Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur/autrice : Histoire Engagée

De la réconciliation à l’appropriation : retour sur un dérapage annoncé

Jean-Philippe Uzel, professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, membre du GRIAAC / CIÉRA-MTL

Résumé: Les cas d’appropriation culturelle dans les arts véhiculent une représentation tronquée et fallacieuse des cultures autochtones qui perpétuent in fine leur invisibilité. Le processus de réconciliation dans les arts, entamé par les institutions et les organismes artistiques canadiens à partir de 2015, avait pour objectif de permettre une meilleure compréhension des réalités autochtones et donc de réduire leurs représentations réductrices par les artistes allochtones. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. La réconciliation a créé un contexte qui a abouti à la multiplication des cas d’appropriation culturelle, dont plusieurs ont fait la une des manchettes. Cet article analyse ce dérapage annoncé en attribuant les ratés de la réconciliation dans les arts à deux causes principales : la précipitation avec laquelle elle a été mise en place, motivée par la volonté de « tourner la page » au plus vite, et le fait que le processus ait mis exclusivement l’accent sur la souffrance des victimes, offrant une rédemption à bon compte aux responsables de cette souffrance.

En octobre 2002, dans un texte intitulé « Presence and Absence: Indian Art in the 90s[1] », le commissaire et théoricien kanien’kehá:ka (mohawk) Ryan Rice proposait un bilan des avancées des arts visuels autochtones aussi bien sur les scènes québécoise et canadienne que sur la scène internationale. Il notait qu’un véritable progrès avait eu lieu au cours des dernières décennies dans la reconnaissance des pratiques autochtones contemporaines au sein du monde de l’art, mais déplorait l’absence d’œuvres dans les grandes collections muséales. En reprenant 15 ans plus tard son texte dans une version « redux[2] », son bilan avait évolué. Il se réjouissait, cette fois-ci, de la percée des artistes dans les grandes collections et dans les expositions, mais regrettait que l’art autochtone reste encore en marge de l’écriture de l’histoire de l’art occidentale. Cet exemple nous montre que la dialectique présence/absence dans le monde de l’art est complexe, et que l’on ne passe jamais d’une absence complète à une présence totale, le chemin se fait par petits pas.

Il est utile de rappeler ceci en commençant notre propos, car il n’est pas rare d’entendre dire aujourd’hui que les artistes autochtones ont depuis quelques années pris toute la place qui leur revient, et que leur présence dans les musées, galeries d’art et centres d’artistes est maintenant un processus achevé. Ces derniers seraient passés en un temps record d’une invisibilité quasi complète à une hypervisibilité. Mais était-on sûr que le brusque passage de l’obscurité à la lumière ne crée pas des points aveugles sur la rétine des regardeurs ? Il est en effet facile de montrer que les critiques d’art allochtones qui s’extasient devant le « triomphe » de l’art autochtone ne voient pas les absences persistantes de ce dernier. C’est le cas de la critique du Globe and Mail[3] qui rendait compte en termes dithyrambiques de l’exposition Sakahàn qui réunissait en 2013 au Musée des beaux-arts du Canada 82 artistes autochtones de toute la planète, dont 26 du Canada, mais oubliez de souligner qu’une seule, l’artiste d’ascendance anichinabée Nadia Myre, était issue du Québec, situé pourtant à quelques encablures du musée. A l’inverse, il arrive encore fréquemment que les commentateurs passent à côté des événements les plus marquants de la création autochtone, à l’instar du critique de La Presse[4] qui, à la fin de l’année 2017, se réjouissait que l’art autochtone s’affiche dans sept expositions dans la seule ville de Montréal, mais oubliait de mentionner l’événement le plus audacieux de l’année. La carte blanche que la galerie SBC avait donnée à la Wood Land School en lui offrant la liberté d’organiser entièrement la programmation 2017 de la galerie[5].  

Le sujet de cet article, les cas d’appropriation culturelle dans le contexte de la politique canadienne de réconciliation dans les arts, porte également sur ces faux-semblants qui brouillent la dialectique présence/absence en donnant l’impression qu’une chose est présente alors qu’elle est en fait absente, remplacée par son simulacre. Pour déconstruire cette illusion, il faut tout d’abord rappeler que l’appropriation culturelle ne renvoie pas, comme on le croit souvent, à un échange égalitaire entre deux cultures, mais bien à un emprunt réducteur et dégradant d’une culture dominée par une culture dominante. Il existe différents degrés d’appropriation culturelle, du plus fragrant (un défilé de lingerie féminine dans lequel les mannequins portent des coiffes sacrées des Sioux Lakotas) au plus insidieux (lorsqu’un metteur en scène consulte pour son spectacle des Autochtones pour les ignorer dans la version finale de son œuvre). L’important est de bien comprendre que les œuvres qui se livrent à l’appropriation culturelle perpétuent dans tous les cas l’invisibilité des peuples autochtones, sous l’apparence d’une fausse visibilité.

Sans contact

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Les mots qui sortent du transistor, en ce vendredi matin, sont glaçants, inattendus, bouleversants. Je me fige un instant pour écouter plus attentivement. À la place des habituels chiffres, quotidiennement actualisés, de cas, de décès et de personnes testées, il y a ce matin des visages dans ma radio. Ceux de John et Françoise, les parents de la réalisatrice Caroline de la Motte, tous deux décédés de la Covid-19. Le récit qu’elle nous partage, d’une voix aussi calme que lourde de larmes passées et à venir, est déchirant. Québécoise d’adoption, elle a pris le premier vol pour la France lorsqu’elle a appris que son père était malade. À son arrivée dans la maison familiale, après un avion, un train et trois taxis, elle retrouve « l’ombre de sa mère », affaiblie, contaminée elle aussi. Alors que son père vient tout juste de décéder, elle ne peut même pas la prendre dans ses bras : « mon corps au complet m’en a empêché. Parce que mon instinct de survie me disait : “Tu vas mettre ta vie en danger. Tu peux faire tout le reste pour sauver ta mère, mais là, tu ne peux pas la prendre dans tes bras” »[1]. Sa mère décèdera à son tour quelques jours plus tard et c’est alors sa sœur que la Franco-Québécoise ne pourra enlacer pour surmonter ce double deuil, faute de savoir si elle a été ou non contaminée par les quelques jours passés dans la maison familiale.

À l’instar de nombreuses épidémies avant elle, la pandémie actuelle de Covid-19 nous a fait entrer dans une ère esthésiologique nouvelle et particulièrement difficile. Pour éviter la contagion, il nous faut en effet éviter désormais – l’étymologie commune des deux termes nous le rappelle – tout contact. D’où le confinement, les gestes barrières et les situations dramatiques, comme celle vécue par Caroline de la Motte. Or, avec la restriction des contacts physiques, c’est tout un pan de notre vie sensible habituelle qui se trouve rétréci, voire parfois entièrement éliminé. Plus question de prendre ses ami.e.s ou ses proches dans ses bras, de les embrasser, ni même de serrer, ou simplement de frôler, la main d’un.e inconnu.e. En dehors des êtres avec qui nous sommes confiné.e.s (quand il y en a), notre vie se doit désormais d’être, autant que possible, atactile, sans aucun contact.

Pourtant, comme nous le (re)découvrons actuellement, le toucher est essentiel à nos vies. Le téléphone, les messages textes, les courriels, les Skype et autre Zoom qui assurent en ce moment l’essentiel de nos relations avec le monde extérieur ont en effet déjà montré leurs limites. Malgré les appels fréquents, les réunions familiales à distance ou les apéros entre amis.es en ligne, le contact humain, le toucher nous manque profondément. Le confinement nous rappelle ainsi avec âpreté que nos relations avec autrui ne peuvent entièrement se vivre à distance, sans contact. Comme l’a démontré une série de travaux de philosophes, de médecins, d’anthropologues, de psychologues et de psychanalystes de l’enfance au cours de la seconde moitié du siècle dernier, le toucher nous est en effet essentiel, socialement autant que psychiquement, et – paradoxe de la crise actuelle – qui plus est au cours des périodes difficiles où son besoin tend à s’intensifier[2]

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