Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 1 of 80

Le barrage hydroélectrique et le manteau de fourrure

Clarence Hatton-Proulx, doctorant en histoire et en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique & Sorbonne Université

Photographie: Pleupleloup, N/d, Couche de soleil du la route de la Baie-James. CC BT-SA 2.0.

Dans le placard de ma grand-mère, j’ai trouvé un beau manteau de fourrure, entre les chapeaux à froufrous et une machine à coudre Singer. De la fourrure de castor canadien français. Ce manteau m’a planté devant un cruel dilemme moral. Le porter revenait à célébrer de manière ostentatoire la domination des humains sur le monde animal. Mais j’hésitais à le mettre dans le sac poubelle avec les autres reliques poussiéreuses du garage. Parce que les castors qui avaient donné leur peau pour ce manteau avaient déjà rendu l’âme. Puisque le mal était fait, pourquoi ne pas faire œuvre utile de ce manteau, chaud et réconfortant, particulièrement durable et résistant ? À l’ère du polyester cheap, ça m’a fait réfléchir.

Le dilemme du manteau de fourrure, c’est un peu celui de l’énergie dans le Québec contemporain. Sujet rébarbatif pour la plupart, la question énergétique a été la source récente de deux productions culturelles remarquables par leur esprit de vulgarisation qui n’évacue pas la complexité et la contradiction. La première est J’aime Hydro, une pièce de théâtre documentaire de Christine Beaulieu et Annabel Soutar à grand succès qui a ensuite été publiée sous forme de livre chez Atelier 10. Elle explore le cheminement intellectuel de Christine Beaulieu autour de la place d’Hydro-Québec dans la société québécoise, partant d’un désintérêt pour ce sujet pour mener vers une érudition et un intérêt contaminant.[1] La seconde, Transmission, est une baladodiffusion de Radio-Canada qui raconte le voyage à la baie James par Annie Desrochers et trois de ses garçons.[2]

À leur façon, ces deux œuvres posent la question suivante : que faire de l’héritage hydroélectrique québécois? Car celui-ci est inconfortable. Comme le manteau de fourrure, il repose sur la dépossession territoriale des Autochtones et le bouleversement de systèmes écologiques. Mais, comme le manteau de fourrure, il reste relativement durable et nous maintient au chaud. L’hydroélectricité, c’est aussi un objet sentimental, dont on ne se débarrasse pas sans pincement au cœur. Elle fait partie de l’identité québécoise, de ses contradictions et de ses déchirements.

Quand J’aime Hydro commence, Christine Beaulieu ne semble pas particulièrement préoccupée par la question énergétique : elle est informée des dégâts environnementaux causés par la construction des barrages de La Romaine, situation qui la perturbe sur le moment mais qu’elle oublie ensuite. Quand Annabel Soutar lui propose un projet de théâtre sur la question, Christine Beaulieu ne se sent pas apte à mener une telle enquête dont l’envergure semble écrasante pour une profane. Le déclic vient finalement quand elle comprend la force du le lien qui unit Hydro-Québec et le projet nationaliste québécois, dont le Premier ministre René Lévesque a été le moteur pour l’un comme pour l’autre. Si Hydro-Québec a un jour rendu les Québécois·es francophones « maîtres chez nous », impossible pour Christine Beaulieu de rester indifférente. Pas d’amour sans dépendance.

L’existence d’Hydro-Québec dépend de la construction de nouvelles installations électriques : dans la pièce, on appelle ça le complexe du castor. Les nouveaux projets sont justifiés par des projections d’évolution éternellement croissante de la demande en électricité et de son prix de vente. Les responsables d’Hydro-Québec mettent en avant l’exportation de l’électricité renouvelable québécoise vers l’Ontario et le nord-est des États-Unis, censée remplacer des sources d’énergie carbonées dans leur mix électrique. Les surplus produits viendraient aussi répondre aux quelques pics de consommation annuels qui obligent Hydro-Québec à importer de l’électricité des territoires voisins à des coûts faramineux. 

Christine Beaulieu, éclairée par l’avis des expert·es qu’elle consulte pour former son opinion, remet en question cette position. Premièrement, elle estime que l’efficacité énergétique des bâtiments est une solution importante pour répondre à la hausse de la demande sans nécessiter de construction supplémentaire. C’est surtout par la rénovation du cadre bâti que passe l’efficacité énergétique puisqu’une meilleure isolation permet de réduire les inefficacités de chauffage. Mais, surtout, son argumentation se base sur une conception d’un futur technologiquement sophistiqué qui ne fera plus de place à l’hydroélectricité rendue obsolète. L’avenir énergétique est fait de nanotechnologies, de fusion nucléaire et de microcentrales collées sur les fenêtres des maisons, pas de grosses turbines et de barrages dépassés.

Le problème présenté dans J’aime Hydro est technique, les solutions proposées le sont aussi. Mais si on cadre le sujet différemment, d’autres types de solutions apparaissent. Tout d’abord, il est possible de remettre en question les prévisions de croissance de la demande et des prix. Puisque personne ne peut prévoir l’avenir, les prévisions ont pour but d’agir sur le présent et de légitimer certaines actions. Historiquement, la grande majorité des prévisions de production et de consommation d’énergie se rejoignent dans leur imprécision parfois amusante en rétrospective.[3] Sans surprise, elles prévoient presque toujours une croissance de la consommation, parfois exponentielle et parfois linéaire. Munis de ces calculs prétendument scientifiques, il est beaucoup plus facile pour les producteurs d’énergie de justifier des grands projets, dont l’inévitabilité devient fait avéré. Interviewé dans la pièce, l’ex-président d’Hydro-Québec, Éric Martel, table sur une croissance du prix de l’électricité puisque « ç’a a toujours été comme ça ». Or, un simple regard historique montre que c’est plutôt le mouvement contraire qui caractérise une bonne partie du 20ème siècle, soit une diminution du prix unitaire de l’électricité.[4]

L’efficacité énergétique est aujourd’hui promue par la plupart des expert·es du secteur mondial de l’énergie comme une manière de réduire l’empreinte énergétique humaine. C’est sa dimension technique qui prime dans les discours, et c’est ainsi que le problème est posé dans J’aime Hydro : mieux isoler les bâtiments mènera à une réduction de la consommation. Pourtant, les spécialistes de l’énergie parlent de l’effet rebond : réduire le coût d’utilisation d’énergie mène à une augmentation de la consommation.[5] Une meilleure isolation réduit la facture d’énergie, alors on chauffe davantage le logement. Un prix de l’essence plus bas encourage des déplacements plus longs. Tabler sur l’efficacité énergétique d’un seul point de vue technique est loin d’être une panacée. Des solutions d’ordre social existent, mais elles sont exclues de la pièce comme du débat public en général. Elles impliquent par exemple une révision des standards de confort, de température et de propreté : le chauffage à 22 °C ou le lavage quotidien sont-ils nécessaires? On peut aussi penser à une coordination différentiée des activités de la vie quotidienne pour esquiver les pics de consommation. Toutefois, les réponses sociales à la question énergétique sont souvent exclues des débats. C’est en partie parce que l’énergie est cadrée comme un enjeu d’ingénierie auquel les réponses techniques et technologiques sont les plus appropriées.[6]

J’aime Hydro succombe à l’appel du pied prométhéen quand il fait reposer son argumentation contre les barrages hydroélectriques additionnels sur une arrivée certaine et imminente de technologies disruptives dans le champ énergétique. Dans la pièce, une conférence TED d’un entrepreneur séduit Christine Beaulieu : elle semble convaincue que la nanotechnologie permettra de produire de l’énergie en collant un morceau de plastique sur sa fenêtre. Le rêve de l’autosuffisance et de la décentralisation énergétiques serait enfin réalisé. Or, les promesses constamment formulées par rapport aux nanotechnologies depuis au moins 20 ans sont inversement proportionnelles à leurs réalisations concrètes. Ces promesses, comme celles encore plus anciennes de la fusion nucléaire, tiennent plus de l’oniromancie que du réel.[7]

La pièce, qui part d’une prise de conscience critique et d’un cheminement intellectuel stimulant, termine en exposant une vision de l’histoire particulièrement préoccupante. Plusieurs fois, Christine Beaulieu insiste sur l’inutilité du passé pour appréhender le futur. Commentant son entrevue avec Éric Martel, elle affirme que « sa manière d’envisager l’avenir en fonction du passé m’apparaît dangereuse ».[8] Or, dans le secteur de l’énergie comme ailleurs, le passé conditionne les décisions futures.[9] La construction d’un barrage hydroélectrique, qui implique des investissements et des coûts irrécupérables considérables, laisse des traces profondes sur les territoires et les sociétés qu’elle investit.[10]

Penser que le futur proche énergétique sera inévitablement marqué par un progrès technique époustouflant est douteux au vu de l’histoire : pour faire simple, les innovations marquantes en matière d’électricité datent du tournant du 20e siècle et l’agencement technique du réseau reste passablement stable depuis plusieurs décennies.[11] Des changements technologiques et des nouveaux dispositifs sont en cours de développement et seront introduits dans le futur, cela est indéniable. Par contre, tenir pour parole d’évangile, comme le fait Christine Beaulieu dans la pièce, que d’ici deux décennies « notre grande Hydro nous apparaîtra complètement désuète face aux nouvelles technologies qui seront déjà bien en place »[12] est maladroit.

La valeur apposée à l’histoire est tout autre dans Transmission. L’objectif que se donne explicitement Annie Desrochers en allant jusqu’à la baie James en voiture avec trois de ses garçons est de reconnecter un passé avec un futur, son histoire familiale avec l’histoire du Québec. Le passé qu’Annie Desrochers souhaite explorer est celui de son grand-père Paul Desrochers, conseiller spécial et éminence grise du Premier ministre Robert Bourassa lors de son premier passage au pouvoir entre 1970 et 1976. Un passé contesté, marqué par des réussites politiques aux yeux de la majorité québécoise francophone comme le projet de la baie James, dans lequel il a joué un rôle important, mais aussi par une débâcle publique suite à son implication dans des scandales de corruption révélés par la commission Cliche de 1975. Il se suicida peu après.

Cette histoire familiale sert d’angle pour explorer un pan majeur de l’histoire récente du Québec, soit le développement hydroélectrique de la baie James. Se questionnant sur les motivations de son grand-père comme sur les valeurs de la société québécoise post-Révolution tranquille, Annie Desrochers se demande si ça a valu la peine d’exploiter ce « monstre du grand Nord », si ça donne un sens positif à l’engagement politique de son grand-père. Le long voyage devient l’occasion d’évaluer l’héritage du Québec développementaliste par le truchement de son grand-père.[13]

On aurait pu s’attendre à un récit qui fait de la présence autochtone une note en bas de page d’une réussite technologique sans précédent. Mais la force de cette série est justement de réserver une place importante à la nation crie (eeyou) de la baie James (Eeyou Istchee). Grâce à des archives radiophoniques, on perçoit le bouleversement civilisationnel qu’a représenté ce projet pour une population locale, d’abord aucunement consultée, dont la reconnaissance a été amèrement gagnée au tribunal et achetée à coups d’hydrodollars. Une profonde entrevue avec une personnalité de Chisasibi, Roger Orr, laisse poindre les conséquences importantes du projet de la baie James dans les communautés autochtones.[14]

La visite à la centrale Robert-Bourassa (LG2) est aussi particulièrement saisissante. Annie Desrochers et ses fils sont époustouflé·e·s par ce mastodonte de béton, fort marqueur identitaire pour le Québec. Mais la petite famille est interpellée par le récit brossé par le guide, qui vante les relations consensuelles entre Hydro-Québec et les communautés autochtones environnantes. Des paroles échappées par les autres visiteurs, qui perpétuent le mythe pernicieux d’un territoire vierge avant l’arrivée de la Société de développement de la baie James, laissent entendre combien le récit nationaliste québécois, bâti sur l’hydroélectricité, se construit encore sur l’omission des droits et revendications territoriales autochtones.[15]

La figure contrastée de Paul Desrochers témoigne bien de l’héritage mitigé de la génération des « bâtisseurs » du Québec de la Révolution tranquille grâce à la franchise des personnes interviewées. L’obsession du self-made man l’avait mené à mentir sur son âge et sur sa prétendue blessure de guerre qui, selon les aveux de son fils, viendrait plutôt d’une chute d’échelle pendant qu’il tentait de réparer la corde à linge. Extrêmement investi dans sa vie professionnelle, il délaissait sa femme et ses enfants. Allergique au Parti Québécois, il déménagea en Ontario après son accession au pouvoir. Et pourtant, il a participé à mener à bien le développement hydroélectrique de la baie James, sur lequel repose en partie la prospérité matérielle du Québec d’aujourd’hui, malgré les contradictions et la violence inhérentes à ce projet.

Le complexe du castor d’Hydro-Québec est encore vigoureux. Sa culture d’entreprise et sa redevance financière au gouvernement l’orientent vers le chemin de la croissance et du mégaprojet.[16] Pour déconstruire son culte de la croissance, J’aime Hydro et Transmission puisent dans deux registres différents. La pièce de Christine Beaulieu et d’Annabel Soutar accepte de jouer le jeu de l’économiste et de l’ingénieur·e, cadrant sa critique du développement énergétique autour de l’efficacité énergétique instrumentale et d’une vision prométhéenne du futur. À l’inverse, la baladodiffusion d’Annie Desrochers met l’accent sur les conséquences sociales du paradigme développementaliste québécois, dont l’assise repose sur l’assurance d’une croissance matérielle aujourd’hui intenable.

Le manteau de fourrure et le barrage hydroélectrique parlent finalement de notre rapport à l’histoire. On peut faire le pari que le passé n’est pas un guide pour les développements énergétiques futurs. Le manteau de fourrure est démodé. Autant le jeter puisque la mode sera aux vêtements fluorescents munis de senseurs. Au contraire, on peut se saisir du passé pour complexifier des grands récits expéditifs : de qui et de quoi sommes-nous maîtres? Chez qui? Qui fait partie du « nous »? Et choisir de garder le manteau de fourrure quelque part dans le placard. Parce que les zones d’ombre font partie intégrante de l’histoire. Même de l’histoire de l’électricité.


[1] Christine Beaulieu, J’aime Hydro (Montréal: Atelier 10, 2017).

[2] Radio-Canada, « Transmission », s. d., 2019.

[3] Atle Midttun et Thomas Baumgartner, « Negotiating Energy Futures. The Politics of Energy Forecasting », Energy Policy 14, no 3 (juin 1986): 219?41, https://doi.org/10.1016/0301-4215(86)90145-X; Roger H. Bezdek et Robert M. Wendling, « A Half Century of Long-Range Energy Forecasts: Errors Made, Lessons Learned, and Implications for Forecasting », Journal of Fusion Energy 21, no 3 (1 décembre 2002): 155?72, https://doi.org/10.1023/A:1026208113925; Jean-Thomas Bernard, Serge Bernard, et Gaétan Lafrance, « La précision de la prévision de la demande d’électricité par Hydro-Québec: une approche comparative », Energy Studies Review 8, no 2 (31 octobre 1997): 130?42, https://doi.org/10.15173/esr.v8i2.388.

[4] Roger Fouquet, éd., Handbook on energy and climate change (Cheltenham: Edward Elgar, 2013); Richard F. Hirsh, Technology and Transformation in the American Electric Utility Industry (Cambridge: Cambridge University Press, 2003).

[5] Tessa Dunlop, « Mind the Gap: A Social Sciences Review of Energy Efficiency », Energy Research & Social Science 56 (1 octobre 2019): 101216, https://doi.org/10.1016/j.erss.2019.05.026; Antoine Missemer, Les économistes et la fin des énergies fossiles (Paris: Classiques Garnier, 2017).

[6] Elizabeth Shove, « What is wrong with energy efficiency? », Building Research & Information 46, no 7 (3 octobre 2018): 779?89, https://doi.org/10.1080/09613218.2017.1361746; Jenny Rinkinen, Elizabeth Shove, et Greg Marsden, Conceptualising Demand: A Distinctive Approach to Consumption and Practice (Abingdon, Oxon?; New York, NY: Routledge, 2020).

[7] Maxime Colleret et Mahdi Khelfaoui, « D’une révolution avortée à une autre? Les politiques québécoises en nanotechnologies et en IA au prisme de l’économie de la promesse », Recherches sociographiques 61, no 1 (2020): 163?88; Kornelia Konrad et al., « Performing and Governing the Future in Science and Technology », in The Handbook of Science and Technology Studies (Cambridge: MIT Press, 2017), 465?94.

[8] Beaulieu, J’aime Hydro.

[9] Ute Hasenöhrl et Jan-Henrik Meyer, « The Energy Challenge in Historical Perspective », Technology and Culture 61, no 1 (2020): 295?306, https://doi.org/10.1353/tech.2020.0003.

[10] Christopher F. Jones, Routes of Power: Energy and Modern America (Cambridge: Harvard University Press, 2016).

[11] Thomas Parke Hughes, Networks of Power: Electrification in Western Society, 1880-1930 (Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1983).

[12] Beaulieu, J’aime Hydro.

[13] Stéphane Savard, Hydro-Québec et l’Etat québécois: 1944-2005 (Québec: Septentrion, 2014).

[14] Toby Morantz, The White Man’s Gonna Getcha: The Colonial Challenge to the Crees in Quebec (Montréal & Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2002); voir aussi Brittany Luby, « From Milk-Medicine To Public (Re)Education Programs: An Examination Of Anishinabek Mothers’ Responses To Hydroelectric Flooding In The Treaty #3 District, 1900–1975 », Canadian Bulletin of Medical History 32, no 2 (novembre 2015): 363?89, https://doi.org/10.3138/cbmh.32.2.363.

[15] Caroline Desbiens, Power from the North: Territory, Identity, and the Culture of Hydroelectricity in Quebec (Vancouver: UBC Press, 2014); Caroline Desbiens, « Appreciating difference? A view from Indigenous rivers », The Canadian Geographer / Le Géographe canadien 63, no 4 (2019): 540?52, https://doi.org/10.1111/cag.12578; Brian Gettler, « Les autochtones et l’histoire du Québec: Au-delà du négationnisme et du récit «?nationaliste-conservateur?» », Recherches amérindiennes au Québec 46, no 1 (10 février 2017): 7?18, https://doi.org/10.7202/1038931ar; pour le contexte ontarien, voir Daniel Macfarlane et Andrew Watson, « Hydro Democracy: Water Power and Political Power in Ontario », Scientia Canadensis: Canadian Journal of the History of Science, Technology and Medicine 40, no 1 (2018): 1?18, https://doi.org/10.7202/1048923ar.

[16] James Maxwell et al., « Locked on Course: Hydro-Québec’s Commitment to Mega-Projects », Environmental Impact Assessment Review 17 (1997): 19?38.

Dans l’intérêt de la nation : la convergence culturelle comme pilier du discours nationaliste québécois, de Lévesque à Legault

Par Jérémie Rose, Université de Sherbrooke

Alors qu’il s’adresse aux Québécois.es pour justifier la nécessité de la loi 21, le premier ministre François Legault rappelle « qu’au Québec, c’est comme ça qu’on vit[1] ». Consciemment ou non, son utilisation du « on » rappelle beaucoup cette tendance qu’avait Jacques Parizeau, à l’époque du référendum de 1995, d’utiliser à profusion le « nous » pour parler des partisans.es de l’indépendance[2]. Dans les deux cas, malgré l’imprécision des critères d’inclusion et d’exclusion utilisés, il apparaît clair que cette inclusion passe par l’intégration à la majorité francophone (et, plus récemment, laïque), notamment dans le cas des Néo-Québécois.es[3]. Historiquement, cette idée d’une convergence vers la culture majoritaire est avant tout véhiculée par des partis politiques adoptant des postures nationalistes ou indépendantistes, principalement le Parti québécois et, plus récemment, la Coalition Avenir Québec. D’abord conceptualisée par le gouvernement Lévesque en 1978, cette vision de l’intégration place la promotion de la culture francophone et laïque au premier plan des préoccupations de l’État, parfois au détriment des droits, des intérêts et des préoccupations des membres des minorités ethniques et religieuses. Encore aujourd’hui, cette idéologie continue d’être mise de l’avant par le camp nationaliste qui y voit une solution à l’effritement de l’essence nationale[4]. Elle est néanmoins toujours rejetée par une grande majorité de Néo-Québécois.es et continue ainsi d’alimenter les débats identitaires au Québec. Considérant que les communautés culturelles visées par les plus récents efforts du gouvernement en matière d’intégration représentent surtout les minorités visibles et les Néo-Québécois.es portant des signes religieux dits « ostentatoires », il est difficile de ne pas y voir les symptômes d’une discrimination systémique[5] qui, peut-être davantage aujourd’hui qu’à l’époque de René Lévesque, apparaît avec plus de clarté. Cette tension sociale est surtout visible suite aux mesures mises en place récemment par le gouvernement Legault qui, depuis son élection en 2018, cherche à régler ce débat brûlant et complexe de l’intégration harmonieuse des Néo-Québécois.es qui dure depuis maintenant près de 50 ans. Au final, il ne fait pourtant que perpétuer un modèle d’intégration qui, loin d’être optimal et inclusif, consacre plutôt une interprétation faussée de ce que devrait être l’identité québécoise. Dans le but de démontrer la persistance de la culture de convergence chez les gouvernements nationalistes depuis 1978, j’analyse les politiques établies par le gouvernement Lévesque entre 1978 et 1981 concernant la gestion de la diversité culturelle. Je fais ensuite le pont avec les tensions survenues autour de ce sujet depuis le tournant du 21e siècle, du discours controversé de Parizeau en 1995 jusqu’aux débats entourant la loi 21.

La construction mémorielle par la littérature : le cas du massacre du Persil de 1937

Par Sarah Lacasse, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke sous la direction du professeur Jean-Pierre Le Glaunec

Dans la première moitié du XXe siècle, les Haïtiens travaillant dans les champs de canne à sucre de la République dominicaine sont régulièrement les victimes de mouvements haineux et de gestes à caractère xénophobe de la part des Dominicains, qui s’inscrivent dans une longue histoire de tensions et d’animosité entre les deux populations des pays partageant l’ancienne île d’Hispaniola. Ces tensions aboutissent au massacre du Persil, débutant au mois d’octobre 1937[1]. Pendant plus de cinq jours, les militaires dominicains, sous les ordres de leur président Rafael Leónidas Trujillo Molina, massacrent des milliers d’Haïtiens près de la frontière dominicaine, principalement le long de la rivière Dajabon[2], qui sépare Haïti de la République dominicaine. La rencontre du mot « massacre » et de l’herbe aromatique dans le nom de cet événement s’explique par le fait que les militaires dominicains présentaient du persil aux ouvriers agricoles et aux suspects haïtiens pour les identifier[3]. Lorsque ceux-ci étaient incapables de prononcer adéquatement avec l’accent espagnol le nom de cette herbe, ils étaient massacrés à la machette, car les militaires estimaient qu’ils étaient créolophones et, par le fait même, Haïtiens[4]. Certains chercheur.euse.s, dont Donna-Weir-Soley, estiment que cette tuerie s’est soldée par la mort d’environ 30 000 personnes haïtiennes, hommes, femmes et enfants[5]. Malgré l’ampleur de l’événement, le massacre est sous-représenté dans l’histoire haïtienne et dominicaine, tout comme dans les représentations culturelles et artistiques de ces deux nations. Ainsi, cette rubrique propose une réflexion sur la place qu’occupe le massacre du Persil de 1937 dans la littérature haïtienne, en passant du silence à l’omniprésence. Je m’intéresserai à la représentation artistique et culturelle du massacre dans les œuvres littéraires de Jacques Stephen Alexis, de René Philoctète et d’Edwidge Danticat, rarement étudiées par les historiens.

Compère général soleil (1955) de Jacques Stephen Alexis

Jacques Stephen Alexis – originaire d’Haïti et exilé en France – et son roman Compère général soleil (1955) s’inscrivent au sein du courant du réalisme merveilleux. Romancier haïtien et militant communiste, Alexis est né en 1922 et décédé en 1961 à Haïti. Il a vécu une partie de son adolescence à Haïti sous les régimes dictatoriaux de Sténio Vincent et de Lescot[6]. Il a grandi dans la politique et l’engouement culturel qu’a suscité la résistance à l’occupation d’Haïti. Le régime autoritaire et la répression de Lescot poussent Alexis à fonder un journal militant dans la Révolution de 1946, La Ruche. L’écrivain fut ensuite emprisonné et exilé en raison de son aspiration politique communiste. Lors de son exil, il écrit Compère Général Soleil, premier roman haïtien à tendance communiste sur cet événement historique.

« South Side Girls. Growing up in the Great Migration » : re/penser le discours sur la jeunesse féminine noire

Samia Dumais, étudiante à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal

Le nord des États-Unis symbolise l’affranchissement et l’émancipation pour de nombreux Afro-Américain·e·s. Plus de 190 000 Noir·e·s s’établissent à Chicago lors de la Première Grande Migration afin d’échapper aux tensions raciales qui sévissent dans les États du Sud, mais aussi pour trouver des emplois suite à l’industrialisation de nombreuses métropoles du Sud. L’arrivée massive des Afro-Américain·e·s ne passe pas inaperçue dans le paysage urbain de la ville et chamboule la société blanche chicagoane. L’impact de la Grande Migration sur la reconfiguration des familles afro-Américaines et sur les rôles de genre sont des thématiques qui ont été abordées par de nombreux historien·ne·s. Toutefois, peu se sont penché·e·s sur l’expérience individuelle des acteurs·ices de cette migration. L’historienne Marcia Chatelain, enseignante à l’Université de Georgetown et spécialiste de l’histoire afro-américaine , remédie à cette invisibilisation dans son ouvrage South Side Girls : Growing Up in the Great Migration, paru en 2015 aux éditions de la Duke University Press.

Cette monographie spécialisée décortique les tensions raciales et les changements socio-économiques liés à la Première Grande Migration, entre 1910 et 1940, mais porte une attention particulière au vécu des jeunes afro-américaines. Chatelain se penche sur la construction du discours de la jeunesse féminine noire par les adultes ainsi que les répercussions institutionnelles et individuelles de ce dernier. Plutôt que de suivre les interprétations de nombreux intellectuel·le·s···· qui dépeignent ces filles comme vulnérables et assujetties, l’autrice démontre les stratégies développées par et pour elles au sein de diverses institutions. Chatelain explique que l’absence des jeunes filles noires dans l’historiographie de la Première Grande Migration peut être attribuée à la fausse croyance selon laquelle les filles ne sont pas présentes dans les archives, ou bien que leur expérience ne soit pas pertinente dans le cadre temporel étudié. L’autrice pallie ce manque grâce aux nouveaux « outils analytiques » (p.5) qui proviennent de divers champs historiques tels que l’histoire des femmes afro-américaines et l’histoire de l’enfance. L’analyse de Chatelain est teintée des travaux de l’historienne Darlene Clark Hine sur les stratégies employées par les femmes noires pour évoluer dans la sphère publique malgré l’existence de traumas profonds et de pensées intrusives chez ces dernières (p.6). Considérant que l’identité et l’existence des jeunes filles noires sont un danger pour leur sécurité dans les États du Sud, les théories de Clark Hine sont essentielles dans l’analyse de Chatelain.

Qui sont ces filles ?

Chatelain démontre que son ouvrage s’inscrit dans les Girlhood Studies grâce à une question posée dans son introduction : est-ce qu’un âge particulier peut délimiter la fin de la jeunesse et le passage à l’âge adulte chez les jeunes filles noires? De nombreuses historiennes telles que Rachel Devlin et Miriam Brunnell-Forman (p.181) se sont penchées sur la construction de l’imaginaire de la jeunesse féminine aux États-Unis. Cet imaginaire est créé culturellement et varie constamment selon les composantes identitaires qui transforment l’expérience de l’agente historique. Chatelain définit les jeunes filles noires à travers trois variantes : les discours législatifs provenant des représentant·e·s de la protection de l’enfance, l’âge de consentement (qui varie entre 14 et 18 ans dépendamment des États) et les rapports de présence scolaire obligatoires.  Les protagonistes de l’ouvrage de Chatelain ont donc 18 ans ou moins, ne sont pas mariées et dépendent de leurs parents ou d’institutions encadrantes afin de subvenir à leurs besoins (p.14). Chatelain reconnaît toutefois qu’elle ne croît pas à l’existence d’une définition rigide sur la jeunesse féminine noire, particulièrement sur la question de l’âge de consentement.

Les promesses de la Première Grande Migration sur le vécu des jeunes filles noires : scolarisation, revendications et déceptions

Les raisons qui poussent les familles afro-américaines du Sud à migrer vers le Nord sont variées. Or, Chatelain précise qu’il serait faux de croire que l’expérience des jeunes filles noires dans le Sud n’est pas prise en considération dans la décision de partir. Au contraire, c’est parfois une mauvaise expérience qui motive la bulle familiale à migrer. Chatelain donne un exemple concret de ce constat grâce à un article de journal publié au sein du très populaire Chicago Defender. L’archive datant de mai 1910 révèle les conditions précaires des jeunes filles noires dans le Sud des États-Unis ; une nounou de seulement 10 ans est emprisonnée après avoir supposément empoisonné un bébé de 3 mois et un bambin de 2 ans (p.7). Cet exemple illustre les limites des réglementations législatives pour les filles, qui se retrouvent jugées sévèrement en dépit de leur jeune âge. À la lumière de cet article, Chatelain déduit trois problématiques qui provoquent la migration : les jeunes afro-américaines qui vivent dans les états sudistes n’ont pas d’encadrement scolaire, elles intègrent le monde du travail à un jeune âge et elles se retrouvent dans des situations d’extrême vulnérabilité, délaissées par des institutions censées les protéger (p.7).

Les quatre chapitres de South Side Girls guident lea lecteur·ice à travers l’expérience migratoire des jeunes filles noires et de leurs familles, qui espèrent que le Nord leur procurera les conditions nécessaires à l’épanouissement et à la sécurité des Afro-Américain·e·s.  La recherche de Chatelain se distingue par la réinterprétation de sources variées afin que l’expérience et la voix des filles transparaissent davantage. Outre la présence de photos des actrices à l’étude qui humanisent l’argumentaire de Chatelain, la voix des Afro-Américaines transparaît dans divers milieux de la société chicagoane. Un exemple est la Amanda Smith Industrial School for Colored Girls. Chatelain utilise l’autobiographie de la directrice de cette institution, Amanda Smith, afin d’observer comment l’expérience de vie de cette dernière contribue à la création d’un discours propre sur la jeunesse féminine noire ; discours qui sera par la suite enseigné aux jeunes filles (p.39). Chatelain utilise des articles du Chicago Defender pour démontrer l’agentivité des Afro-Américaines lors de la Grande Dépression. Pourtant, ces articles méprisent les revendications des jeunes afro-américaines et mettent l’accent sur les opportunités qu’elles ratent à travers l’agitation qu’elles causent dans la ville (p.124,126,127). Lorsqu’il est question des déceptions des jeunes filles face à leurs attentes suite à la migration, Chatelain réinterprète les réponses des Afro-Américaines grâce aux entrevues réalisées par Edward F. Frazier dans son ouvrage The Negro Family publié en 1932(p.150).

South Side Girls est rédigé d’une main de maître par son autrice, qui fait preuve d’une incroyable habileté à faire parler ses sources pour fournir un récit poignant sur l’expérience des jeunes filles migrantes à Chicago. Chatelain laisse toute la place à la perspective des jeunes filles noires sur ces institutions plutôt que de se lancer dans des interprétations empiriques qui auraient pu invisibiliser la particularité de leur expérience. South Side Girls est donc un ouvrage versatile, qui s’inscrit dans divers champs historiographiques : l’histoire des filles, l’histoire des migrations et l’histoire des Afro-Américain·e·s.

« Christian Rioux, ou l’art d’avoir tout compris : note critique sur l’ouvrage Une arme blanche : La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur »

Par Clint Bruce, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne

La dernière année a été chargée en dossiers d’actualité et en débats publics, souvent acerbes, sur des questions susceptibles d’interpeller le milieu de la discipline historique. Comment parler des phénomènes d’oppression dans une approche inclusive, sans reproduire les effets de ces mêmes phénomènes ? Dans quelle mesure le concept de racisme systémique aide-t-il à rendre compte de la marginalisation des groupes racisés à l’intérieur de l’expérience historique du Québec et du Canada francophone ? Faut-il déboulonner des statues des « grands hommes » du passé qui ont mené ou appuyé des politiques génocidaires ? Dans mon coin du Canada, c’est-à-dire en Acadie de la Nouvelle-Écosse, un conflit entre pêcheurs Mi’kmaq et pêcheurs commerciaux (blancs) a éclaté autour des interprétations récentes des traités du dix-huitième siècle. Autant sinon plus que jamais, nous avons la conscience que notre champ relève, suivant l’affirmation lucide de Martin Pâquet, « de la rencontre entre des agents producteurs de savoirs et des contextes d’énonciation » où « la gestion des divisions du social et la détermination d’un futur pensable » sont conditionnées par les enjeux de la diversité culturelle[1].

Comme un certain nombre de mes collègues, j’ai parfois été happé par des discussions sur les réseaux sociaux. Les circonstances liées à la pandémie aidant (il me semble), les maladresses et malentendus se multipliaient et ces échanges tournaient facilement à la dispute. Il m’est arrivé à l’occasion de me demander, sans nier l’intérêt de participer à la sphère publique au jour le jour, s’il ne vaudrait pas mieux canaliser notre énergie autrement, vers des formes d’argumentation mieux développées et plus durables.

C’est justement le défi qu’a relevé Jean-Pierre Le Glaunec en proposant cet essai qui vient de paraître chez Lux Éditeur, Une arme blanche : La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur. L’ouvrage se veut une réponse à une série de six chroniques signées l’été dernier par Christian Rioux, journaliste du quotidien Le Devoir. Du haut de sa tribune hebdomadaire, Rioux s’est attaqué au mouvement antiraciste qui a ressurgi dans la foulée de l’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis, le 25 mai 2020. Cet incident sert avant tout de prétexte à Rioux pour exposer ses griefs à l’égard des discours sur l’injustice raciale et de la planétarisation du militantisme multiculturaliste à l’américaine. Le sort du Québec – ou plutôt, d’un certain Québec – se trouve bien sûr au cœur de ses préoccupations. Dans le dernier texte de son cycle floydien, le chroniqueur déplore l’engouement des jeunes Québécois d’origine haïtienne pour le rap, qu’il impute à une influence malsaine venue des « ghettos » des États-Unis. En s’appropriant un proverbe en langue kréyòl : « Se rat kay kap manje kay[2] », il assimile la jeunesse d’origine haïtienne à une horde de rats qui est en train de dévorer de l’intérieur la nation québécoise. Ce propos et d’autres ont beau révolter par leur hideur, les prises de position de Rioux arrivent à passer pour fondées, voire pour érudites, dans la mesure où elles s’appuient régulièrement sur des travaux en histoire. C’est à cette démarche que s’intéresse Le Glaunec.

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