Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur : Histoire Engagee Page 1 of 77

La Révolte de Rivière-au-Renard : quand le pêcheur ne veut plus être le poisson*

Véronique Dupuis, Géographe et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca

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Anse de pêche de Petite-Rivière-au-Renard. Source : Musée de la Gaspésie, Collection Marcel Lamoureux.

Anse de pêche de Petite-Rivière-au-Renard. Source : Musée de la Gaspésie, Collection Marcel Lamoureux.

Rivière-au-Renard, septembre 1909. Le soleil se lève sur ce village gaspésien bâti à coups de lignes, de rames et de barges. Un matin tranquille aux effluves salins, le premier depuis quelques jours. Ici, les pêcheurs réclament un juste prix pour leur morue et la fin de leur endettement perpétuel. Partout en Gaspésie, la pêche est menée par des compagnies étrangères avec en tête la Charles Robin, Collas and Co. Depuis plusieurs jours, la Révolte des pêcheurs est bel et bien entamée, après 200 ans d’exploitation aux bénéfices essentiellement jersiais. Une centaine d’années plus tard, qu’en est-il de la situation des pêcheurs professionnels ? Retour sur une vague de fond d’une Gaspésie insoumise qui jeta les bases des coopératives et associations de pêcheurs du Québec maritime.

La philosophie au banc des accusés

Par Mario Ionut Marosan, doctorant en philosophie politique, Faculté de philosophie de l’Université Laval et Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal

L’Académie de Platon (ou Platon conversant avec ses disciples) est une mosaïque romaine du Ier siècle conservée au musée archéologique national de Naples.

« Un peuple n’a pas d’idée pour laquelle il n’ait un mot : l’intuition la plus vive reste un sentiment obscur jusqu’à ce que l’âme trouve une caractéristique et, au moyen du mot, l’incorpore à la mémoire, au souvenir, à l’intelligence, et […] à la tradition : une raison pure sans langage sur terre est une utopie. »

(Johann Gottfried Herder, Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité, Paris, Aubier, 1962, p. 149 et p. 151)

Introduction : le grand divorce entre les sciences et les humanités

Le procès des humanités, plus généralement, et de la philosophie, plus précisément, a pris aujourd’hui beaucoup d’ampleur. Lorsque Frédéric Tremblay, résident en médecine familiale, accuse violemment les sciences qu’il qualifie demolles « du fait que, même si on trouve éventuellement un vaccin contre le coronavirus, certains ne voudront pas le recevoir », de ne pas avoir suffisamment « contribué à la progression de l’humanité », de « s’être trop facilement acceptées comme sciences molles au lieu de chercher à se durcir », « d’être responsables du fait que les conspirationnismes de tout crin tiennent actuellement le haut du pavé », « du fait qu’il n’y ait plus de vérité », et « d’une partie des morts que fera la COVID-19 »[1], il n’est pas exagéré de soupçonner que certaines des opinions que ce scientifique exprime haut et fort sont partagées par un nombre non négligeable d’individus dans nos sociétés. Aussi, cela semble annoncer une offensive plus profonde et violente, du moins pour tous ceux qui ont des yeux pour le voir. Ce rapport de plus en plus tendu que les sciences de la nature entretiennent avec les humanités et la philosophie ouvre sur une époque du plus grand danger.

Or, si le grand divorce entre les sciences et les humanités – suivant la formule employée par Isaïah Berlin (1909-1997) – n’est pas une nouveauté, c’est parce qu’il se préparait déjà depuis quelques temps. Aux yeux de Berlin, c’est précisément le contraste entre les idées de Voltaire (1694-1778), figure centrale de la philosophie des Lumières, et celles du philosophe napolitain Giambattista Vico (1668-1744), profondément anti-voltairiennes, qui peut servir à jeter un éclairage sur l’opposition radicale de deux attitudes aboutissant à une rupture définitive entre sciences de la nature et humanités, entre Naturwissenschaften et Geisteswissenschaften.

Des lectures marquantes. Introspection d’une historienne en confinement. Automne 2020

Par Karine Hébert, Professeur, UQAR

Au printemps dernier, en prévision d’une nouvelle rubrique que nous lancerons plus tard cette semaine, Pascal Scallon-Chouinard avait « mis au défi » Karine Hébert, professeure à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), de dresser une liste des ouvrages qui ont marqué son parcours, ses intérêts et sa personnalité à titre d’historienne :

« Karine Hébert a grandement marqué mes études au baccalauréat en histoire, à l’UQAR. Elle affichait toujours un désir sincère de connaitre les intérêts et les motivations des gens à qui elle enseignait, offrant un encadrement et des ressources pour les aider à trouver leur voie/voix; pour les aider à cheminer. Ses conseils et son écoute ont été d’une grande importance pour moi, m’amenant à considérer autrement les études : au-delà de la formation, celles-ci pouvaient conduire à une foule d’expériences, de défis et d’occasions connexes. C’est en partie grâce à elle et à la dose de confiance qu’elle a su m’insuffler que j’ai poursuivi mon parcours à la maitrise et au doctorat. En outre, ses travaux et son livre Impatient d’être soi-même ont été pour moi une grande source d’inspiration, dans le cadre de mes recherches (sur l’éducation et la parole étudiante) d’abord, mais aussi en ce qui a trait à mon désir d’engagement. J’ai éprouvé beaucoup de fierté en relisant le petit mot qu’elle m’avait écrit, en 2008, en signant mon exemplaire de son livre. Elle y mentionnait qu’à ses yeux, j’incarnais “les étudiants de papier” qui l’avaient accompagnée et qu’elle avait appris à connaitre durant son doctorat.

Je lui ai lancé le défi de cette liste de lecture, car c’est une personne et une chercheuse pour qui j’ai un grand respect, et qui a été une source d’inspiration importante pour l’historien, le citoyen et la personne que je suis devenu. »

Nous la remercions chaleureusement de s’être prêtée au jeu.


Le 30 avril dernier, alors que le Québec était bel et bien « sur pause », un de mes anciens étudiants[1] (j’assume le possessif) m’offre de faire une véritable introspection et d’écrire sur les ouvrages qui m’ont marquée comme historienne. Difficile de résister : consacrer du temps à revisiter des romans, monographies et essais qui ont contribué à faire qui je suis s’inscrivait dans une démarche tout à fait conforme avec l’esprit du moment. J’ai volontairement amalgamé « historienne » et « qui je suis » dans les phrases qui précèdent. Les deux sont indissociables, et les lectures qui ont structuré mon parcours m’ont à la fois sensibilisée à des réalités qui dépassaient la mienne, et offert des clés – quelques-unes en tout cas – pour les comprendre.

Adolescente, la littérature m’interpellait autant que l’histoire. L’une comme l’autre me permettait de plonger dans l’altérité, de sortir de moi-même, à une période de la vie où la construction de l’ego prend une place certaine… J’ai eu la chance immense de rencontrer une toute jeune enseignante de français généreuse et allumée. Alors que j’amorçais ma dernière année du secondaire, elle a convaincu la direction de notre école de donner la chance aux élèves qui le souhaitaient la possibilité de suivre un cours de littérature contemporaine. Avec elle comme guide pour structurer cette immersion littéraire, j’ai pu entrer dans l’univers de Kazantzákis, Gary, Vian, Tremblay[2]. Mais surtout, j’ai rencontré des autrices. Pour la jeune fille relativement privilégiée que j’étais, la confrontation avec le Montréal de la Deuxième Guerre mondiale dépeint par Gabrielle Roy a résonné avec fracas. En écrivant ces lignes, je relis avec un plaisir renouvelé mon exemplaire de Bonheur d’occasion annoté à cette époque ainsi que la belle biographie rédigée par François Ricard[3].

Ce roman se déroule dans des lieux que je connaissais vaguement, dans une ville que je fréquentais régulièrement, mais dans un quartier que je n’avais jamais arpenté, à l’époque durant laquelle mes grands-mères avaient vécu leur jeunesse avant moi. Malgré cette proximité de temps et d’espace, je sentais un fossé, un gouffre, que je voulais comprendre, à défaut de pouvoir espérer le franchir complètement. Florentine incarnait ce sombre horizon des jeunes filles d’une époque où le travail n’offrait pas aux femmes – à la grande majorité d’entre elles – la réelle possibilité de vivre et de s’émanciper. Le mariage devenait alors pour certaines une bouée de sauvetage, peu importe l’équipage qui les ramenait à bord. Fiction, certes, mais réaliste, Bonheur d’occasion a contribué à graver en moi ce souci de tenir compte des contraintes, des inégalités, mais aussi d’être attentive aux chemins de traverse, aux manières détournées, souvent tues, de contourner les codes. Aujourd’hui, le concept d’agentivité vient dessiner les contours théoriques de cette façon d’envisager les acteurs et actrices du passé, qu’ils soient réel.le.s ou issu.e.s de l’imagination d’une autrice particulièrement sensible à la réalité de son temps.

Histoires à ressusciter : Quelques réflexions sur l’exposition et l’expérience Ododo Wa*

Par Gilbert Nuwagira

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Voici le cinquième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


En grandissant dans le sud-ouest de l’Ouganda, j’entendais parfois des histoires racontées à voix basse sur ce que la rivière Kagera avait apporté en 1994 et sur l’insurrection de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) dans le nord du pays. Ces dernières nous étaient transmises par des personnes qui n’étaient pas allées dans cette région de l’Ouganda. Au début des années 2000, les programmes d’études étaient muets sur les conflits qui persistaient au nord. Bien que nous étudions l’histoire  des rébellions ayant conduit à l’indépendance de l’Afrique de l’Est, je constate avec le recul qu’il y avait un silence marqué sur la manière dont les vestiges de ces conflits étaient gérés. Le jeune homme que j’étais ignorait donc les multiples violations flagrantes des droits de la personne qui se produisaient dans son pays et en était tenu à l’écart.

Il va sans dire que les histoires doivent être racontées. Elles brisent les chaînes de l’ignorance et font tomber les barrières à mesure que les gens acquièrent une compréhension plus nuancée de leur passé et de la façon dont il façonne activement leur avenir. Les histoires non racontées sont comparables aux ulcères qui se nourrissent du tissu social bien que les « armes se soient tues ». L’incapacité à créer des espaces pour partager des histoires tues jusqu’à présent n’est pas sans effet. En plus de favoriser une forme active de silence, cette omerta peut devenir un terreau fertile pour de futurs conflits. Un autre effet réside dans le fait que les perturbations générées par les conflits demeurent à leur tour inconnues, ce qui démontre aussi la nécessité de raconter des histoires. Les communautés doivent prendre conscience de leur passé commun et de leurs différentes expériences sans pour autant nier les récits des autres. Raconter des histoires est une façon d’ouvrir l’espace à des personnes qui ont vécu des périodes tumultueuses et de reconnaître des parcours divers dont les trajectoires sont souvent autrement effacées. Le fait de mettre en lumière les parties moins connues de notre histoire (qu’elles nous maudissent ou nous glorifient) est important pour toutes les générations, surtout lorsque ces connaissances peuvent aider à façonner des politiques, des lois, des pratiques et des cadres qui éviteraient de répéter les erreurs du passé. 

Recension de Poets of the Chinese Revolution

Julien Lehoux[1], Université du Québec à Montréal

Le néophyte qui aimerait s’initier aux études chinoises risque souvent d’être intimidé par la présence importante de la poésie dans les textes de première main. Outre la barrière naturelle de la langue, la poésie chinoise recèle moult subtilités dans sa conception structurelle, en plus de nombreuses références à la longue histoire du pays. Faire l’étude du militantisme chinois devient donc un double défi tandis que les messages politiques se mêlent aux métaphores littéraires et aux référents historiques. Certaines particularités et subtilités du communisme chinois, de ses modestes débuts à l’avènement de son régime, peuvent ainsi être perdues d’une étude historique à l’autre. De fait, la poésie, primée par plusieurs militants de l’époque, a parfois tendance à être mise de côté dans les études sur le sujet. En présentant une série de poèmes traduits, le récent ouvrage anthologique de Gregor Benton, Poets of the Chinese Revolution[1], est ainsi une addition bienvenue dans les études sur le communisme chinois.

Benton est professeur émérite du département d’histoire à l’université de Cardiff. Dans le cadre de Poets of the Chinese Revolution, Benton s’est principalement chargé de la compilation, de la traduction et de la présentation des poèmes. Son collègue, Feng Chongyi, grand spécialiste de l’histoire intellectuelle de la Chine contemporaine, l’accompagne quant à lui dans l’édition de l’ouvrage.

Benton met quatre auteurs de l’avant : le cofondateur du Parti communiste chinois Chen Duxiu, le prisonnier politique Zheng Chaolin, le commandant d’armée Chen Yi et le père de la révolution Mao Zedong. L’intention de Benton est de prendre quatre personnes dont la vie et la carrière ont été définies par l’avancée du communisme, mais dont les trajectoires sont complètement différentes. En faisant une lecture critique de leurs poèmes, rédigés tout au long de leur vie, Benton tente de souligner la pluralité artistique des adhérents du communisme chinois et la juxtaposition de leur vie et de leur idéologie que les poèmes expriment. Poets of the Chinese Revolution veut ainsi démontrer l’importance de la poésie chez les militants chinois et le processus créatif derrière leur écriture. C’est en étudiant ces éléments que nous pouvons découvrir une autre facette de ces auteurs. Nous pourrions cependant blâmer le manque d’auteures dans la sélection de Benton. En effet, des perspectives féminines auraient été bien accueillies dans son recueil. Les poèmes de la prisonnière politique Lin Zhao, par exemple, se seraient bien mêlés et comparés à ceux de Zheng Chaolin. Les textes de la révolutionnaire He Xiangning auraient aussi fait un contraste intéressant avec ceux de Chen Duxiu.

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