Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 1 of 76

Contracter la mort : pendant la pandémie, le Canada choisit de poursuivre ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite

David Webster, Université Bishop’s

D’un côté, le gouvernement Trudeau se démène pour sauver des vies canadiennes face à un virus implacable. De l’autre, il a choisi de poursuivre ses ventes d’armes meurtrières à l’Arabie saoudite, l’un des plus grands violateurs des droits humains au monde, pays menant actuellement une guerre au Yémen.

Jamais les paroles du gouvernement canadien sur les droits de la personne n’ont été aussi fermes. Jamais sa volonté d’armer ceux qui bafouent les droits de la personne n’a été aussi réelle.

Les autorités canadiennes entretiennent l’image d’un État qui, sans être parfait, améliore graduellement son bilan sur les enjeux des droits de la personne. Cette vision du progrès graduel est cependant erronée. Dans les années 1940 et 1950, et aussi tard que les années 1970, le Canada refusait de fournir des armes aux plus grands violateurs des droits de la personne. Or, le gouvernement de Justin Trudeau, comme celui de Stephen Harper, a changé son fusil d’épaule à l’égard de cette politique. Et ce, tout en se déclarant un porte-parole des droits humains internationaux.

Un exemple à l’appui ? Le 9 avril, jeudi saint, alors que le grand public se concentrait sur la distanciation sociale et « l’incitation à l’altruisme », le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne a révélé que le Canada reprendrait ses exportations militaires vers l’Arabie saoudite.[1]  Ce faisant, il a mis fin à une suspension provisoire autorisée par Chrystia Freeland, celle qui l’avait précédé.

La rhétorique canadienne en matière des droits de la personne a toujours été « ferme ». Justin Trudeau a déclaré qu’il cherchait un « moyen de se sortir » du contrat de vente des véhicules blindés au royaume saoudien.[2] Stéphane Dion, ministre des affaires étrangères à l’époque, avait promis d’être « plus vigilant que jamais sur la question des droits de la personne. » Mme Freeland a abondé dans le même sens, tout en introduisant une nouvelle « politique étrangère féministe ».[3]

Le Canada se targue d’avoir une politique « rigoureuse » quant aux ventes d’armes.[4] Celle-ci est assujettie à deux conditions-clé : pas de ventes aux pays en guerre, pas de ventes aux pays susceptibles d’utiliser des armes pour violer les droits humains.

L’Arabie saoudite est fortement engagée dans une guerre meurtrière au Yémen. Celle-ci viole les droits de sa propre population de façon systématique, notamment ceux des femmes et des personnes LGBT.  En 2019, les exécutions dans ce pays ont atteint un nouveau sommet, celui de 184. En accordant un financement important aux franges religieuses les plus conservatrices de nombreux pays, la politique étrangère de l’Arabie Saoudite contribue également à miner les droits de la personne à l’extérieur de ses frontières.

En dépit de tous ces éléments, le Canada accepte encore de vendre des armes à l’Arabie saoudite.  Le pays arrive au deuxième rang des acheteurs d’armes canadiennes, dépassé seulement par les États-Unis.  En 2018, les ventes canadiennes vers l’Arabie saoudite ont atteint une valeur de $1,282 milliard, soit plus de la moitié du total des ventes d’armes du Canada à des pays d’outremer.[5] Malgré des informations à l’effet qu’il était possible que l’Arabie saoudite ait utilisé des véhicules blindés fabriqués au Canada, malgré les démarches de plusieurs organisations non-gouvernementales,[6] malgré l’opinion de la majorité des Canadien.ne.s, un rapport interne du département d’affaires mondiales Canada en 2019 a recommandé que le Canada poursuive l’exportation d’armes vers l’Arabie saoudite. Pourquoi ?  Parce qu’il n’y a, supposément, « aucun élément de preuve crédible permettant de lier les exportations canadiennes d’équipement militaire ou d’autres marchandises contrôlées à quelque violation des droits internationaux de la personne ou du droit humanitaire international que ce soit qu’aurait commise le gouvernement saoudien » selon le rapport.[7]

En fait, le fardeau de la preuve a été renversé. La rhétorique canadienne fait référence à un risque que les armes canadiennes soient utilisées dans un conflit ou pour violer les droits de la personne. Mais, dans les faits, la politique actuelle du gouvernement exige aujourd’hui une preuve que les armes sont utilisées de cette façon.

De la même manière, si nous imaginons que notre système judiciaire a changé et qu’au lieu d’exiger que la couronne prouve que l’accusé est coupable hors de tout doute raisonnable, imaginons alors que l’accusé doive prouver son innocence. C’est exactement ce qui s’est produit dans la politique d’exportation des armes canadiennes.

Pas de progrès

La politique canadienne actuelle sur la vente d’armes constitue une rupture avec les pratiques des gouvernements précédents, y compris ceux de Mackenzie King, Pierre E. Trudeau et de Brian Mulroney.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Canada s’est penché sur la question de la vente d’armes.  Après avoir considéré cesser toute exportation, il a finalement décidé de les maintenir, tout en imposant des conditions très restrictives avant de livrer lesdites armes. Et c’était plus que des mots. En effet, le gouvernement refusé de fournir des armes à tout pays s’il y avait un risque que les armes « soient utilisées dans une guerre ».[8]

Il n’était pas nécessaire d’avoir la preuve irréfutable que nos armes avaient été utilisées dans le cadre d’une guerre. Au contraire, un risque même le plus petit soit-il suffisait pour interdire ladite vente. 

Compte tenu de la politique du Canada à cet égard, au moment où la République de Chine se battait pour sa survivance contre les communistes chinois, le cabinet canadien refusa d’approuver une vente de frégates à cette République[9]

Le cabinet de Mackenzie King s’en tint à cette même politique lorsqu’un proche allié du Canada, en l’occurrence les Pays-Bas, demanda d’acheter des mitrailleuses canadiennes. À Ottawa, le ministère des affaires étrangères détermina que ces armes « seraient sans aucun doute employées à la ‘pacification’ de la population » d’Indonésie, où les Pays-Bas livraient une guerre coloniale.[10] Dans ce cas, il ne fut pas nécessaire pour le Canada de prouver que des armes canadiennes seraient utilisées dans le cadre de cette guerre. Ainsi, aucune vente ne fut permise.  

De même, sous la gouverne de Pierre E. Trudeau, le Canada bloqua toute exportation militaire vers l’Afrique du Sud. Pour cause : en 1970, des soldats du régime d’apartheid tirèrent sur une foule de manifestant.e.s à Sharpeville. Résultat : 69 personnes périrent. Après ce massacre, de nombreuses voix s’élevèrent pour réclamer qu’un embargo soit imposé au chapitre des armes destinées à l’Afrique du Sud, citant le terrible bilan de ce pays quant au respect des droits de la personne. Le cabinet de Pierre E. Trudeau choisit de tenir compte de ces voix, décidant que la vente d’armes aux forces armées sud-africaines serait dès lors « interdites ».[11]

En réalité, le gouvernement de Pierre E. Trudeau commença à adopter une politique de fléchissement à l’égard des anciennes restrictions sur l’exportation d’armes. Quant à Trudeau, il se prononça lui-même « en faveur de l’interdiction de la vente d’armes meurtrières à des zones de conflit potentiel et réel ».[12] Or, en dépit de sa position personnelle, son gouvernement commença à exporter plus d’armes, et la responsabilité de ce fléchissement incomba aux ministres, plutôt qu’au premier ministre lui-même.

Ce qui nous amène à 1991, sous le régime conservateur de Brian Mulroney. Cette année-là, ce fut au tour des soldats de la dictature militaire indonésienne de commettre leur propre massacre, tirant sur des manifestant.e.s au Timor oriental, assassinant plus de 250 personnes. Le gouvernement Mulroney, sans hésitation, imposa un embargo sur les armes vers l’Indonésie, faisant référence à des préoccupations en matière de droits de la personne. Aucune arme canadienne ne fut utilisée lors de ce massacre. La ministre des affaires étrangères, Barbara McDougall, voulut envoyer un message sans équivoque : le Canada ne fournirait pas de matériel militaire aux auteurs de ce massacre.[13]

Fait à noter, le retour au pouvoir des libéraux de Jean Chrétien permit la reprise de ces ventes d’armes. Le ministre des affaires étrangères André Ouellet accorda, manifestement sans hésitation, un grand nombre de permis d’exportation d’armes vers l’Indonésie. En dépit de la profession de foi d’Ottawa concernant les droits de l’homme, la valeur de ces permis grimpa à $373 millions au cours d’une seule année.[14]

Sous les gouvernements plus récents de Jean Chrétien, Stephen Harper et Justin Trudeau, le Canada s’est largement professé l’ardent défenseur des droits de la personne. Cependant, ces belles paroles ne sont-elles pas minées par les ventes continues d’armes aux auteurs de violations graves de ces droits ?

Autrefois, le Canada rejetait toute vente dans la mesure où il était possible que les armes puissent être utilisées. Par la suite, il en est venu à interdire une vente s’il y avait un « risque raisonnable » d’utilisation desdites armes. De nos jours, le Canada requiert qu’il y ait « un risque substantiel » avant de bloquer toute vente potentielle.  

Plus le Canada parle de contrôles des exportations d’armes, plus ces contrôles s’affaiblissent.

Quand on tient compte des faits et gestes du Canada, il est clair que ce dernier est plus disposé que jamais à armer les violateurs des droits de la personne, tout en prétendant plus que jamais défendre ces droits. Il existe donc un vaste écart ici entre la rhétorique et la réalité – un écart suffisamment grand pour laisser passer une flotte de véhicules blindés.

En cherchant un « moyen de se sortir » de l’entente maintenant connue de tous de l’armement avec l’Arabie saoudite, le gouvernement Trudeau n’a de cesse de réconcilier ses actions et ses paroles. Chose difficile à faire.

A Riyad, ils se réjouissent. Le Canada, quant à lui, semble plus que jamais … avoir deux poids, deux mesures sur la scène mondiale.

Malgré les affirmations de M. Champagne, il y a une option. Si le Canada veut favoriser une « politique étrangère féministe », il peut interdire la ventre d’armes aux pays qui violent systématiquement les droits humains et les droits des minorités sexuelles, Agir de cette façon ne serait pas un choix radical, mais une reprise d’une politique plus compatissante, plus honnête et plus démocratique qui existait dans le passé. 


[1] Marc Gobout, « Reprise des exportations de matériel militaire du Canada vers l’Arabie saoudite » Radio-Canada, 9 avril 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1692762/reprise-exportations-materiel-militaire-arabie-saoudite-blindes.

[2] « Justin Trudeau : Canada looking for way out of Saudi arms deal,” Al Jazeera, 17 décembre 2018, https://www.aljazeera.com/news/americas/2018/12/justin-trudeau-canada-saudi-arms-deal-181217055323769.html.

[3] Voir « Politique d’aide internationale féministe du Canada » https://www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_developpement/priorities-priorites/policy-politique.aspx?lang=fra.

[4] « Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2018 » https://www.international.gc.ca/trade-commerce/controls-controles/reports-rapports/military_goods-2018-marchandises_militaires.aspx?lang=fra#a2.

[5] Ibid.

[6] « Reprise des exportations d’armes vers l’Arabie saoudite: les justifications du Canada dénoncées » 16 mai 2020, https://oxfam.qc.ca/reprise-vente-armes-canada-denonciation/.

[7] « Mise à jour sur les licences d’exportation vers l’Arabie saoudite » note à le ministre des affaires etrangeres, 15 novembre 2019, https://www.international.gc.ca/trade-commerce/controls-controles/arms-export-saudi-arabia_exportations-armes-arabie-saoudite.aspx?lang=fra.

[8] « Sale of armaments to foreign governments. » Conclusions du cabinet, 27 juin 1946,.

[9] David Webster, « Episodes in Canada’s arms trade: 1946 and 2016, » activehistory.ca, 20 avril 2016. Subséquemment, la République de Chine perdit la bataille et fut remplacée par la République populaire chinoise de Mao Zedong.

[10] Correspondance sur ce sujet-ci est à Bibliothèque et Archives du Canada, (LAC), RG 25, vol. 4075, dossier 11044-B-40 [1].

[11] « Exportation d’armes en Afrique du Sud, » Conclusions du cabinet, 29 octobre 1970.

[12] « Vente d’équipement radio militaire à l’Egypte. » Conclusions du cabinet, 5 aout 1976.

[13] Une histoire que je raconte dans mon nouveau livre intitulé Challenge the Strong Wind : Canada and East Timor 1975-99 (Vancouver : UBC Press, 2020).

[14] Subséquemment, le ministre des affaires étrangères, en l’occurrence, Lloyd Axworthy, finalement et heureusement imposa un embargo sur les armes en 1999 et aida ainsi à garantir que le Timor oriental retrouve son indépendance.

Racisme et discrimination: le mythe de l’exceptionnalisme canadien

Par Brintha Koneshachandra, doctorante en histoire, Université de Montréal

Manifestation à Montréal le 7 juin 2020 (Crédit : Brintha Koneshachandra)

Aux États-Unis, les brutalités et les meurtres policiers touchant la communauté afro-américaine ont fait éclore un mouvement de protestation d’est en ouest du pays. Ce mouvement de protestation, qui dénonce aussi plus largement le racisme systémique et le statu quo, prend de l’ampleur rapidement. De Paris à Montréal, ainsi que dans de nombreux autres pays, des protestations à l’image de ce que l’on observe aux États-Unis se font entendre. Chacune clame les noms de leurs propres victimes : à Montréal, les noms de Regis Korchinski-Paquet, de Nicholas Gibbs, de Pierre Coriolan, d’Alain Magloire, de René Gallant, d’Anthony Griffin, de Preslie Leslie, d’Osmond Fletcher, de Kirt Haywood, de Marcellus François et de Trevor Kelly résonnent.

Le 1er juin 2020, les premiers ministres du Canada ont réagi. Au Québec, François Legault a affirmé lors de sa conférence de presse journalière que le racisme systémique n’existait pas dans la province : « Je pense que la discrimination existe au Québec, mais il n’y a pas de discrimination systémique. Il n’y a pas de système de discrimination[1]. » Pour sa part, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a souligné que le Canada ne possédait pas une histoire de racisme systémique ancré dans sa construction comme elle l’aurait été aux États-Unis[2].

Le calme avant la tempête ? Épidémies et conflits sociaux

Noémie Charest-Bourdon, doctorante en histoire à l’UQAM,membre du Centre d’histoire des régulations sociales

Les maladies sont bien souvent des indicateurs des inégalités qui structurent les sociétés, et ce, même si virus et bactéries ne font à priori aucune distinction entre les classes sociales auxquelles appartiennent leurs hôtes. Avec plus d’intensité encore, les épidémies mettent ces iniquités en relief. Tout comme la pandémie actuelle, les dernières grandes épidémies qui ont frappé le Québec, soit la variole en 1885 et la grippe espagnole en 1918-1920, ont en effet été de puissants révélateurs des inégalités sociales. En accentuant les divisions sociales – notamment en ce qui a trait aux conditions de vie et de travail ainsi qu’à l’accès aux soins de santé des classes laborieuses – ces épisodes éprouvants ont, chacun à leur façon, donné lieu à des mouvements de contestations importants et ont ainsi accéléré le rythme du changement social. Dans les deux cas qui nous intéressent, le monde ouvrier et syndical a connu une importante période d’effervescence à la suite des crises sanitaires. On a peu insisté sur le fait que les crises sanitaires témoignent d’une profonde articulation entre le sanitaire et le social. Le survol des événements de 1885 et de 1918-1920 à Montréal, et plus sommairement à Winnipeg, permet de prendre la mesure de cette imbrication.

Annonce de la pause estivale

Les membres du comité éditorial d’HistoireEngagée.ca vous annoncent qu’ils et elles prendront une pause estivale jusqu’en septembre. Nous avons encore quelques textes à publier (et nous les publierons au cours des prochaines semaines), mais sachez qu’à partir de maintenant les propositions de textes que nous recevrons seront publiés à la rentrée à l’automne. D’ailleurs, nous vous rappelons que nous sommes constamment à la recherche de contributions spontanées et pour les dossiers suivants :  Imaginations, existences et spatialités noires en (ré)émergences » et « Présences et absences : historiciser les (dis) continuités et (in)interruptions des voix et expériences autochtones ». Consultez notre site web pour plus de détails.

Nous voulons aussi en profiter pour vous remercier d’avoir été au rendez-vous pendant ce printemps très peu ordinaire où beaucoup de choses ont été chamboulées.

Bon été à toutes et tous,

Le comité éditorial, HistoireEngagée.ca

L’Union européenne face à la COVID-19 : le principe de « solidarité » et l’utilisation des événements historiques

Par Luca Sollai, chargé de cours et doctorant à l’Université de Montréal

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête.

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles[1] entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête[2].

C’est dans le cadre de ce débat que le traité de Londres (1953) a été instrumentalisé par certains politiciens des pays du Sud. Suite à ce traité, ratifié après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays, dont la France et l’Italie, ont considérablement allégé la dette allemande. L’évocation récente de cet évènement historique visait à convaincre l’Allemagne de changer sa position, sous le prétexte d’une solidarité entre les États européens. Ainsi, le refus de l’Allemagne d’entendre la proposition de neuf pays de l’Union qui proposent de mutualiser les dettes de la crise, à travers la création de « Corona bonds », a causé une vague d’indignation, notamment en Italie. Ces critiques ont non seulement traversé les médias sociaux, mais aussi les institutions italiennes.

Effectivement, une contestation de la part des institutions italiennes se manifeste en date du 31 mars 2020 sur les pages du quotidien allemand conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. En lançant un appel à leurs « chers amis allemands », les présidents des régions de Ligurie et d’Émilie-Romagne en plus de nombreux maires italiens demandent que l’Allemagne offre son soutien à la création de Corona Bond. Selon les auteurs de cet appel, ne pas s’engager dans cette direction menacerait la survie même de l’Union européenne. En critiquant la position des Pays-Bas et en exhortant l’Allemagne à prendre la « bonne décision », les institutions italiennes dénoncent un certain manque d’éthique et de solidarité dans le refus des Corona Bonds. L’argument avancé est le rappel des décisions prises lors du traité de Londres en 1953, où 18 pays, dont la France et l’Italie, ont accepté la réduction de la dette allemande. Ces élus italiens déclarent que « l’Italie est encore aujourd’hui fière et convaincue du bien-fondé de cette décision »[3].

L’utilisation de l’histoire comme outil d’analyse est récurrente dans cette pandémie. Plusieurs références ont été faites à la grippe espagnole, par exemple, pour tenter d’éclaircir la situation actuelle. L’utilisation de pouvoirs spéciaux par les gouvernements pendant cet état de crise a aussi fait l’objet de comparaisons avec le passé. Dans le contexte actuel, la récupération d’un événement historique, comme celui de l’allégement de la dette martiale allemande de 1953, peut apparaître pertinent et approprié, surtout lorsque ça permet de faire voir l’incohérence de certains États, notamment l’Allemagne, face à la crise. En réalité, sous l’utilisation rhétorique, le traité de Londres est évoqué comme solution sans qu’aucun contexte, ni historique ni géopolitique, ne soit précisé : en l’occurrence, les concepts « d’éthique » et de « solidarité » étaient-ils effectivement à la base de la décision sur la dette de guerre allemande en 1953?

En réalité, la question de la dette allemande des années 1950 s’explique par des dynamiques bien plus nuancées et complexes. D’emblée, il convient de s’attarder aux conjonctures historiques qui expliquent la ratification du traité de Londres.

Le contexte historique du traité de Londres

Pour commencer, on ne peut pas évoquer 1953 sans prendre en considération le contexte de la Guerre froide. Cette guerre atypique avait provoqué la division du monde en deux blocs rivaux et avait conditionné l’ensemble des relations internationales[4]. La question de la dette de guerre s’est jouée dans cette réalité dominée par des questions géopolitiques et non pas en raison d’un élan de solidarité ou pour des raisons d’éthique.

Voyons cela plus en détails. Dans le contexte de l’après-guerre, la République fédérale d’Allemagne est devenue le pilier de la stratégie d’endiguement du communisme de l’administration américaine. À la suite de la division de l’Allemagne en deux états, la RFA (sous influence occidentale) et la RDA (sous influence soviétique), les États-Unis sont convaincus de la nécessité d’avoir une Allemagne forte et possiblement réarmée. En effet, « la vitalité et le potentiel économique de l’Allemagne apparaissaient indispensables au renouveau de l’Europe occidentale » [5]. Autrement dit, la défection de l’Allemagne n’a jamais été une option pour les États-Unis, ni pour l’administration Truman (1945-1953), ni pour celle d’Eisenhower (1953-1961).

De plus, les États-Unis veulent éviter que l’Allemagne se retrouve dans la même situation qu’après la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire confrontée à des conditions de paix très dures et à de lourdes réparations de guerre comme celles imposées par le traité de Versailles. Ils y voient la cause de l’instabilité économique et politique qui a été favorable à la montée du nazisme.

Les États-Unis agissent donc après la Seconde Guerre mondiale de sorte qu’on observe une considérable réduction de la « Post-war debt » de l’Allemagne. Pour la période entre 1945 et 1952, elle passe de 3,8 billions de dollars à 1,5 billion[6]. Les États-Unis ont à eux seuls assumé environ 85% de la réduction totale de la dette. Ces sommes ont été déboursées selon le principe qu’il fallait appliquer à l’Allemagne les mêmes conditions favorables qu’aux autres pays européens dans le cadre du plan Marshall, qui prévoyait environ 85% en « dons » et 15% en « prêts »[7].

Ensuite, il faut se rappeler qu’en 1953, on a déjà amorcé le processus d’intégration européenne, avec la création de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier) deux ans plus tôt. Cette organisation a institué la gestion commune de six états européens producteurs de charbon et de d’acier : RFA, France, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxemburg. Cette amorce d’intégration européenne est alors supportée par les États-Unis, qui voit une éventuelle Europe unie, incluant une Allemagne en santé, comme une formidable force d’opposition au communisme.  Cela limiterait les dépenses militaires américaines.

Comme le rappellent Christian Hen et Jacques Léonard, une des priorités américaines à l’époque était de renforcer l’Allemagne de l’Ouest, afin de dresser un rempart contre le bloc de l’Est. Rempart essentiellement économique; le développement de sa production de charbon et d’acier ne doit pas être ralenti par une quelconque opposition française. Selon Jean Monnet, la meilleure solution aura été de « mettre en commun les productions française et allemande en les plaçant sous la direction d’une Haute Autorité, organe supranational composé de membres indépendants » [8].

En 1952, dans leurs efforts conjoints en faveur de l’intégration, les six États fondateurs de la CECA, signent un traité en faveur de la création de la CED (Communauté Européenne de Défense) qui, sous le patronage de l’OTAN, établit la création d’une armée européenne, contenant des forces militaires allemandes[9].

Une interprétation erronée

Un examen rapide du contexte historique et géopolitique du traité de Londres de 1953 démontre bien comment ce pacte n’a pas été conçu comme un acte de solidarité des États européens envers l’Allemagne (RFA) mais qu’il a plutôt été le résultat de dynamiques liées au maintien de l’équilibre d’un monde bipolaire.

Pour éviter tout amalgame ou instrumentalisation, la contextualisation d’un évènement historique est primordiale. La gestion de cette crise s’avère très difficile puisque le processus décisionnel de l’utilisation de ressources financières doit être négocié sur deux niveaux : national et européen. Sans oublier certaines tensions entre les États de l’Union ces dernières années qui se manifestent entre autres par la naissance, ou la plus grande portée, de courants nationalistes et eurosceptiques de gauche ou de droite dans plusieurs États. Or, dans la conjoncture actuelle exceptionnelle, où la population est massivement confinée, où beaucoup perdent leur emploi, etc., chaque État membre de l’Union européenne s’attend à des réponses rapides et efficaces de la part de l’organisation.

L’interprétation erronée d’un évènement historique, comme celui du pacte de Londres, peut engendrer de graves conséquences comme la résurgence des nationalismes. L’instrumentalisation de cet évènement peut animer l’exaspération populaire et aggraver davantage la crise de l’Union européenne. Il est indéniable que les mécanismes politiques, institutionnels et décisionnels de l’Union doivent être revus et possiblement réformés. À l’heure actuelle, l’absence de plan prédéfini pour la gestion de crise le souligne. Mais les modifications structurelles de l’Union européenne ne doivent pas être motivées par l’émotion populaire du moment, ni sous quelconque menace d’une rhétorique nationaliste et populiste.

Dans une situation inédite comme celle d’une pandémie, alors que l’aspect émotif prend souvent le dessus sur le rationnel, nous, les expert.e.s en histoire, devons être prêt.e.s à offrir notre contribution. Cette contribution est plus que jamais essentielle car les prochains mois seront de plus en plus difficiles sur le plan politique et social : les longs confinements, l’augmentation probable des limitations aux libertés individuelles, des gouvernements qui vont étendre leur pouvoir d’intervention, etc. Le cadre inédit de la crise donnera probablement lieu à des polémiques politiques et des contestations sociales. Dans ce contexte, on doit s’attendre à ce que les événements historiques soient de plus en plus évoqués, souvent de manière instrumentale, et propagés sans contrôle par les médias sociaux.

Notre devoir en tant qu’expert.e.s de la matière est d’essayer de recadrer et d’expliquer l’histoire à l’intérieur de son contexte historique, politique et social, pour éviter la diffusion de faux mythes et éviter que l’histoire ne soit qu’un élément de la rhétorique polémique. Soyons vigilant.e.s, car dans un contexte extraordinaire comme le nôtre, toutes les expertises seront utiles pour analyser les faits et contrebalancer l’aspect émotionnel. La bataille sera longue, alors engageons-nous!


[1] Alexandre Massaux, « Europe du Nord contre Europe du Sud, la fracture qui va tout changer », Contrepoints [en ligne], 25 mai 2019, www.contrepoints.org.

[2] Thomas Wieder Isabelle MandraudJean-Pierre Stroobants et Virginie Malingre, « Coronavirus : les divisions de l’Union européenne la placent face à un « danger mortel » », Le Monde, [en ligne], 01 Avril 2020, www.lemonde.fr

[3] Mutualisation des dettes : le virus ne fait pas plier l’Allemagne, Le quotidien [en ligne], 31 mars 2020, www.lequotidien.lu.

[4] Stanislas Jeannesson, « V. Le système de guerre froide », dans Stanislas Jeannesson éd., La guerre froide, Paris, La Découverte, 2014, p. 96.

[5] Nicolas Vaicbourdt, « Les ambitions américaines pour l’Europe », dans Gérard Bossuat,

 et Nicolas Vaicbourdt. Etats-Unis, Europe et Union européenne / The United States, Europe and the European Union. Bern, Suisse. Peter Lang B, 2001, p. 22.

[6] H. J. Dernburg, « Some Basic Aspects of the German Debt Settlement », The Journal of Finance, Vol. 8, No3, (1953), p. 302.

[7] Timothy W. Guinnane, « Financial Vergangenheitsbewältigung: The 1953 London Debt Agreement », Bankhistorisches Archiv. Vol. 40, No 1–2, (2014), p. 87.

[8] Christian Hen et Jacques Léonard. « I. La logique de la Communauté : une intégration économique approfondie », dans Christian Hen éd., L’Union européenne. Paris, La Découverte, 2006, p 13.

[9] Vaicbourdt, Op. cit., p. 36-38. 

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