Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Auteur/autrice : Histoire Engagee Page 2 of 83

Recension de l’ouvrage de Mary Anne Poutanen : Une histoire sociale de la prostitution : Montréal, 1800-1850

Une histoire sociale de la prostitution | les éditions du remue-ménage

Amélie Dufresne, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal

Le présent ouvrage, publié en 2021, offre une traduction française de Beyond Brutal Passions : Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal parue en 2015. Cette édition arrive à un point nommé, puisque la pandémie de la COVID-19 a considérablement aggravé les inégalités sociales, y compris la marginalisation des travailleuses du sexe[1]. Cette publication permet d’enrichir notre compréhension de la prostitution hétérosexuelle à Montréal pour la première moitié du XIXe siècle. Mary Anne Poutanen y analyse principalement les interactions des femmes justiciables avec leurs familles, la société et les représentants de la justice. À l’instar de plusieurs autres historiennes étudiant le travail du sexe, l’autrice se penche sur les femmes accusées de prostitution pour retracer leurs parcours, et non simplement sur les lois ou les positions morales de la société face à ce commerce. L’agentivité des femmes accusées de prostitution tient une place centrale dans cet ouvrage. L’historienne soutient en effet que le comportement sexuel jugé hors norme de ces femmes était, en fait, l’expression de leur agentivité qui se voyait réprimée par leur famille, leurs voisins et les policiers. Grâce à l’utilisation de sources très variées telles que des documents d’archives judiciaires, des recensements, des journaux, des registres paroissiaux et la base de données du programme de recherche en démographie historique, l’autrice parvient à construire une histoire de la prostitution qui se concentre principalement sur les femmes, la sexualité et le pouvoir judiciaire.

Les Mongols : les derniers des barbares?

Jérémy Le Blanc-Gauthier, Doctorant à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal

En ces temps où tous et toutes semblent consciencieux tant de leur image que de la représentation de l’altérité – tous et toutes sont soucieux de ne pas réduire l’Autre à des stéréotypes ou des clichés – est-il possible que la représentation historique des Mongols échappe à cette prudence? Il semble qu’en effet il est toujours possible de réduire l’histoire des Mongols – et celle des groupes ethniques associés à cette histoire – à l’image du barbare. Cette réduction va plus loin que la vulgaire association du terme «mongol» à l’idiotie et la folie, elle impose une écriture de l’histoire centre et est-asiatique où les Mongols sont les porteurs de toutes choses négatives, violentes et cruelles. En effet, la richesse culturelle de cet espace du globe reste encore enfouie sous cette image des Mongols sanguinaires. Peut-être est-il venu le temps de réviser la compréhension historiographique de ce peuple et de cet espace géographique?

C’est dans le cadre d’une charge de cours m’étant confiée[1] que je dus côtoyer – et enseigner – la matière suivante qui synthétise le paradigme des Mongoles barbares :

L’invasion Mongole (sic)

L’empire Mongol (sic) […] dont le fondateur, Gengis Khan (1155-1227) n’était pas musulman, a débuté avec la prise de la Sibérie Méridionale en 1207 É.C. […] On ne considère pas cet empire comme musulman, même si certains de ces (sic) dirigeants sont devenus musulmans. Ces derniers ont instauré et pratiqué un islam à la mode nomade, soit un islam rigide, orthodoxe et peu ouvert, provoquant la décadence d’un islam plus ouvert et conciliant. À leur arrivée, ces conquérants faisaient des razzias dans toutes les villes et détruisaient ce qui en faisait la beauté et la richesse. Par exemple, des villes très prospères telles que Baghdad et Hamadan (en Perse) furent détruites et leurs bibliothèques brûlées. Dans le cas de Hamadan, des dizaines de milliers de livres calligraphiés à la main (un travail long et couteux) furent brûlés en une nuit. L’empire Mongol (sic) fut le deuxième plus grand empire de toute l’histoire de l’humanité pour ce qui est de la superficie. Durant quelques siècles, une version rigide et non tolérante de l’islam a perduré, restreignant les musulmans à une vision étroite et guerrière de l’islam[2].

Voilà que la violence et l’orthodoxie rigide médiatiquement associées à l’islam seraient en fait un héritage des empires mongols qui ne sont, ici, pas considérés comme musulmans[3]. Le nomadisme serait même synonyme de rigidité et de fermeture (oubliant que l’islam s’est formé dans un contexte caravanier?). S’il ne s’agit pas d’orientalisme tel que conceptualisé par E. Saïd[4], reconnaissons qu’il y a tout de même là un renvoi à l’altérité pour ce qui a trait aux maux associés à l’islam : les Mongols y font figure de boucs émissaires. Sans nier, ni même relativiser, la violence et les destructions de l’expansion des khanats mongols, le durcissement de l’islam au temps des invasions serait plus le fait de la rencontre avec une altérité hostile qu’une réforme imposée par cette dernière.

Décès de Lucie Dagenais (1933-2021)

Texte publié par Cory Verbauwhede, Simon Tremblay-Pepin, Saïdeh Khadir, Lorraine Dagenais et Simon Turcotte sur le blogue du CHRS

Lutter et assumer notre pouvoir collectif

Le 8 novembre dernier, la syndicaliste et féministe Lucie Dagenais nous a quittés discrètement. Le Québec perdait ainsi sans le savoir l’une des plus ardentes défenderesses de son système public de santé et de services sociaux. Elle a commencé son militantisme à une époque où la gauche participait, notamment via le mouvement syndical, à déterminer l’orientation politique de la société. Sa vision d’une gauche qui peut gagner et agir pour transformer le monde pourrait inspirer les personnes qui luttent contre l’injustice aujourd’hui.

Recension : « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de recontres, d’Ani Kuni à Kiuna, d’Emanuelle Dufour

Léanne Vo, étudiante en enseignement primaire et diplômée en histoire et en études autochtones

« C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna est une invitation à la rencontre des peuples autochtones, en commençant par un tête-à-tête avec soi-même dans le but de prendre conscience de notre place dans l’histoire. Emanuelle Dufour nous offre une bande dessinée autobiographique et collaborative, concrétisée dans le cadre de son projet doctoral en recherche-création à l’Université Concordia. À travers une démarche introspective et grâce à un assemblage riche de témoignages, elle s’intéresse à la (non) rencontre entre Québécois.es et Autochtones. Les illustrations poignantes et réfléchies révèlent que les rares contacts avec les peuples autochtones sont souvent artificiels et indirects. Dans la culture populaire, dans les médias et à l’école étaient transmises – et le sont souvent encore – des représentations misérabilistes des Premiers Peuples, ce qui a participé à maintenir invisibles leurs luttes et leur existence contemporaines.

En tant que future enseignante, je considère qu’il est de ma responsabilité de briser la tendance à généraliser les réalités autochtones et à les réduire à un passé lointain. Je veux sensibiliser les jeunes aux beaux comme aux moins beaux moments de notre histoire afin de les conduire vers le dialogue et de les faire contribuer à la réconciliation. Ainsi, la BD de Dufour se présente comme un outil pédagogique des plus pertinents pour commencer l’autochtonisation des cours d’univers social, étant donné que les manuels scolaires (ou plutôt le ministère de l’éducation) tardent à emboiter le pas.

« Il n’y a que des rendez-vous manqués avec l’histoire. »Régine Robin entre réflexion historiographique, mémoire culturelle et fiction

Emmanuel Delille, chercheur au Centre Marc Bloch et chercheur invité au Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCÉAE)

L’historienne française et canadienne Régine Robin (née Rivka Ajzersztejn, 1939-2021) nous a quittés il y a quelques mois. De nombreux hommages lui ont été rendus par ses proches. Impossible de me joindre à leurs voix sous la forme d’un dialogue intime : d’une part je ne connais guère toute sa production scientifique, d’autre part j’ai surtout lu ses livres à la lumière de mon exil berlinois avant de la rencontrer brièvement à Montréal. Aussi je me propose de parler de son œuvre critique en rendant compte de deux publications posthumes, tout en tissant quelques liens avec des ouvrages plus anciens. Il s’agit d’un livre d’entretiens et de la réédition d’un ouvrage plus académique dont la parution ce printemps risque d’être passée inaperçue en raison de la pandémie. Ces deux volumes publiés à trente ans d’intervalle, Les Ombres de la mémoire (2021) et Le Roman mémoriel (1ère éd. 1989 ; nouvelle édition 2021), traitent largement la question des rapports entre histoire et mémoire, mais pas seulement et pas de la même manière. En effet, l’étude des rapports entre genre romanesque et sciences sociales a pris une place prépondérante dans sa pratique de l’écriture, jusqu’à son dernier livre sur l’univers de Patrick Modiano, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre (2019). En outre, les deux ouvrages actuellement en librairie s’inscrivent dans la continuité d’autres essais sur les cadres collectifs de la mémoire, comme Berlin Chantiers (2001) et La Mémoire saturée (2003)[i]. Ces titres viennent rappeler en même temps l’un des évènements majeurs qui a bouleversé notre rapport à la mémoire depuis plusieurs décennies, notamment du point de vue des historien·ne·s de la génération de Régine Robin, née au début de la Seconde Guerre mondiale : la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande qui l’a suivie.

Page 2 of 83

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén

%d blogueurs aiment cette page :