Marwan Attalah, Doctorant au département de sciences des religions de l’UQAM et en sciences politiques et sociales à l’Université Catholique de Louvain

Introduction

Dans le nord-ouest du sous-continent indien, bordé à l’ouest par l’Hindu Kush, et à l’est par l’Himalaya, au carrefour entre l’Asie centrale et le Moyen-Orient, le Cachemire occupe une place centrale dans la rivalité indo-pakistanaise depuis la dissolution du Raj britannique en 1947. En mars 2000, cette région avait par ailleurs été qualifiée par le président américain Bill Clinton, dans un contexte de tension nucléaire, comme l’endroit le plus dangereux au monde. Toutefois, au centre des prétentions irrédentistes de ces deux pays se trouve la population cachemirie, dont le combat pour son autodétermination dure depuis plus de quatre-vingts ans. Le conflit du Cachemire a souvent été dépeint par ses moments les plus violents, notamment depuis l’importante insurrection des années 1990 qui a déchiré la province pendant plus de dix ans. Au sein même des études cachemiries, l’analyse des mobilisations locales s’est principalement focalisée sur cet épisode du conflit ainsi que sur les phases contemporaines de la lutte (2000-2022), en délaissant souvent les périodes antérieures[1]. Dans cet article, notre ambition est donc de remettre en question la perception de la lutte cachemirie comme un conflit armé principalement violent en détaillant l’histoire des mobilisations depuis le début du XXème siècle jusqu’en 1989. En effet, en procédant à une analyse historique sur la longue durée, nous souhaitons montrer la complexité du mouvement d’autodétermination cachemiri ainsi que les manières donc l’enchevêtrement des luttes d’autodétermination en Inde ont poussé le gouvernement indien à brider les aspirations cachemiries afin de conserver son projet d’unité nationale.

La naissance d’un mouvement

L’État princier du Jammu-et-Cachemire : 1846 – 1947

Entre 1757 et 1947, la Compagnie britannique des Indes orientales puis, à partir de 1858, la Couronne britannique, ont appliqué un modèle de dominations directe et indirecte sur le sous-continent indien. Au fur et à mesure que les Britanniques s’emparaient du territoire, autant par conquêtes que par alliances, un système de « Paramountcy[2] » a été établi. À travers ce régime de gouvernance, les États princiers, dont plusieurs étaient antérieurs à l’arrivée des Européens dans les Indes et se composaient de fragments d’anciens royaumes et empires, sont devenus sujets de la Couronne d’Angleterre. Bien que les États princiers fussent soumis à la tutelle britannique, une souveraineté relative leur était accordée[3]. En 1947, lors de la partition du Raj britannique, les 565 États princiers du territoire ont dû choisir auquel des deux dominions nouvellement indépendants ils allaient adhérer : l’Inde ou le Pakistan. L’État du Jammu-et-Cachemire, dirigé par le maharaja Hari Singh, dernier monarque de la dynastie Dogra fondée en 1846, était l’un des plus grands États princiers de l’Empire des Indes, tant par sa taille que par sa population. De plus, cet État à la frontière de l’Empire des Indes bénéficiait d’une situation géographique qui lui donnait, tel que le soutien l’historien Alistair Lamb, le potentiel : « to exercise a more than purely hypothetical choice as to its future[4] ».

Figure 1. Carte du Raj Britannique à l’aube de l’indépendance (Source : Philippe Rekacewicz (2007) « De l’ère coloniale à la partition » [Carte]. Dans Le Monde diplomatique, Manière de voir, éd. par Martine Bulard, n°94, août-septembre 2007. (Consulté le 25 mars 2020). https://www.monde-diplomatique.fr/52387).