudiants.es, y compris les étudiants.es racisés.es. Et pourtant, nous professeurs.es, sommes soucieux.ses du bien-être, de l’appartenance et de l’inclusion des étudiants.es, et souhaitons découvrir des points communs avec eux plutôt que de les considérer comme des adversaires.

À l’Université d’Ottawa, un groupe d’enseignants.es et de chercheurs.es en histoire, indépendamment de toute structure institutionnelle, a lancé un site Web intitulé Histoire antiraciste uOttawa Antiracist History à l’occasion du mois de l’histoire des Noirs (février 2021). Ce site est une initiative d’un groupe antiraciste fondé par quelques historiens et historiennes de l’Université d’Ottawa à l’été 2020 dans le contexte des meurtres d’Ahmad Aubery et de George Floyd, et de l’émergence du mouvement local No Peace Until Justice (Pas de paix avant la justice) qui revendique la justice pour Abdirahman Abdi. Nous savions que notre travail devait aller bien au-delà de la signalisation de la vertu déclarative, et avions commencé à réfléchir au type de changement substantiel qui était nécessaire et possible sur notre propre campus.

Puis, la « crise du mot commençant par n » a éclaté sur notre campus en octobre 2020, suscitant un débat public et controversé à travers le Canada. Nous l’avons vécu aux cotés de nos étudiants.es et en avons parlé dans nos salles de classe à distance. De nombreux.ses professeurs.es ont eu d’insistantes et vigoureuses conversations tout au long de ces semaines. De manière significative pour les historiens.nes, de nombreux.ses étudiants.es et professeurs.es ne voyaient pas cet incident comme une « crise », mais plutôt comme une séquence d’une longue histoire de racisme.

Les prescriptions normatives sur la sexualité féminine dans les pages du magazine Filles d’Aujourd’hui : déconstruction d’un discours tenace

Catherine Dumont-Lévesque, Université de Sherbrooke

La récente vague de dénonciations d’agressions sexuelles dans l’espace médiatique soulève plusieurs questionnements dans notre société, notamment sur la difficulté des survivantes à prouver devant la justice et devant l’opinion publique les abus subis. Le fait que la parole des femmes qui dénoncent soit systématiquement remise en question laisse supposer qu’il existe un réel problème à reconnaître qu’elles ne sont pas responsables de ce qui leur est arrivé. Cette polémique révèle qu’on s’attend toujours des femmes à ce qu’elles se comportent selon un idéal de pureté, faute de quoi, elles s’exposent de manière inévitable aux abus. Comme l’explique la journaliste et autrice E.J. Graff, le viol est toujours largement conçu comme une chose qui arrive aux femmes qui provoquent un homme et qui se montrent « trop » attirantes.[1] L’étude des chercheures Amy Grubb et de Emily Turner à propos de ce qu’elles appellent les « mythes du viol » révèle aussi que la responsabilité d’un viol ou d’une agression sexuelle est souvent attribuée aux survivantes elles-mêmes lorsque ces dernières dénoncent ce qu’elles ont subi.[2] Comme le démontrent ces autrices, le phénomène appelé « victim-blaming » a fait l’objet de nombreuses études féministes dans les dernières années, car ce dernier n’est pas anecdotique mais, au contraire, largement répandu. Cette tendance générale à faire porter le chapeau aux survivantes possède des racines historiques qui sont liées à deux choses : la représentation du désir féminin comme étant suspect et la pureté comme étant intrinsèque à l’expérience de la féminité. Cette récente prise de parole par les survivantes et la résistance rencontrée par leurs propos démontrent qu’il existe un réel malaise dans notre société à voir les femmes exprimer leur sexualité (et à en réclamer le contrôle). Les vives réactions suscitées par les nombreux témoignages dans l’espace public traduisent également l’idée selon laquelle les femmes sont entièrement responsables du désir qui est projeté sur elles, mais n’en éprouvent pas elles-mêmes. Si l’on souhaitait réellement faire l’histoire de ce discours qui oblitère le désir féminin, il faudrait remonter au moins jusqu’à la première moitié du 19e siècle au Québec. Pour cet article, j’ai choisi de présenter une partie des recherches que j’ai réalisées pour mon mémoire de maîtrise, et pour lequel j’ai étudié une revue québécoise pour adolescentes publiée dans la décennie 1980.

Cet article vise à analyser les discours sur la sexualité et la contraception chez les adolescentes québécoises durant la décennie 1980, par l’entremise du magazine Filles d’Aujourd’hui.[3] Force est de constater que ce qu’on peut lire dans cette revue tend toujours à effacer les besoins sexuels des jeunes femmes, tout en les responsabilisant face à la contraception, cette dernière réalité étant nouvelle pour cette génération de jeunes. À l’époque, Filles d’Aujourd’hui constitue une source d’informations inédite (et substantielle) sur les méthodes de contraception, le cycle menstruel et le fonctionnement des organes génitaux. Toutefois, ce qu’on y lit n’est pas entièrement en rupture avec les discours de la période qui précède l’avènement de la pilule contraceptive. Qu’il s’agisse de la modestie encouragée face à la sexualité ou de l’absence de représentations du désir féminin, les jeunes femmes sont toujours mises en garde contre les pulsions sexuelles des hommes et on considère qu’elles doivent attendre d’être plus âgées avant d’expérimenter les relations sexuelles.

Regard sur un travail historien: réflexions et remarques d’une historienne en devenir

Par Emmy Bois, étudiante à la maîtrise en histoire[1], Université Laval

*** Introduction au projet dans lequel s’inscrit ce texte ***

Du 19 au 21 février 2020, l’Association étudiante de deuxième et troisième cycle du département des sciences historiques de l’Université Laval (Artefact) a tenu la vingtième édition de son colloque étudiant annuel. Célébrer les vingt ans d’un tel événement est certes une source de fierté institutionnelle, mais pose également plusieurs défis. En effet, on ne peut nier les transformations qu’ont connu les sciences historiques depuis le tournant du XXIe siècle. Écrit-on encore l’Histoire de la même manière qu’il y a vingt ans? Comment faire pour que cette XXe édition se renouvelle et continue de générer l’intérêt chez la communauté étudiante? Pour le comité organisateur, cette édition du Colloque Artefact se devait de refléter le changement et de questionner la manière dont sont construites les sciences historiques. Ainsi, la thématique que nous avons retenue, « Ancrages, engagements et subjectivités : les conditions d’un regard sur le passé », vient de notre conviction profonde que la chercheuse ou le chercheur en sciences historiques n’est pas neutre devant son objet d’étude. Ce que nous voulions à travers cet événement était justement de (re)lancer une discussion sur cette subjectivité inhérente, de forcer étudiant.e.s à se questionner sur leur propres biais et angles morts en recherche.

Pour Joan W. Scott, les historien.e.s analysent des fragments du passé, ses échos : «Echoes are delayed returns of sounds; they are incomplete reproductions, usually giving back only the final fragments of a phrase. An echo spans large gaps of space […] and time […], but it also creates gaps of meaning and intelligibility ». La recherche est un travail de traces, celles dont on dispose et celles dont on ne dispose pas. Elle argue ainsi que la vision du chercheur ou de la chercheuse n’est jamais complète, toujours biaisée par la perception qu’il ou elle a des échos qui lui parviennent de son objet d’étude. Cette perception, pour Scott et pour bien d’autres théoricien.ne.s des sciences historiques, est conditionnée par la posture du chercheur ou de la chercheuse, indissociable de son ancrage dans le présent. Nous avons donc invité les chercheuses et chercheurs étudiant.e.s à questionner leur propre engagement envers leur sujet d’étude et la façon dont leur ancrage dans le présent influe sur leur manière d’aborder divers sujets historiques.

Bien que l’imposition de ce thème tranche en quelque sorte avec les éditions passées du Colloque Artefact en embrassant davantage une réflexion épistémologique, elles et ils ont été nombreux.ses à répondre à notre appel et à relever le défi que nous avions lancé. Toujours soucieuses d’incarner dans notre organisation les aspects les plus actuels et novateurs des sciences historiques, nous voulions aussi transformer la manière dont les Actes de colloque sont diffusés, afin de les rendre plus vivants et de poursuivre les réflexions entamées lors de l’événement de février dernier. La mission d’Histoire Engagée rejoignant celle que nous nous étions données, ce partenariat nous a semblé être la réponse parfaite à nos préoccupations. Les textes qui sont ici diffusés sont donc issus de communications étudiantes présentées dans le cadre du XXe Colloque Artefact et adaptées pour leur publication sur HistoireEngagée.ca. Nous espérons qu’en diffusant sur cette plateforme, nous pourrons donner une deuxième vie à ces présentations et étendre la portée de notre projet au-delà de l’événement de l’hiver dernier.

Cet assemblage de quatre textes couvre divers aspects de l’histoire récente (XIXe et XXe siècle). Certains sujets de recherche sont nés des préoccupations de leur auteur.e pour des enjeux contemporains. C’est le cas de l’article de Catherine Dumont-Lévesque intitulé «Les prescriptions normatives sur la sexualité féminine dans les pages du magazine Filles d’Aujourd’hui : déconstruction d’un discours tenace» qui prend racine dans les questionnements actuels concernant la sexualité féminine, ou encore celui de Jérémie Rose, «Dans l’intérêt de la nation : la convergence culturelle comme pilier du discours nationaliste québécois, de Lévesque à Legault», qui interroge le rapport du nationalisme québécois à la diversité culturelle d’hier à aujourd’hui. Tablant davantage sur des enjeux mémoriels, le texte de Sarah Lacasse se penche sur le traitement littéraire du massacre du Persil à Haïti en 1937. Quant à elle, Emmy Bois propose plutôt une réflexion sur l’introduction des jeunes chercheurs et chercheuses aux travails avec les archives religieuses. Si cet échantillon ne présente qu’une partie des réflexions qui eurent lieu lors du Colloque Artefact de l’hiver dernier, il n’en témoigne pas moi de l’engouement et de la pertinence d’une histoire engagée pour les jeunes chercheurs et chercheuses diplômé.e.s.

Marie-Laurence Raby

Coordonnatrice du XXe Colloque Artefact

*** Fin de l’introduction ***

À l’automne 2019, je me suis inscrite à mon premier séminaire de maîtrise : Régulations, transferts et adaptations : les services sociaux au Québec-Canada. Mon travail de recherche portait sur la gestion d’une école de réforme, soit l’école de réforme de l’Hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance, située à Lévis et gérée par les Sœurs de la Charité de Québec[1]. De son ouverture en 1883 jusqu’à son démantèlement en 1911, l’hospice accueille un flot discontinu de garçons jugés « délinquants » [2]. Administrée par l’Église catholique, cette initiative tire racine dans la mise sur pied, en 1869, d’un réseau provincial d’institutions confessionnelles, en réponse notamment à l’augmentation des problèmes de délinquance juvénile et de vagabondage[3].

J’ai pris goût du travail dans les archives dès le baccalauréat. Dans le cadre de séminaires de premier cycle, l’opportunité de travailler sur des documents d’archives de toutes sortes – lire ici, la chance puisque ce ne sont pas tous les séminaires qui le permettent – m’a été offerte. Or, jamais encore, je n’avais eu l’occasion – ou l’ambition peut-être – de m’attarder sur des archives religieuses, moi qui me suis toujours sentie un peu étrangère – voire inexpérimentée – face à ce type de sources. Ce séminaire fut donc pour moi l’occasion de m’y initier et de me questionner sur le malaise que je ressentais au contact des archives.

En effet, j’ai compris que mon malaise dans  l’analyse d’archives religieuses concernait moins le contenu de ces documents que mes aptitudes à les interpréter de la bonne façon. Si le christianisme – et plus largement, l’étude des religions – ont toujours piqué ma curiosité, je ne m’y étais jamais assez intéressée pour dépasser le stade de « connaissances générales ». Face aux archives religieuses, je craignais donc de ne pas être en mesure de saisir toute leur essence et toutes leurs subtilités. Dans le cadre de ce séminaire, je me suis confrontée à mon inconfort – certainement né d’un manque d’expérience et de connaissances sur le sujet – et je l’ai utilisé afin de parfaire mes aptitudes de chercheure.

Les archives des Sœurs de la Charité de Québec : l’accès aux sources

Lors du choix de mon sujet, j’avais déjà une bonne idée des sources que je voulais exploiter. Je désirais consulter la correspondance des Sœurs de la Charité de l’Hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance afin d’observer, notamment, la réaction des Sœurs aux amendements apportés à l’Acte concernant les écoles de réforme – lesquels modifiaient les critères d’admission en institution et affectaient la portion du financement étatique et municipal aux communautés religieuses. Une fois imprégnée de la correspondance, je me disais que je pourrais sans doute me pencher sur les registres d’admissions et de sorties de l’Hospice afin d’étudier la fréquentation de l’école de réforme.

Historiens et historiennes en confinement

Par le Comité de rédaction

Alors qu’en mars dernier, nous vivions pour la toute première fois un confinement généralisé, nous avions lancé un appel à contribution ayant pour titre : « Historiens et historiennes en quarantaine ». Au départ, notre initiative visait surtout à ce que des historiens et historiennes se saisissent de notre plate-forme pour s’exprimer au sujet de la crise et ses multiples impacts. Vous êtes plusieurs à y avoir répondu en nous proposant des textes passionnants. Près d’un an plus tard, nous souhaitons répéter l’expérience alors que, malgré certaines apparences, la situation a changé à plusieurs niveaux : les connaissances scientifiques au sujet du COVID-19 ont énormément progressé, des vaccins ont été développés, encore plus d’inégalités ont été visibilisées et/ou exacerbées, les mesures ont été relâchées pour ensuite être resserrées, les mouvances complotistes ont gagné en popularité. La liste est longue. Nous vous sollicitons donc à nouveau!

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