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Là où le présent rencontre le passé

Auteur : Histoire Engagee (Page 1 of 68)

« Cas 24 ». La fin (?) de la rougeole (au Cambodge) et l’historienne

Par Laurence Monnais, Université de Montréal

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Crédits : Anne-Laure Lapeyraque, Siem Reap, 2019.

Siem Reap, dimanche 7 avril

Siem Reap, dimanche 7 avril 2019, 6h45 du matin. Je rejoins « Dr. Samnang » dans un restaurant bondé, en périphérie de cette ville animée jouxtant les temples d’Angkor. Chham Samnang, agent du Programme élargi de vaccination (PEV) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), sillonne les vingt-cinq provinces du Cambodge pour s’assurer que les maladies évitables par la vaccination (MEV) sont bien évitées, que les nouveaux programmes d’immunisation s’implantent dans l’harmonie, que les éclosions infectieuses sont rapidement contenues. Il m’a appelée deux jours plus tôt pour m’informer du « retour » de la rougeole dans le pays, et me demander si je serais intéressée à le suivre dans sa traque du « cas 24 ».

Sur ce bord de route fréquenté, il fait probablement déjà 32 ou 33 degrés. Tout le monde le dit, il fait très chaud pour un début avril. Après un café bien fort, on monte dans un 4X4 blanc aux armes de l’OMS; le chauffeur de Samnang me fait signer une feuille qui décharge l’Organisation de toute responsabilité me concernant. Pour être honnête, je suis surprise de pouvoir les accompagner aussi facilement. Samnang me tend un polo bleu ciel aux couleurs du Programme national d’immunisation (PNI) khmer. Je l’enfile. On part. Direction le district de Stoung, dans la province adjacente de Kampong Thom, capitale nationale de l’aquaculture sur les rives du très fertile lac Tonlé Sap, à près de 110 kilomètres de là. On mettra un peu plus de deux heures pour l’atteindre

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Chronique de source. Le trafic de drogue, un enjeu transnational, 1920-1946. Visite et revisite du Fond RG 29 et RG 18

Par Amélie Grenier, candidate au doctorat, Université Laval

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Jeune historienne qui entame sa maîtrise, j’effectue à l’été 2015, un voyage de recherche à Ottawa sur la guerre menée contre la drogue par les autorités montréalaises au début des années 1920.  Parmi les documents pertinents figurent les dossiers d’enquêtes réalisées par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sous la Loi sur l’opium et les drogues[1] et le fonds RG29 du Bureau des narcotiques, une organisation mandatée en 1921 par le Ministère fédéral de la Santé d’appliquer la loi[2]. Le fond comporte toutes sortes d’archives, comme la liste des « toxicomanes »[3] présumés et leurs dossiers médicaux, les correspondances entre le bureau et les groupes de pression ainsi que les rapports de voyages du chef du bureau, le Colonel C.H.L. Sharman, qui participait chaque année au comité d’enquête sur l’opium de la Société des Nations[4].

Mes connaissances de l’époque et mes intérêts de recherche m’amènent à privilégier les documents scabreux comme les dossiers médicaux des consommateurs et les enquêtes de la GRC qui me donnent accès aux techniques d’enquête sur les trafiquants montréalais, aux allégations de corruption contre certains gendarmes et aux études sur le trafic entre les États-Unis et le Canada. Bref, des matériaux précieux pour la jeune historienne, militante de surcroît, que je suis. Les autres documents du fond RG29 me paraissent beaucoup moins intéressants. Je les consulte tout de même, mais sans leur porter l’attention qu’ils méritent. Puis, les années ont passé, j’ai rédigé mon mémoire de maîtrise et j’ai oublié le fonds RG29.

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Mise en récit et explication historique dans l’enseignement de l’histoire au Québec : enjeux épistémologiques et perspectives critiques*

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

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Livres rouges. Crédit : Betty B (Flickr).

Résumé

L’enseignement de l’histoire au Québec a fait l’objet de virulents débats qui ont récemment animé l’espace public et médiatique. La querelle, qui divise les tenants d’une histoire nationale et ceux qui prônent une histoire plus sociale ou culturelle, a soulevé les enjeux de la mise en récit de l’histoire et de la manière avec laquelle la raconter et l’enseigner. Malheureusement, les contributions apportées à ce « faux débat » ont trop souvent délaissé les enjeux épistémologiques au profit de la question identitaire. Nous souhaitons ainsi revenir sur l’intelligibilité du récit en histoire et sur sa valeur explicative, pour énoncer la possible réconciliation entre une histoire-récit et une histoire dite scientifique. C’est ultimement l’adoption d’une méthode ethnographique, qui suppose un double processus descriptif et analytique, qui permettrait la construction d’une « histoire-récit-scientifique » critique.

Mots-clés

enseignement de l’histoire; didactique de l’histoire; mise en récit; épistémologie; récit ethnographique

Introduction

Nous souhaitons ici proposer une analyse critique qui puisse contribuer à démêler certains enjeux d’un débat qui a récemment occupé l’espace public et médiatique : celui sur l’enseignement de l’histoire au Québec. Les éléments déclencheurs qui ont fait naître cette réflexion se trouvent dans certains des – très nombreux, soulignons-le – textes publiés depuis 2011 dans Le Devoir principalement[1], et La Presse. Ce débat « classique », entre les partisans d’une histoire nationale et ceux qui préconisent une approche sociale, a été réintroduit sur le plan médiatique en parallèle, d’abord, des critiques adressées à la réforme ministérielle de 2006, puis face à la volonté gouvernementale de remanier les programmes d’enseignement de l’histoire au secondaire depuis 2014. Elle n’a toutefois pas créé de grande surprise, du moins du côté de la communauté historienne habituée à ces confrontations idéologiques depuis la fin des années 1950. Nous ne nous engagerons pas ici à décortiquer les positions de l’École de Montréal ni de celles de Laval; ce travail a déjà été exécuté, notamment, dans les articles de Jocelyn Létourneau, « Quelle histoire d’avenir pour le Québec[2] », et de François-Olivier Dorais, « Classifier et organiser la production historiographique au Québec[3] », de même que dans l’ouvrage collectif L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement[4]. Il ne s’agira pas non plus de présenter une analyse qui risquerait trop facilement de tomber dans la critique morale, voire moralisatrice, de la manière avec laquelle s’enseigne l’histoire au Québec actuellement. Le but est plutôt de chercher à éclaircir ce qui semble être parfois un ensemble quelque peu confus d’idées et d’idéologies qui contribuent à alimenter un débat qui, loin d’être résolu, continue de mobiliser des intervenants et intervenantes tant dans les médias que les milieux scientifiques et universitaires. 

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« Sauvage », « esclave » et « Nègres blancs d’Amérique » : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

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Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti Pris sort en même temps que Nègres blancs d'Amérique.

Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti pris sort en même temps que Nègres blancs d’Amérique.

Ce texte est la transcription d’une communication présentée le 21 mars 2019, dans le cadre du colloque Maintaining Post-Colonial (Dis)Order à l’Université McGill, organisé par le Collectif interdisciplinaire de recherche sur les identités collectives (CIRIC).

« Aucun peuple n’a le monopole de la souffrance! Bien des blancs se sont fait exploiter et se font encore exploiter! Parlez-en à mes grands-parents qui ont défriché une terre de plusieurs acres à la pelle et à la chaine dans un rang misérable du fond de la Beauce. Sentaient-ils le ‘privilège blanc’? Je ne crois pas. »

« Sachez qu’avant la Révolution Tranquille, les Canadiens français étaient considérés par le pouvoir anglophone comme de vulgaires ‘porteurs d’eau’. Je vous suggère comme lecture, un classique québécois : Nègres blancs d’Amérique. Vous allez peut-être prendre conscience que vous n’avez pas été les seuls exploités de l’histoire… On pourra alors parler des stigmates que nous portons nous aussi, les Québécois. »

Voilà des extraits de l’un des messages les plus polis que j’ai reçus durant les semaines qui ont suivi l’annulation, par le Festival de jazz de Montréal, des représentations du spectacle SLAV de Betty Bonifassi et Robert Lepage. Celui-ci m’a particulièrement marqué. D’abord, accessoirement, parce qu’il est somme toute non-violent dans son ton, même plutôt pédagogique dans son intention, étrangement. Mais, ensuite, surtout parce qu’il met en scène de manière particulièrement juste, concise et efficace deux éléments qui m’apparaissent incontournables pour penser les présents et les futurs des sociétés euro-américaines (ou dans les sociétés euro-américaines) de façon générale, et au Québec de manière probablement encore plus précise et pressante.

Deux éléments, donc. D’une part, la façon dont interagissent différentes relations et figures onto-politiques[1] racialisées, ou si on veut différentes figures d’une mythologie raciale, dans le présent politique du Québec – par exemple quand il est question de « défrichage », dont l’usage discursif présuppose et entretient la substitution et la fossilisation de toute existence autochtone, ou encore de « nègres » blancs, dont la mobilisation permet d’imager l’extériorité d’une pleine humanité. Plus précisément, ces extraits illustrent la manière dont l’auto-compréhension franco-québécoise émerge, existe et se reconduit par la mise en dialogue de deux figures : celle du « sauvage » comme quelque chose de passé, donc de pré- ou ante-ontologique, et celle de l’« esclave », du « nègre » comme la négation de l’existence et de la liberté, donc comme une figure anti-ontologique qui peut être mobilisée métaphoriquement, sans égards à l’existence réelle de personnes et communautés noires. Ce premier élément, donc, le jeu entre ces figures onto-politiques, ces différentes manières intéressées et contextuelles de racialiser les formes d’existence. Et d’autre part, un second élément, à savoir que le message cité en introduction identifie aussi très habilement l’endroit où intervient le fameux texte de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, dans cette structuration. Deux points que j’aimerais aborder pour essayer de suggérer, de façon assez exploratoire, certaines implications, certaines urgences et finalement certains débuts d’hypothèses pour déplier quelques dynamiques contemporaines à la lumière de l’usage de ces positions relationnelles racialisées dans (ou pour) l’affirmation franco-québécoise.

Je vais dans un premier temps revenir brièvement sur les phénomènes et processus historiques et structurels à partir desquels émergent et se solidifient les positions onto-politiques relationnelles autochtones et noires dans et face à la société coloniale blanche, c’est-à-dire la colonisation d’occupation et l’esclavage transatlantique. J’envisagerai ensuite Nègres blancs d’Amérique comme un moment pivot, un moment clé qui laisse place à un montage vraiment particulier et particulièrement tenace, dans le contexte québécois, de la mobilisation du « sauvage » passé et de l’« esclave » non-libre, du « nègre » à l’extérieur de l’existence.

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Le « Grand tableau Cité mémoire » : critique d’une histoire aseptisée

Par Guillaume Vallières, étudiant au baccalauréat en histoire, Université de Montréal

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Il est sans doute plutôt tard pour faire la critique d’une projection ayant lieu toutes les semaines depuis bientôt deux ans. Or, malgré ces délais, il semble que bien peu de personnes se soient prononcées sur la projection dont il sera ici question, et qu’elle soit passée sous les radars des historiens et historiennes. Cette projection nommée « Grand tableau » est mise sur pied par Montréal en histoires[1] dans le cadre du projet Cité mémoire, et est présentée sur le champ de Mars tous les vendredis et samedi soir. L’expérience son et lumière se voit comme une incursion au cœur de l’histoire de la ville de Montréal. Élaborée dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la fondation de la ville et d’une durée d’une trentaine de minutes, la projection se voulait l’élément phare d’une série de trajets historiques pensés par Montréal en Histoires. Mise de l’avant comme une occasion pour « rencontre[r] [une] multitude de personnages témoins de l’évolution de la ville à travers le temps »[2], la projection n’aura finalement réussi qu’à présenter une version aseptisée de l’histoire de la ville, de l’époque précoloniale jusqu’à la fin du XXe siècle.

Tournant autour de grands événements, de grands personnages et de bâtiments phares de l’île, ce « Grand tableau » déçoit par son manque d’inclusion et n’est autre qu’un énième lieu où dominent des personnages blancs. Les seules luttes qui y sont représentées sont directement liées aux revendications des populations francophones présentées comme « opprimées » par les nations autochtones, dans un premier temps, et par la colonisation britannique, par la suite. Autrement, l’histoire est totalement dénuée de toute forme de combats. Ce « Grand tableau » historique, qui avait pourtant le potentiel de se mettre au diapason des courants récents de la recherche historique en présentant une vision éloignée du récit dominant de l’histoire et en intégrant le rôle des minorités et d’autres groupes marginalisés, s’est plutôt cantonné dans un conservatisme marqué.

Avant toute chose, il est important de mentionner que le présent texte ne fait pas le procès des gens ayant travaillé sur la réalisation et la diffusion de ce projet. Loin de moi l’idée de les présenter comme racistes, intolérants.es ou totalement fermés.es. Je reconnais les efforts qui ont été mis dans la création de ce projet, mais je crois aussi nécessaire de souligner les importantes lacunes que les résultats portent en eux et ce qu’ils reproduisent.

Le but de cet article est donc de soulever des questions éthiques et théoriques liées à ce genre d’activité culturelle et à la vulgarisation de l’histoire nationale. Je comprends que la mission première de Montréal en histoires est de populariser et célébrer l’histoire de Montréal à travers du matériel ludique. Or, n’est-elle pas là l’essence même du problème ? En voulant divertir, Montréal en histoires semble avoir perdu de vue l’idée de présenter du matériel historique allant au-delà de la simple présentation de faits. Comment justifier, donc, la pertinence historique et culturelle d’une telle activité ?

 

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