Frantz Fanon, ses luttes et ses temporalités : Autour de Fanon hier, aujourd’hui avec Hassane Mezine

Publié le 20 juin 2019

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire (UQAM) et Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie (Université de Montréal)

Image tirée du film Fanon hier, aujourd’hui.

Le 21 mai dernier, à Montréal, le collectif Pour une dignité politique présentait la première canadienne du film Fanon hier, aujourd’hui en présence du réalisateur Hassane Mezine invité pour l’occasion. Mezine, cinéaste et militant de longue date, propose dans ce documentaire une médiation à la fois sensible, difficile et combative entre d’une part les écrits et la vie en lutte de Frantz Fanon et, d’autre part, les mobilisations et présences contemporaines de sa pratique et de sa pensée politiques décoloniales. Des entrevues poignantes, des archives surprenantes, saisissantes même, et un parcours historique et géographique qui renégocient tant les temporalités que les frontières de l’oppression, des hiérarchies raciales et de la colonialité, mais surtout des résistances, des luttes et des solidarités.  Christine Chevalier-Caron et Philippe Néméh-Nombré se sont entretenu.e.s avec lui.

Philippe Néméh-Nombré : Hassane, si je comprends bien, la volonté de faire le film vient d’une part de votre background en cinéma, d’autre part de la militance. Mais, concrètement, Fanon en tant que tel, ça arrive quand, ça arrive comment, ça arrive pourquoi?

Hassane Mezine :  J’avais une vingtaine d’années quand j’ai lu Fanon, et je l’ai relu il y a quelques années – pour vous donner une idée, maintenant j’ai 47 ans. Je l’ai relu, il y a 4 ou 5 ans, et je l’ai relu différemment, puisque je pense qu’on ne lit pas Fanon de la même manière lorsque l’on a 20 ans, et 20 ans plus tard. En fait, en le relisant, je me suis rendu compte à quel point les idées de Fanon avaient beaucoup trotté dans ma tête, dans l’évolution de mon militantisme, dans l’orientation et la manière dont j’ai milité et me suis construit politiquement. C’est-à-dire que c’est vrai que Fanon, je le dis souvent presque en plaisantant, lorsque je l’ai lu pour la première fois en débutant par Peau noir, masque blanc, ce petit livre qui a une épaisseur de moins d’un centimètre, il a fallu que je le lise accompagné d’un dictionnaire qui faisait 15 centimètres à côté, puisque forcément, des termes très techniques m’étaient inconnus, notamment de médecine et de psychiatrie, et j’avais cette volonté de comprendre. Voilà, et quand j’ai relu Fanon, j’ai un peu enchaîné en lisant Peau noir, masque blanc, et en passant par un livre très important dont nous parlons un peu moins qui est L’an V de la révolution algérienne, sociologie de la révolution algérienne et sociologie d’une révolution[1]. À mon sens, ce livre est aujourd’hui énormément d’actualité quand on voit ce qui se passe en Algérie, notamment en ce qui concerne les rapports sociaux : comment un contexte révolutionnaire peut de manière très rapide et presque instantanée créée des changements sociologiques qui ne sont pas nécessairement permanents, mais qui sont présents dans cette dynamique révolutionnaire.

Puis, j’ai relu Les damnés de la terre. Et j’avais vraiment eu cette volonté, qui me trottait déjà dans la tête, de faire quelque chose sur Fanon. Par contre, je ne savais pas comment, parce qu’il s’agit d’un chantier incroyable, et puis Fanon peut être abordé de façons très diverses. Pour moi, c’est vrai, ce fut d’un point de vue militant, et ça s’est précisé en parlant avec un copain que je retrouve tous les ans à l’occasion du 17 octobre sur le fameux pont Saint-Michel où ont été jetés plus de 200 Algériens le 17 octobre 1961[2]. Je discutais avec cet ami de la possibilité de faire un film sur Fanon ou un travail sur Fanon, et au bout d’un moment, il m’a dit avoir des enregistrements avec Abdelhamid Mehri que l’on voit dans le film. Il me dit l’avoir interviewé sur la question algérienne, sur l’histoire de l’Algérie. Forcément, comme Mehri a évoqué Fanon, il lui a posé deux ou trois questions à son sujet, et me dit donc écoute : « ces éléments-là, je les ai et je ne sais pas quoi en faire, j’ai peut-être l’idée d’en faire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, alors voilà je te les donne si tu veux faire quelque chose ». Alors, voilà la genèse, l’idée part de là, et pour moi, c’était un peu un cadeau empoisonné, parce que je devais maintenant faire un truc avec.

En fait, ça m’a mis le pied à l’étrier, et ensuite il a fallu commencer à trouver des intervenants, des gens qui ont connu Fanon, voilà, il y a eu un travail de recherche qui s’est fait, de contacts. À partir de là, j’ai créé un petit film sur Fanon qui, au départ, se voulait être une biographie : un petit film de 25 minutes que j’ai d’abord présenté dans un événement qui s’est tenu à Paris pour les 90 ans de la naissance de Fanon. Quand je l’ai terminé, j’ai eu beaucoup d’encouragements, et on m’a dit qu’il fallait que je continue. Et bon, je me suis dit tiens, c’est motivant quand on a fait un travail, et que l’on sent qu’il y a une réception du public. Ce qui s’est donc passé, c’est que j’ai continué à travailler en ce sens pour rallonger le film et en faire une biographie chrono-géographique, pour présenter ce personnage qu’il me semblait important de faire connaitre. C’est à ce moment que les choses ont commencé à plutôt mal se passer. Je ne faisais plus confiance en ce que je faisais et je sentais une espèce d’énergie négative qui me hantait. Je ne savais pas ce que c’était, mais je le ressentais énormément et je me suis finalement rendu compte que j’enfermais Fanon dans le passé, que je pouvais travailler sur le film différemment. Au bout d’un moment, avec ma compagne, en discutant, j’ai suggéré : « Qu’est-ce que tu en penses si je le ramenais aujourd’hui? ». De là est venue l’idée et, à partir de ce moment, ça m’a semblé très important de ramener Fanon dans le présent. D’ailleurs, justement, quand l’idée de faire un truc sur Fanon m’étais venue, en le relisant, c’était justement qu’il y avait toute l’actualité de Fanon qui était présente et qui me semblait pertinente. Donc là, il y a eu un travail, il y a eu un choix qui s’est fait d’intervenants après avoir réalisé des recherches.

Christine Chevalier-Caron : Oui, il s’agit d’un énorme travail de recherche pour simplement aller trouver des gens pour intervenir. Pour ma part, peut-être parce que je suis historienne, j’ai un intérêt particulier pour les archives de Fanon. On est habitué de voir les deux mêmes photos de lui, et il y a bien sûr le discours sur le racisme mais entendre sa voix c’est très rare. Et pour la première fois dans le film, pour beaucoup de gens, on a pu voir Fanon animé, on l’a vu marcher. J’ai l’impression que ça a beaucoup interpellé les gens, puisque récemment plusieurs personnes nous disaient ne jamais avoir entendu Fanon. Donc, pouvez-vous un peu nous parler d’où et comment ces archives sont venues à vous, comment vous les avez trouvées?

H.M. : Même s’il est rare de voir Fanon animé et d’entendre sa voix, c’est plus accessible que ce que l’on a tendance à croire. Par exemple, pour ce qui est de la conférence de Rome, elle est disponible, ce sont des archives qui ont été enregistrées à la conférence de la Sorbonne en 1956, je crois qu’elle est même disponible sur YouTube, et on la trouve en livre, elle avait été éditée chez Présence africaine. Après, j’ai eu le privilège d’avoir quelques photos privées de la famille par Olivier[3] [Fanon]. Olivier, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion de rencontrer, avec qui j’ai pu discuter, qui m’a fait confiance, avec qui, jusqu’à aujourd’hui, j’ai un rapport très sympathique, très fraternel je dirais même, qui m’a donné des images exceptionnelles, très privées, sur sa maman. Moi, j’avais l’idée de montrer, aussi, Josie Fanon, puisque ça me paraissait important, parce que c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui ont été dites sur elle, sur la relation de Fanon avec elle, ce qui me parait aussi être beaucoup de spéculations : il y a des choses qui peuvent s’avérer être fausses ou pas avec sa femme, mais j’ai surtout entendu parler de rapports affectueux. Je pense que Josie a eu un rôle très important dans la vie de Fanon, elle l’a accompagné depuis Peau noire, masque blanc, qu’elle a tapé à la machine pour Fanon, parce qu’il n’écrivait pas beaucoup en fait. Il faut savoir, par la suite, qu’il parlait beaucoup, souvent il ne se reprenait même pas, c’est quelqu’un qui avait une certaine tradition, qu’on aurait pu mettre devant une platine comme quand on enregistrait un disque dans les années 1960, où c’était du one shot, et qu’on avait, un peu comme on l’a vu, dans le reggae notamment.

On avait une patte qui était mise, cinq chansons et on n’avait presque pas droit à l’erreur. Lui, il fonctionnait un peu de la sorte, et voilà, Josie a joué un rôle, on l’a appris par la suite, même sur la question des Damnés de la terre, c’est elle qui a commencé à taper pour Fanon les textes qui ont été repris, par la suite, par Marie-Jeanne Manuellan, qui elle avait tapé L’an V de la révolution algérienne en 1958. Ensuite, Josie l’a accompagné jusqu’au bout, elle a toujours été présente avec lui, elle voyageait avec lui au Ghana, elle a été aux frontières avec lui. Et ce qui est intéressant, c’est que par la suite, quand Fanon est mort, elle est restée dans l’esprit de Fanon, c’est-à-dire qu’elle est toujours restée en Algérie, elle a eu cette fameuse affaire par rapport à Jean-Paul Sartre. En 1967, lorsque les Israéliens envahissent Jérusalem, Sartre prend position pro-israélienne, pro-sioniste, ce que Josie refuse jusqu’à demander à Maspero [les Éditions Maspero] de retirer la préface de Sartre des Damnés de la terre, ce qui va créer un petit scandale. À ce moment, il y a beaucoup de chose qui ont été dites contre elle, des attaques, notamment par Claude Lanzmann, et d’autres qui étaient un peu les bras droits de Sartre et qui ont tenu, jusqu’à la fin, des positions très pro-sionistes. Voilà, c’est pour ça que ça me semblait important de montrer que Josie Fanon n’était pas juste une potiche comme on a souvent eu tendance à l’entendre, et qu’elle a joué un rôle dans la vie de Fanon, c’était sa compagne et il était important de le montrer.

C.C.C. : C’est une image qu’on a rarement eue d’elle, mis à part qu’elle a tapé les Damnés de la terre. 

H.M. :  Les débuts. D’ailleurs, il y a eu des spéculations, on a même dit à un moment que les Damnés de la terre, au début, ce serait même Abdelaziz Bouteflika qui aurait été nommé secrétaire pour taper, Abdelaziz Bouteflika que Fanon avait rencontré. Bouteflika était à Gao au Mali, il était dans la région de Gao, il était protégé comme membre du FLN par Bakara Diallo qui était le gouverneur de cette région dans le Mali nouvellement indépendant. À l’époque, Bouteflika était réfugié au Mali, et puis avait comme nom de guerre Abdelkader al-Mali. Il fait partie des gens qui ont travaillé sur le front sud au moment, en 1960, où Fanon est nommé comme l’un des responsables avec d’autres pour créer ce front.

C.C.C. : Ça donne du poids à l’histoire, avec ce qu’il se passe actuellement, ça met beaucoup de choses en perspectives.

H.M. :  Oui, et c’est important. Le Mali de Modibo Keita[4] a vraiment joué un grand rôle. Et peut-être que j’anticipe, mais j’avais vraiment envie de montrer, dans le contexte d’aujourd’hui, qu’on a tendance à oublier toute l’africanité de la lutte algérienne dans sa lutte d’indépendance, et aussi dans la période post-indépendance, son lien à tous les mouvements de libération nationale, et montrer comment Fanon s’inscrit dans la lutte algérienne qui et une lutte africaine. Il s’agit d’une lutte qui se situe dans le panafricanisme et dans l’internationalisme, et ça on a tendance à l’oublier.

P.N.N. : J’aimerais prendre la balle au bond, et vous poser une question propre à notre contexte présent. Si j’essaie de reprendre la question que vous avez posée à vos intervenants dans le film, si je vous la pose à vous, puisque vous militez : comment est-ce que dans votre militance, dans les groupes dans lesquels vous évoluez, la pensée fanonienne est incarnée? Où se situe Fanon? Quelle est sa place dans votre militance à vous?

H.M. : Fanon, je ne le perçois pas comme un prophète, je le vois comme une des boussoles politiques qui peut nous être utile pour se créer notre propre boussole politique. C’est-à-dire que Fanon n’est pas figé dans le temps, il n’est pas figé dans une époque, il n’est pas figé dans une géographie. Fanon nous donne des éléments de réflexions qui nous permettent d’essayer d’être créatif dans la manière par laquelle nous souhaitons militer. Ça ne veut pas dire que ce sont des vérités absolues qui arrivent de manière monolithique, à appliquer de manière dogmatique, non, Fanon, c’est quelqu’un qui nous donne des éléments de réflexion et qui fait que chaque élément doit s’adapter dans des contextes différents.

P.N.N. : Et même la manière dont c’est écrit, ce serait dur de le prendre comme un manuel.

H.M. :  Tout à fait, et ce qui est intéressant, c’est que c’est peut-être la raison pour laquelle on lit Fanon en Amérique dans le contexte des années 1960, dans des mouvements comme les Black Panthers, ou ici au Canada dans les mouvements québécois d’indépendance comme en Amérique du Sud, au Sri Lanka, ou encore en Inde, ou dans des endroits comme la Corée, ou en Afrique, bien sûr. C’est la question de la colonialité qui est un colonialisme de l’esprit, et pas un colonialisme géographique uniquement. Aujourd’hui, quand l’on voit la critique qu’il fait de ces élites, de ces petites bourgeoisies nationales, elle est d’actualité : ce sont aujourd’hui aussi de petites bourgeoisies nationales complètement aliénées qui deviennent des outils qui permettent à un système impérial de contrôler le Sud grâce à des gens du Sud qui se mettent au service et deviennent des courroies de transmission du colonialisme, et des intérêts de l’impérialisme. Donc cette question-là démontre qu’aujourd’hui, nous vivons dans un monde unipolaire où c’est vrai que tout s’applique quasiment de manière eurocentrée. Aujourd’hui, on peut prendre le cas de pays qui historiquement n’ont jamais été colonisés, mais qui malheureusement, par la force des choses, par la force de l’ordre mondial dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui agissent de manière eurocentrée. On pourrait, par exemple, prendre le cas de l’Éthiopie ou même de la Thaïlande qui sont des pays qui n’ont pas été colonisés ou très peu colonisés pour l’Éthiopie, mais qui se retrouvent malgré eux dans une même manière de travailler, notamment dans les universités : il s’agit d’avoir des universités qui fonctionnent avec des codes eurocentrés, puisqu’ils n’ont pas trop le choix, dans le sens où ce sont les normes internationales qui poussent à cela. En conséquence, forcément, des systèmes qui fonctionnent avec des codes eurocentrés fabriquent des gens qui pensent de manière eurocentrique, et qui finalement reproduisent des schémas dans le Sud et qui vont créer des rapports de classes très distincts et des dominations qui sont dramatiques, menant à des réalités très dures dans le Sud. Même dans le Nord, on retrouve, au sein des minorités très souvent issues du Sud, le lumpenprolétariat du prolétariat blanc.

P.N.N. : Ça déborde sur la prochaine question qu’on voulait poser, à savoir comment les mobilisations de la pensée et de la pratique politique fanoniennes à différents endroits dans le monde se rejoignent concrètement, sur cette question de la colonialité, pour se déprendre des mêmes structures, peu importe l’emplacement géographique.

C.C.C. : Oui, et dans le même sens il y a aussi un aspect qui je crois a été abordé lors de la discussion suivant la projection du film à Montréal, mais qu’on souhaitait peut-être développer un peu : on souhaitait en savoir plus sur les différentes réceptions du film en France, en Algérie, et plus largement dans le Nord et dans le Sud. Donc la différence dans la réception, mais aussi les différentes manières de mobiliser Fanon en fonction des contextes Nord/Sud. Pouvez-vous nous en parler?

H.M. :  Je pense que les réalités locales jouent aussi un grand rôle, c’est-à-dire que dans les pays du Sud, il y a souvent des appels à un certain type de matérialisme, des réalités locales qui font forcément la différence. Lorsque l’on est dans le Nord, on peut probablement avoir plus le luxe de dire qu’il n’y a pas de priorité, qu’il faut mettre toutes les luttes au même niveau, et ça ne veut pas dire qu’elles ne sont pas importantes dans le Sud, mais dans le Sud, parfois, il y a des réalités matérielles qui créent la nécessité d’avoir des priorités. Je me rappelle d’avoir vu ça, je me souviens, dans ce débat qui était présenté dans une école décoloniale qui a lieu chaque été à Barcelone, où on a des gens qui étaient venus des quatre coins du monde. On se retrouvait avec des discussions avec des personnes de couleur, des racisé.e.s, qui venaient notamment des États-Unis de classe moyenne-supérieure et qui avaient des préoccupations et réflexions intersectionnelles et sur l’intersectionnalité qui étaient très intéressantes et qui sont des luttes très légitimes mais qui, pour des personnes venant d’Afrique, n’avaient pas le même sens. Je me rappelle de camarades Sud-Africains qui expliquaient que oui, ces choses-là sont très intéressantes, mais qu’eux avaient aussi des problématiques liées à des gamins qui venaient à l’école et qui parfois n’avaient pas mangé depuis deux jours. C’est pour ça que l’idée du front est très importante à l’échelle internationale, mais chacun avec certaines réalités locales et ça je pense que ce sont des choses qui devraient être prises en compte.

Je crois que quand nous sommes dans le Nord, on doit aussi ne pas regarder le Sud avec un manque de lucidité quant aux réalités du Sud, parce que nous vivons dans le Nord, nous vivons dans une sphère que Fanon appelait, en quelque part, la zone d’être où l’humanité a droit à un certain respect. Et lorsque l’on vit dans le Sud global, on vit dans cette zone de non-être où il y a des réalités distinctes. Par exemple, moi je sais que quand je vais dans mon village en Algérie, j’arrive, et des réalités m’échappent parfois, je sais que dans ma famille l’eau arrive tous les 5 jours pendant 30 minutes, et quand l’eau arrive, et bien on ne perd pas de temps. Pourquoi? Parce que si on a perdu ce moment-là, on n’a pas d’eau de toute la semaine, vous voyez ce que je veux dire? Et ça ce sont des réalités matérielles du Sud qui font que des fois, il y a des priorités. Et c’est pour ça que hier, notamment, sur la question qu’on a eue sur le genre[5], j’ai répondu que j’ai choisi de donner un angle à mon film selon certains éléments et priorités que je connais en fonction de mon militantisme. Et je ne suis pas un spécialiste de la question du genre. Je pense que ces choses-là, à un moment, je les connaîtrai peut-être mieux, dans quelques années. Il est possible que je puisse alors les aborder avec plus de connaissances, et avec de la sincérité. Si je le fais, j’ai envie de le faire avec de la sincérité.

P.N.N. : Est-ce qu’il y a des choses qu’on écarte quand on fait un film sur Fanon?

H.M. :  Par choix, oui et non, parce qu’en fait, je pense que pour parler des choix, ce qui a été un peu difficile est, déjà, le choix de citations de Fanon. J’ai dû revenir à des fondamentaux, puisqu’à un moment, je me suis aussi beaucoup posé la question « À qui je destinais ce film? ». Et ce film-là, je n’avais pas envie qu’il soit pour les experts de Fanon. J’avais envie de faire un film qui ne soit pas destiné aux universitaires, qui peut l’être aussi, mais pas que dédier aux universitaires. Pourquoi? Parce qu’avec ce film-là, et je dirais que j’en suis assez content, j’ai des amis, des gens de ma famille, des gens que je connais qui ne sont pas des gens férus de sciences sociales, voire même de lecture, qui en voyant le film ont appris et compris énormément de choses. Parfois peut-être mieux que certains universitaires qui ont une base théorique pour tout, et qui n’ont pas certains ressentis de ce qu’est la condition d’être un indigène sociologique dans le sens de sujet colonial. Bien sûr que quand je dis indigène, c’est à la lumière du contexte français. Ça fait référence au code de l’indigénat qui était un statut juridique et qui, aujourd’hui, dans les sphères du Nord est devenu, surtout, un statut politique. C’est-à-dire que même avec la citoyenneté, à partir du moment où dans un pays comme la France, un État jacobin à la française, lorsque l’on n’est pas blanc et chrétien, on ne fait pas partie pleinement du corps de la nation. Je pense qu’il faut vraiment être blanc et chrétien pour entrer dans le corps de la nation française, pour ne pas être français stagiaire, pour être considéré comme un Français « de souche » réel. La preuve est qu’un Sarkozy, français depuis une génération est présidentiable sans que cela ne soit remis en cause, alors qu’un Antillais qui est français depuis 400 ans, en permanence sa francité est remise en question, tout simplement parce qu’en arrivant sur le territoire hexagonal, le fait d’être Noir remet en cause sa francité.

Ce film, j’ai aussi voulu en faire une initiation à Fanon, le but étant de le rendre accessible et de le sortir des griffes des universitaires. J’ai fait une tournée dans des universités aux États-Unis et je me rends compte qu’au départ, dans ces sphères, on est impressionné d’y aller mais, en fait, j’ai eu des retours d’étudiants qui me disaient : « Moi, par rapport à mon travail, je suis dans la théorie, j’ai l’impression de ne pas m’en sortir, et aujourd’hui ce film me donne une orientation sur mon travail, parce que je sais où je vais, et j’ai compris Fanon, alors que quand je le lis et je l’étudie, il y a des choses qui m’échappent. Et là je l’ai compris ». Et je pense que c’est peut-être le fait qu’il y a une approche qui n’est pas, justement, académique qui fait que le film apporte aussi quelque chose pour des gens qui ont des méthodes différentes de travail. Et voilà, mon idée c’était donc de le rendre accessible à tout le monde, d’en faire un outil et puis de montrer, surtout, que pour moi l’esprit de Bandung et de la tricontinentale c’est le pire cauchemar de l’impérialisme. De montrer, aussi, qu’aujourd’hui l’état des lieux dans le Sud, avec toutes les divisions qui sont présentes, découle d’un projet de casser toutes les dynamiques qui ont été mises en place à cette époque-là, des dynamiques qu’on doit raviver, réanimer et mettre à jour dans le contexte d’aujourd’hui pour lutter. C’est pour ça que l’idée de front me plaît. Parce que dans la vie, comme dans tout, comme très souvent, ce que je trouve qui est un des tord du gauchisme c’est d’avoir cette idée (en plaisantant je dis souvent ça aux copains qui se marrent) de « tous ensemble contre tout ». Ça veut dire finalement qu’on se neutralise tous, parce que chacun n’est pas d’accord, a des désaccords avec l’autre sur des éléments. On peut être en désaccord, oui, mais si on est en désaccord sur tout alors qu’on a des ennemis communs, en fait on n’avance pas et les ennemis sont très contents. Aujourd’hui, faire des fronts ça veut dire quoi? Ça veut dire tout simplement de comprendre qu’en ayant des différences on peut se retrouver sur des luttes communes et ponctuelles, sans pour autant être d’accord sur tout, et après mener nos luttes chacun avec nos spécificités. Aujourd’hui, quand on parle de la lutte décoloniale dans les contextes du Nord, je pense que les racisé.e.s sont peut-être les premiers à pouvoir parler des questions concernant le racisme. Ensuite, et bien les femmes racisées bien sûr concernant la question du patriarcat et du racisme ont un grand rôle à jouer aussi. Puis les Blancs, très souvent quand ils se posent la question « et moi qu’est-ce que je fais? », eh bien l’idée c’est de travailler dans la communauté blanche à ramener les idées décoloniales et de faire comprendre ce qu’est la question du privilège dans le monde blanc. Parce que ça, nous on sait ce que c’est : on doit lutter structurellement et se renforcer nous-mêmes avec toutes les tares que nous avons, qui sont liées à une histoire d’oppression, de violences structurelles qui fait que ce manque de confiance, ce manque de légitimité, cette double peine en tant que structure mentale qui nous empêche d’avancer parce qu’on se dénigre soi-même. Quelque part c’est aussi tout le travail de la colonialité qui fait qu’on a appris à se détester et à penser qu’on n’est jamais à la hauteur. Ça, c’est un travail qu’on a à faire, on a des thérapies à faire dessus. Et donc c’est pour ça que, par exemple des fois avoir des espaces non mixtes, eh bien pourquoi pas.

P.N.N. : Ah, absolument.

H.M. : Mais ça je veux dire dans le contexte français c’est encore très difficile aujourd’hui.

C.C.C. : Ici aussi.

H.M. : Bien sûr. Des fois on peut se retrouver dans un espace où on a une conversation sur la question du racisme où les gens se retrouvent, et puis au bout d’un moment, eh bien on a un Blanc qui a compris et qui donc pose la question à savoir où lui se situe, et comment il fait désormais. Et en fait, toute la problématique tourne autour de lui et à nouveau la centralité est le malaise qu’a le Blanc, au milieu. Alors toute l’énergie, et tout le temps qui était alloués pour discuter de problématiques est alloué à ça, avec en plus de l’empathie de la part des personnes présentes. Humainement parlant c’est bien, mais en même temps, ce n’est pas bénéfique pour la lutte et pour les racisé.e.s qui viennent là pour discuter de problèmes de racisé.e.s. Avoir des espaces non mixtes, et bien ça doit donc être respecté. Et ça, c’est quelque chose qui est important pour pouvoir réfléchir, se redonner confiance et travailler sur l’amour de soi et la légitimité à avoir à lutter. C’est tout à fait normal.

Par exemple, la question du rapport entre Arabes et Noir.e.s, c’est quelque chose qui est à travailler, qui est à discuter, mais sans les Blancs. Quand on fait ça, moi je le vois, que ce soit en ligne ou non, les Blancs viennent distribuer des cartes, ou vont venir appuyer telle thèse ou telle thèse. Mais non, c’est pas comme ça que ça marche. C’est des questions qui doivent être discutées entre nous. Nous avons des relations historiques, notamment par rapport au Maghreb et à l’Afrique noire, à la question du colorisme qui est très présente. D’ailleurs, de tous les endroits où j’ai évoqué cette question du colorisme dans le contexte du Maghreb, je pense qu’il n’y a pas un endroit comme aux Antilles où la question a été comprise et a été discutée de manière aussi saine. Parce qu’en fait la question du colorisme présente aux Antilles joue un grand rôle dans les rapports sociaux, comme dans le Maghreb bien que différemment. La colonialité et la hiérarchie raciale qui a été mise en place sont très présentes. Et elles jouent un rôle important. Elles jouent un rôle dans les rapports interafricains et elle change, elle mute. Aujourd’hui, toute cette politique justement, cette politique européenne joue un rôle et crée une mutation même dans le racisme existant au Maghreb, qui est en train de muter avec un racisme de type européen, et avec une rhétorique européenne, ce qui ne correspond pas aux termes des relations qui existaient à l’époque. Parce que du racisme il y en a, dire qu’il y en avait pas ce n’est pas possible, mais on a tendance à faire un transfert de la relation… même d’un point de vue historique, quand on parle de la traite transatlantique, aujourd’hui on essaie de la transposer sur les relations de la traite qu’il a pu y avoir dans le monde arabo-musulman, qui a existé, qui est réelle, qui est présente. Mais qui n’est pas du tout sur le modèle de la traite transatlantique…

P.N.N. : Ça n’a rien à voir…

H.M. : Ça n’a rien à voir. Aujourd’hui j’entends des discours parlant de la traite arabe comme « pire » que la traite transatlantique… des discours qui comparent des choses qui ne sont pas comparables, ce qui a pour effet d’affaiblir des luttes qui sont présentes et d’évacuer des réalités qui sont communes. Je retiens toujours une chose, c’est qu’en Méditerranée, les jeunes Subsahariens meurent comme les jeunes Maghrébins. Ce cimetière marin qu’est la Méditerranée, c’est le cimetière qui représente la domination du Nord sur le Sud. Avec évidemment des échelles, avec une hiérarchie, et ça je pense que c’est des débats qu’on doit avoir, qui doivent avoir lieu, des discussions qui sont importantes à avoir mais sans oublier le fait que nous pouvons malgré tout mener un front commun contre l’impérialisme, contre la domination et la suprématie blanche capitaliste qui mène à ce type de rapports.

Image tirée du film Fanon hier, aujourd’hui.

C.C.C. : Ça me fait réfléchir à plein de choses. Ça montre toute l’actualité de Fanon… on aborde Fanon et finalement on aborde une tonne de sujets.

H.M. : Souvent, dans les discussions entourant la projection du film, la question qu’on me pose est celle-ci : Fanon, pourquoi il est allé en Algérie? L’analyse que j’en fais, c’est que Fanon est un pur produit du républicanisme français. Fanon, c’est ce que souvent on appelle un petit bourgeois, mais je préfère dire de « classe moyenne supérieure antillaise », avec une mère métisse. Il grandit dans les Antilles françaises, va à l’école, apprend tous les mythes républicains français, « liberté, égalité, fraternité ». Quelqu’un à qui on a insufflé toutes ces idées et idéaux de justice, de l’universel français. En même temps, c’est quelqu’un qui vit dans la société antillaise et qui dans sa famille est le plus noir de tous ses frères et sœurs. Quelqu’un qui depuis tout petit subit, justement on parlait de la question du colorisme, eh bien des moqueries. On sait que dans cette société antillaise, la norme est celle qu’il évoque lui-même dans Peau noire, masque blanc à travers le personnage de Mayotte Capécia, qui est : plus on est blanc, plus on va vers la perfection. Ce que tout le monde a intégré dans une aliénation commune. Et lui s’engage donc pendant la Deuxième guerre mondiale, parce qu’il ne supporte pas que l’amiral Robert ait collaboré avec Pétain. Au nom de ses idéaux, le jour du mariage de son frère, en juillet 1943, il profite de la fête, il se sauve, il va sur l’île de la Dominique à côté, il paye un passeur (des petits pêcheurs sont devenus des passeurs), il arrive sur l’île de la Dominique, il y passe quelque temps et puis très vite il entend dire que l’île a été reprise par le colonel Tourtet, qui lui fait partie de la résistance. Donc il revient à la Martinique, en attendant qu’il y ait un régiment, un bataillon de tirailleurs antillais qui se mette en place. Il va le rejoindre et il s’engage, sans se poser de question, pour aller lutter contre le nazisme. Et en fait en allant lutter contre le racisme, il est confronté au racisme en tant que Noir, par la hiérarchie. C’est une première rupture chez Fanon.

La deuxième rupture de Fanon, elle est pendant la guerre, où il se rend compte qu’il est en train de se battre et que, en fait, les paysans français se fichent complètement de ce qui se passe, ce qui les intéresse c’est leur petit intérêt personnel. Ensuite, à la fin de la guerre, il retourne passer son bac en Martinique, et c’est à ce moment qu’il revoit la société antillaise avec un œil différent. Parce qu’il a bien vu ce qu’était la « métropole » (je dis ça entre guillemets, c’est-à-dire la France hexagonale) et lorsqu’il revoit la société antillaise avec un œil différent, c’est là qu’en fait lui vient toute sa pensée qu’il retrace dans « Peau noire, masque blanc ». Et il voit surtout la question de l’aliénation, mais en même temps il voit la violence qui est perpétrée contre les colonisé.e.s. Et lorsqu’il revient faire ses études en France, et bien il arrive à Lyon pour devenir dentiste, avant de se ré-orienter vers la médecine au bout de quinze jours. Ouf.

P.N.N. : Une chance.

C.C.C. : Une chance, vraiment.

H.M. : On aurait eu un dentiste décolonial! Tout ça pour dire qu’en fait, il arrive, il fait ses études, et puis là très vite il se retrouve dans le cadre de ses stages à fréquenter et à aller travailler dans le Vieux Lyon où il rencontre justement tous ces travailleurs algériens qui sont dans une situation très difficile, dans des conditions qui sont vraiment misérables. Il voit un peu tous les dégâts psychologiques qui sont engendrés par le colonialisme et l’aliénation. Ça, je dirais, c’est son deuxième contact avec l’Algérie, parce qu’il en a eu un premier lorsqu’il était militaire et qu’il a débarqué je crois dans deux ports différents, dont Béjaïa, en Algérie.

C’est ce qui fait que lorsqu’il arrive à Blida… alors déjà, avant d’arriver à l’hôpital de Blida, on sait qu’en fait il y a un poste qui se libère à Dakar. Un poste qui lui est refusé par [Léopold Sédar] Senghor. Pourquoi? Parce que Senghor, très peu de temps après la publication de Peau noire, masque blanc… Senghor voit Fanon comme quelqu’un qui risque de lui causer des problèmes sur place, un troublemaker qui pourrait lui causer du souci. Donc il refuse. Et juste après, ce poste à Blida en Algérie se libère et Fanon y va, en connaissance de cause parce qu’il connait l’école de psychiatrie d’Alger et sait déjà qu’il va aller se cogner un peu.

Quand il arrive, il est médecin chef de deux départements. On lui confie en fait le département des femmes européennes et un département d’hommes indigènes. Et quand il arrive, après être passé chez François Tosquelles, ce fameux résistant catalan qui avait développé justement toute la sociothérapie, la psychothérapie institutionnelle, à l’hôpital de Blida, il met ces enseignements en application. Puis, il se rend compte au bout de quelque temps que chez les femmes européennes il y a énormément de résultats positifs et que chez les indigènes, rien du tout. Il comprend finalement qu’il a travaillé de manière très euro-centré; il a oublié de se décentrer, il n’a pas pensé à se décentrer. Il reviendra éventuellement sur sa propre culture, sa culture d’Antillais, sa connaissance de la mystique antillaise, de la culture du bèl, qu’on retrouve aux Antilles et va se rendre compte de son erreur. C’est là qu’il se mettra à rendre visite régulièrement à des imams, notamment en Kabylie. Il va aller rencontrer des mystiques. Il va se renseigner beaucoup sur toute la culture mystique, et tout ce qui n’est pas justement cartésien dans la pensée africaine, dans l’animisme, dans la religion et dans le religieux. Et c’est à ce moment, en fait, qu’en ré-ouvrant la mosquée, et avec l’appel à la prière, il permettra aux malades de retrouver des repères spatio-temporels, dans la journée.

C.C.C. : Totalement.

H.M. : Quand il crée le café Maure, l’idée c’est donc de recréer un environnement où les gens se retrouvent socialement dans une sociabilité qui leur ressemble, qui est la leur. Il va faire venir un infirmier dont j’oublie le nom, qui avant d’être infirmier est un chansonnier, et qui vient animer avec des chansons et qui finira par s’y plaire : Fanon aime son rapport aux malades et il va lui proposer de le former comme infirmier.

Moi, ce que j’aime à dire c’est que Fanon, en tant qu’Antillais, en tant que Martiniquais issu de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme, fait son marronnage en Algérie. Il a fait un retour en Afrique par la porte algérienne, et en 1954 il a compris le peuple algérien. Quand éclate le 1er novembre 54, il se retrouve avec un peuple qui fait son marronnage face au colonialisme français, il le rejoint de manière organique, sans se poser de questions, d’où son rapport particulier aux Algériens. Fanon faisait partie de la famille algérienne, parce que depuis le début on l’a reconnu, on a vu qu’il avait la fibre, qu’il était humble, qu’il avait la condition et qu’il la comprenait. Parce que Fanon c’est quelqu’un qui était très proche des malades, c’est quelqu’un qui était… selon les témoignages que j’ai eus, c’est quelqu’un qui dans le privé, pouvait être très chaleureux, très amical. On m’a parlé des soirées… la fameuse soirée dont parle Marie-Jeanne Manuellan dans le film, ils se sont amusés avec lui, il était très sympa, il a dansé… Mais il n’oubliait pas une chose, c’était la rigueur de ses responsabilités, dans ses responsabilités. Et en tant que médecin il ne tolérait pas qu’on ne respecte pas un malade. C’est la raison pour laquelle il a fait virer beaucoup d’infirmiers européens, quand il est arrivé, parce qu’ils avaient l’habitude d’être tranquilles dans leur racisme du quotidien, dans la manière de traiter les malades, et lui ne voulait pas de ça. Comme eux devaient répondre à ses ordres, ils étaient très en colère : c’était le médecin Noir qui arrive et qui leur donne des ordres, il y avait de ça, c’est certain. Et donc pour finir par rapport à cette soirée, l’anecdote de la soirée du Nouvel An avec Marie-Jeanne Manuellan, il y avait des amis belges qui étaient là, avec qui ils ont passé la soirée, ont pris des photos… et à la fin de la soirée avant de partir Fanon a pris l’appareil photo, il a sorti la pellicule et puis il a l’a mis à la lumière. Il avait beau passer la soirée, mais c’est un militant, c’est un cadre du FLN et ces gens-là ont beau être très sympas, ce sont des Européens dans un contexte révolutionnaire et il ne sait pas qui ils sont.

Quand Marie-Jeanne dit « il n’aime pas les Français », bon je l’ai laissé exprès dans le film, un peu pour lancer le débat… Mais en fait, il faut comprendre le contexte. Fanon est expulsé en 1957 d’Algérie, pour sa lettre de démission où il dénonce en fait le colonialisme dans ses pratiques. Et lorsqu’il est expulsé il arrive en France et très vite il veut rejoindre la Tunisie. Donc c’est la Fédération de France qui l’aide à retourner et lorsqu’il arrive en Tunisie, eh bien la Tunisie est indépendante depuis 1956. Donc c’est un pays où tout est à faire et lui en tant que médecin psychiatre… On lui donne éventuellement un poste à l’hôpital de Charles-Nicolle, et il y crée d’ailleurs un centre de jour pour les enfants. Il n’y a que des infirmiers tunisiens et algériens. La Tunisie elle est indépendante et ça se passe bien, il forme des gens.

Et d’un seul coup, du jour au lendemain, il se retrouve avec une française blonde dans son service qui est parachutée là. Il se pose la question, qu’est-ce qu’elle fait là, et au départ, il soupçonnait que ce soit l’ambassade de France qui ait envoyé Marie-Jeanne pour l’espionner parce qu’il savait qu’il était suivi. Et en même temps, il faut savoir une chose : Tunis, après son indépendance, était un nid d’espion phénoménal, notamment d’espions américains. Les Américains avaient cette peur que les pays nouvellement indépendants se jettent dans les bras de l’URSS. C’est pour ça que même avec l’enterrement de Fanon, les Américains aident le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à ramener le corps de Washington vers la Tunisie, ce qui se fait au nez et à la barre des Français qui ne savent pas du tout. Et les Français sont d’ailleurs très mécontents par la suite.

C.C.C. : Je m’étais toujours demandé comment ils avaient fait pour pouvoir ramener le corps en Algérie à cette époque-là.

H.M. : Lui-même ne voulait pas aller aux États-Unis. Mais c’est le GPRA qui insistait parce qu’à l’époque il avait été envoyé à Moscou d’abord. Et à Moscou les médecins ont été honnêtes et lui ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour lui, mais qu’à Bethesda, à côté de Washington, il y avait une équipe qui était réputée pour être au top, au summum de la lutte contre la… [leucémie].

P.N.N. : S’il y avait quelque chose à faire, ce serait là…

H.M. : Voilà, ce serait eux les seuls qui pourraient faire quelque chose. D’ailleurs il a eu bon espoir à un moment mais malheureusement… c’était trop tard. Tout ça pour dire, si on revient à cette idée que Fanon n’aimait pas les Français, qu’il les testait surtout pour voir un peu leur positionnement, voir si c’était des gens qui pouvaient être des alliés, mais voilà la question de Fanon raciste…

C.C.C. : De toute façon, ce serait ce fameux « racisme anti-blanc »…

H.M. : Exactement. Et puis il faut savoir aussi que Fanon était très dur des deux côtés. Il était en même temps très en colère de voir que les Antillais ne se sentaient pas prêts à lutter pour l’indépendance. Je pense qu’il faut aussi lier ça, en même temps, à la question à savoir pourquoi Fanon s’est marié avec une femme blanche et pas avec une femme noire. Je pense que dans le contexte de l’époque, très souvent, dans les minorités noires qu’on retrouvait à Paris, c’étaient des minorités assez bourgeoises, et très souvent très aliénées, très dans l’injonction à répondre à la respectabilité d’entrer dans le monde blanc, dans le monde universitaire, dans le monde intellectuel. On sent que Peau noire, masque blanc c’est là déjà, seulement ça n’a pas encore été mis sur le papier.

C.C.C. : Exactement.

H.M. : D’ailleurs, la négritude déjà pour Fanon c’était quelque chose qui devait être transitoire et passager. C’est-à-dire que de te réaccaparer un terme qui est négatif, un peu comme le terme « indigène » (quand tu dis « on est indigènes », c’est pas par plaisir), c’est pour faire un état des lieux. Et c’est pour te rendre combattif. Pas pour en faire un courant littéraire, mais faire un état des lieux. Or finalement aujourd’hui, quand on parle de toute l’histoire de la négritude, c’est présenté comme un courant littéraire et c’est presque quelque chose qui rend service à la langue française, à la francophonie, au patrimoine français de la littérature, en disant la négritude comme si…voilà…

P.N.N. : Même au niveau de la formation de ce mouvement-là, Fanon avait beaucoup de difficulté à faire référence, sur le long terme, à une identité qui était au final élitiste et bourgeoise. Ça pouvait servir sur le coup pour redonner de la fierté, de la reconnaissance pour soi, mais ça devait être…

H.M. : Transitoire, non permanent. C’était ça, c’était le « black is beautiful », c’est se réapproprier son humanité, pour se rendre combattif pour aller vers la libération.

P.N.N. : Exact.

H.M. : Et ça c’est un des gros désaccord de Fanon.

P.N.N. : D’où le… Senghor, à mon avis… Ça devait être…

H.M. : Il l’a senti…

P.N.N. : Eh bien, ça commençait déjà dans Peau noire, masque blanc.

H.M. : Bien sûr. Mais Senghor était très critiqué par Fanon de toute manière. Senghor n’a pas été comme Houphouët-Boigny qui lui a vraiment joué un rôle terrible, dans la construction de la Françafrique et même avant. Et puis dans la manière de casser la dynamique panafricaniste qui s’était mise en place après les indépendances, Houphouët-Boigny a une grande responsabilité aussi. Mais pour revenir à Fanon il y a un élément important : en 1959, le Congrès des écrivains et artistes noirs de Rome. Ce qui se passe en fait dans cette conférence, c’est que, quand Fanon arrive, c’est un moment où il est déjà beaucoup au Ghana, il a déjà été à la conférence des peuples qui a eu lieu au Ghana, il est retourné à plusieurs reprises, il fait des allers-retours, et ce qui l’intéresse beaucoup c’est de parler de la lutte africaine, et de défendre la révolution africaine et, notamment, le cas algérien. Alors ce qui se passe, c’est qu’avant qu’il arrive à Rome, il y a toute une pression qui est faite par l’État français sur les organisateurs de la conférence, et où finalement ils vont trouver un accord qui est que Fanon ne lira pas son texte, mais c’est quelqu’un qui le lira à sa place.

P.N.N. : Ils ne voulaient pas le laisser parler.

H.M. : Voilà. On ne voulait pas le laisser parler. Les Français avaient fait pression sur les organisateurs du Congrès, et eux, très embêtés, ont finalement accepté un compromis : que le texte soit lu mais que ce ne soit pas Fanon. Arrivé sur place, cependant, Fanon a refusé, il est monté sur la tribune et puis il a pris la parole de force et il a dit ce qu’il avait à dire sur la responsabilité de chacun de soutenir la révolution africaine. Et ce qui se passe c’est qu’on a toute une flopée d’intellectuels noirs germanopratins, qui sont en recherche de respectabilité dans les milieux intellectuels universitaires parisiens et qui en fait se retrouvent avec un Fanon qui les emmerde.

C.C.C. : Ça ne sert pas leur intérêt.

H.M. : Aussi. Mais en même temps je pense que c’est à titre individuel, dans cette recherche de respectabilité dans les milieux académiques et universitaires, cette volonté d’être respectable. Et Fanon arrive un peu comme le « barbare » d’Afrique qui vient parler d’une réalité qui est un peu loin, qui est celle de la lutte sur le terrain et qui est celle de la nécessité de chaque pays de se soutenir en Afrique et d’aller dans le sens de la révolution africaine, d’une Afrique unie et solidaire dans son interdépendance.

P.N.N. : Moi j’ai été interpellé par ça, par cette idée que finalement, le compromis, c’est qu’on accepte ses mots, son texte, mais pas sa voix, pas sa présence incorporée. Mais pour revenir, pour boucler la boucle avec le film, je me demande, parce que, de plus en plus on sent que Fanon circule, même qu’on pourrait dire qu’il y a un effet de mode, même de ses mots. Pourtant, en contrepartie, votre film n’a pas circulé, disons, dans les réseaux plutôt officiels, si on veut, ou en tous les cas moins qu’il aurait pu circuler. Est-ce que c’est trop dangereux? De voir en images, d’humaniser, de voir la pensée fanonienne incarnée dans des pratiques réelles? Trop dangereux, pour que ça puisse…

H.M. : Ben moi je pense que oui, c’est fort probable. Mais après j’ai l’impression qu’il y a aussi de l’autocensure qui se fait beaucoup. Là, je me rends compte, par exemple, que le film a été refusé dans des festivals en France, où j’ai été très surpris que le film ne soit pas pris et qu’il a été accepté dans des endroits où je ne m’y attendais pas. Ici au Québec, par exemple, je me suis beaucoup demandé comment ça se fait qu’il n’ait pas été accepté au festival Vues d’Afrique.

C.C.C. : Oui c’est une question que je me suis posée.

H.M. : Bon, j’ai compris parce qu’on m’a expliqué un petit peu le fonctionnement du festival. On m’a dit : « est-ce qu’il était peut-être un peu dérangeant? ». Soit ce sont des intervenants du film qui dérangent, soit est-ce que peut-être ça remet en question, un peu comme en France, une critique globale traditionnelle de la gauche française dans un anti-impérialisme qu’on ramène uniquement à la grille marxiste de classe qui permet de dire « travailleurs du monde entier unissez-vous » un peu comme on le faisait dans les années 1930 et 1940? Voilà, donc je me pose la question. Après, je pense que le film a dérangé parce qu’on m’a expliqué que mon film a… même en Algérie. Mon film devait passer au Festival international du cinéma engagé d’Alger, et je sais qu’il était dans la liste des films sélectionnés et que finalement au moment de la sélection le film n’était pas sur la liste.

Mais donc voilà, ce que je me dis c’est que j’aimerais bien, pour la rentrée, peut-être lancer une cagnotte. Je ne sais pas comment je vais faire, mais je veux faire une tournée en Afrique de l’Ouest et ne pas passer par les institutions « locales », pour une raison très simple : c’est que tout dépend de l’institut français, en Afrique de l’Ouest. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on se retrouve avec des États, des pays qui subissent les affres de la France-Afrique qui démantèlent complètement des pays et en font des États fantoches avec des ministères de la culture qui n’existent plus. Et ensuite on se retrouve avec des instituts français qui arrivent un peu comme les chevaliers de la liberté d’expression, qui mettraient des moyens financiers et matériels à disposition de la jeunesse pour avoir une petite brèche de respiration et pouvoir s’exprimer. Et ça, ça fait partie de la stratégie coloniale française. Et en Algérie c’est le cas également, et puis j’en parlais hier avec une amie tunisienne où aussi c’est très courant.

C.C.C. : Mais c’est ça qui est fou, quand même, parce qu’ils se prétendent « chevaliers de la liberté d’expression », mais en accordant que cette parole-là. Et en même temps, la façon dont le film a été non pas distribué, mais non-distribué, autant en Algérie qu’en Afrique de l’Ouest démontre toute la thèse des Damnés de la Terre. On pourrait utiliser Fanon pour analyser tout ça.

H.M. : Bien sûr! Mais l’actualité elle est là, justement!

C.C.C. : Totalement.

H.M. : Et Fanon dérange. Au travers de ça, on peut voir que Fanon dérange en Afrique, parce que ça dérange de parler de Fanon sans tomber dans l’idée de « Fanon dans l’histoire », « dans la révolution, de juste mettre avant l’esprit tiers-mondiste en s’arrêtant en 1961 – ça il n’y aurait aucun problème, on dira « Fanon, l’Africain, c’est super », on vous ouvre toutes les portes, moi j’ai parfois ces réactions-là.

C.C.C. : Est-ce que vous avez vécu ça quand vous avez fait le court métrage qui était exclusivement sur la vie de Fanon? Est-ce que…

H.M. : Aucun problème!

C.C.C. : Donc vous pouvez voir la différence entre d’un côté quand c’est sur la vie de Fanon et de l’autre quand c’est sur l’actualité de Fanon.

H.M. : Alors, j’avoue que la première partie, je ne l’ai montré qu’une seule fois. Je l’ai montré à Paris, euh…

P.N.N. : Oui, mais par contre, c’est certain. C’est beaucoup moins dangereux une pensée qui est figée dans le temps. Et c’est… ça va aussi avec le processus de mythification capitaliste qu’on voit avec, par exemple, la tête de Che Guevara sur des t-shirts, et qu’on comprend qu’il n’est plus dangereux une fois qu’il est sur un t-shirt.

H.M. : Exactement. Mais oui, en tout cas, tout ça pour dire que je veux travailler en ce sens-là, j’ai bien envie d’aller faire des rencontres, de discuter. Donc pour moi l’idée ce serait, je ne sais pas exactement, mais d’arriver à Dakar et puis de faire Dakar Bamako, ce que j’ai déjà fait, Ouaga, Niamey, voilà. Et puis après rentrer, ou peut-être s’il y a une possibilité à Abidjan ou…

P.N.N. : Peut-être en anglais?

H.M. : Exactement, peut-être à Accra au Ghana ça pourrait se mettre sur la route aussi. Donc voilà, en tout cas c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup faire. C’est juste une question de… mais après, les fonds pour ça, c’est pas énorme… C’est de financer un billet d’avion multi-stops et après en Afrique moi je ne m’inquiète pas.

P.N.N. : On finit par avoir des réseaux militants partout.

H.M. : Oui. J’ai rencontré des militants formidables au Niger, au Mali, du Parti Sadi [Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance] à Bamako, toute cette mouvance sankariste qu’on retrouve à Bamako. Et puis, je sais qu’il y a des gens très intéressant au Burkina notamment autour du Balais citoyen ou d’autres mouvements, à Dakar en ce moment il y a ce mouvement de « France dégage » qui est très actif aussi, donc…

C.C.C. : Est-ce que ce sont à peu près les même personnes que Y’en a marre?

H.M. : Je pense qu’il y en a parmi eux qui ont rejoint le mouvement, en ce moment il y a toute une dynamique qui se fait notamment autour de Auchan, les magasins Auchan qui ont réussi à signer un deal avec le gouvernement pour implanter des magasins partout, surtout des espèces de mini-superettes à tuer le petit commerce local. C’est-à-dire en fait que les petites boutiques qui s’en sortaient dans les quartiers populaires, ça va être tué par des sociétés qui en plus vont bénéficier de largesses fiscales et énormément de choses de la part du gouvernement, qui sont les mêmes dirigeants qui font des politiques qui font que les jeunes se jettent dans la mer parce qu’ils ne peuvent plus travailler sur place. Et donc, tout ça ce sont des problématiques à discuter, et j’ai vraiment une volonté : mon but ultime, et je le dis de manière prétentieuse, mais c’est de recoller le morceau entre la partie nord de l’Afrique et l’Afrique de l’Ouest. C’est vraiment mon… j’avoue que quand je fais des projections, et là j’ai eu l’occasion d’en faire dans pas mal d’endroits, ma plus grande satisfaction c’est à la fin d’un film quand je vois les Noirs d’Afrique, des Antilles et des Amériques et les Maghrébins, les Palestiniens, les Syriens être d’accord sur une base qui est celle de la lutte dans l’esprit de Bandung, comprendre où est le nœud du problème au travers de l’impérialisme et du pouvoir de la suprématie blanche, moi je me dis que c’est mission accomplie. Parce que c’est le message, l’esprit de Bandung, l’esprit de la tricontinentale, et il faut le faire revivre. Parce que c’est le pire cauchemar de l’impérialisme.


[1] Au fil des éditions et des rééditions, le titre du livre a changé.

[2] Au début du mois d’octobre 1961, dans un contexte marqué par la guerre d’Algérie, que nous qualifions de Révolution algérienne, le préfet de police de Paris met en place un couvre-feu pour les Algériens vivant dans cette région. Afin de dénoncer cette mesure, une manifestation pacifique est organisée dans le plus grand secret pour le soir du 17 octobre. Rapidement, les autorités réagissent : la répression est terrible alors qu’au contrôle des faciès s’ajoute la mort de 200 personnes jetées dans la Seine.

[3] Olivier Fanon est le fils de Frantz Fanon et de Josie Fanon.

[4] Panafricaniste et tiers-mondiste, il a été Président du Mali de 1960 à 1968.

[5] Lors de la discussion qui s’est tenue après la projection du film de Hassan, une personne du public a voulu savoir pourquoi il n’y avait pas une perspective genrée dans le film.