Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Catégorie : Andrée Rivard

« Pas d’histoire, les femmes! » Réflexions critiques d’une historienne de l’accouchement

À propos du livre de Denis Goulet, Chronologie de l’histoire de l’obstétrique-gynécologie au Québec. [1]

Par Andrée Rivard, chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières, chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, Savoirs et Sociétés

Le titre de ce texte reprend à quelques mots près celui d’un ouvrage de l’imparable Micheline Dumont, pionnière de l’histoire des femmes au Québec.[2] Il m’arrive de retourner à ses écrits lorsque j’ai besoin d’inspiration et quand je veux retrouver du courage pour, comme elle, continuer à « faire » l’histoire des femmes et la mettre en valeur dans un contexte qu’il m’arrive de trouver désespérant.

Cette réflexion est destinée à montrer, par un exemple représentatif, la persistance de la vision masculine du monde en histoire et à en souligner les effets sur la profession historienne et la société.

Présentation

L’ouvrage dont il est question dans cette note critique est celui de Denis Goulet, Chronologie de l’histoire de l’obstétrique-gynécologie au Québec, publié en 2017 par l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ) pour souligner ses 50 ans. Goulet était alors professeur associé et chargé d’enseignement à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et professeur associé au département d’histoire de l’UQAM. Il a à son actif un nombre impressionnant de travaux relatifs à l’histoire de la médecine dont plusieurs livres portant sur l’histoire des hôpitaux, des facultés de médecine, des spécialités médicales et autres sujets connexes.

L’accouchement : une histoire nécessaire

Par Andrée Rivard, chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, Savoirs, Sociétés[1]

Version PDF

Accouchements et maternité, photographies d'Antoine Desilets (entre 1951-1997). BAnQ, Cote : P697,S1,SS1,SSS12,D1.

Photographie tirée d’une série portant sur les accouchements et la maternité. Fonds Antoine-Désilets (entre 1951-1997), BAnQ, Cote : P697,S1,SS1,SSS12,D1.

Durant les années 1970 et 1980, la propriété du corps a été une préoccupation centrale chez les féministes. Si l’accès à la contraception et à l’avortement a été son plus grand symbole, l’accouchement, qui participe à une même réalité corporelle et reproductive, a également fait partie des luttes. À l’instar d’autres Nord-Américaines inspirées par le mouvement pour la santé des femmes, des Québécoises ont voulu se « réapproprier » leurs enfantements[2]. Des femmes et des groupes de femmes ont publiquement révélé leurs mécontentements concernant l’extrême difficulté d’avoir des accouchements naturels dans les hôpitaux (où est imposée une panoplie de soins, de médicaments et d’interventions), l’absence de choix quant au lieu (l’hôpital étant pratiquement le seul) et au professionnel qui en aura la « responsabilité » (les médecins détenant un monopole sur les soins obstétricaux), le manque de respect des intervenant.es quant à leurs décisions et leur faible influence dans le système de santé.

En 1999, l’intégration des sages-femmes dans le réseau de la santé, après quatre années d’expérimentation dans des projets-pilotes, et la mise sur pied d’un programme universitaire menant à l’obtention d’un permis de pratique ont été la plus grande réussite du mouvement pour l’humanisation de la naissance[3]. Pour les femmes en santé, les sages-femmes représentaient une alternative au modèle généralisé puisqu’elles offraient un accompagnement démédicalisé permettant d’avoir un accouchement naturel dans le lieu de leur choix (maison de naissance, domicile, hôpital). Les militantes attendaient qu’elles mettent en œuvre les principes féministes en santé, notamment en ayant une relation égalitaire avec leurs clientes et en plaçant l’empowerment au cœur de la démarche d’accompagnement[4]. Ce gain – obtenu à l’arraché au terme d’une longue et difficile lutte avec la gent médicale et leurs allié.es au sein de l’appareil étatique – étant affaire du passé, les femmes n’auraient eu qu’à profiter de l’heureux moment! Dans ces conditions renouvelées, presque parfaites dirait-on, pourquoi sentir le besoin d’y revenir? Un tel passé dont on semble si bien connaître les tenants et aboutissants à cause de sa proximité peut-il être objet d’histoire? Devrait-on pour l’instant se contenter des connaissances éparses (où se mélangent fiction, réalité et mythe) à notre portée? Dans ce texte, je ferai valoir la pertinence d’investiguer l’histoire de l’accouchement pour participer aux débats actuels et j’émettrai quelques hypothèses sur les facteurs explicatifs du faible intérêt pour l’histoire de l’accouchement, en espérant que cette mise au jour permette de surpasser les blocages.

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